La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 15: The Secret Marriage
La pluie battait les carreaux de l'atelier quand un heurt sourd retentit à la porte de service. Élodie leva les yeux de l'ourlet qu'elle faufilait à la lueur d'une chandelle — la deuxième de la nuit, déjà consumée à moitié. Personne ne frappait à cette heure, surtout pas sous une telle averse.
Elle posa son ouvrage, saisit le chandelier, et ouvrit prudemment. Armand de Valencourt se tenait sur le seuil, ruisselant, le col de son manteau relevé sur un visage pâle comme la cire. Ses yeux cherchaient les siens avec une intensité qui lui serra la poitrine.
« Mademoiselle Marchand — pardonnez-moi. Je n'avais nulle part d'autre à aller.
— Entrez, vite. » Elle referma derrière lui et tira le verrou. « Si quelqu'un vous voyait ici, à cette heure... savez-vous ce que vous risquez ? »
Il ôta son manteau trempé, laissant une flaque sur le parquet. Sa perruque était de travers, ses mains tremblaient — non de froid, comprit-elle. Il avait traversé la moitié de Versailles à pied sous l'orage, sans escorte, sans précaution. C'était un homme au bord du précipice.
Élodie lui tendit un linge sec. « Asseyez-vous. Expliquez-moi. »
Il resta debout, agrippant le tissu sans s'en servir. « Hélène. Elle est en danger. Nous sommes découverts. » Sa voix se brisa. « Le roi projette de la marier à un prince allemand. Dans trois semaines. Les négociations sont déjà en cours — j'ai vu la correspondance sur le bureau de son père.
— Le marier ? Mais... Hélène est déjà...
— Mariée, oui. À moi. » Il laissa échapper un rire amer. « Voilà près de quatre mois que nous sommes unis devant Dieu et devant deux témoins discrets dans une chapelle de village à deux heures de la ville. Et maintenant, tout s'effondre. Si ce mariage avec le prince se conclut, elle sera bigame. Nous serons tous deux envoyés à la Bastille — ou pire, exilés séparément pour le restant de nos jours. »
Élodie s'assit lentement, les jambes soudainement lourdes. L'anneau caché d'Hélène, la chaîne sous son corsage, ses terreurs inexplicables. Tout s'assemblait à présent comme les pièces d'un corps de robe qu'on ajuste enfin.
« Vous saviez que la reine a remarqué son trouble ? Il y a quelques jours, elle m'a demandé si Hélène était souffrante. Je l'ai attribué à la fatigue du service. Mais si quelqu'un d'autre fait le lien...
— C'est déjà fait. » Armand s'agenouilla devant elle, soudain dénué de toute fierté militaire. « Écoutez-moi. Le comte de Valence-sur-Loire — le père d'Hélène — n'ignore pas qu'elle a une liaison. Il l'a deviné à ses absences, à ses rougeurs. Il la croit amoureuse d'un valet, d'un petit officier sans conséquence. Il n'a jamais imaginé que ce fût moi. Et il ne peut pas l'imaginer — ma famille possède la moitié des terres qui bordent les siennes. Une union entre nous serait un scandale politique pour son projet d'alliance allemande.
— Alors il la marie au prince avant qu'elle ne puisse révéler quoi que ce soit. » Élodie saisit la cruche d'eau et remplit un verre, qu'elle poussa vers lui. « Buvez. Vous tremblez. »
Il obéit, mais ses mains restèrent instables. « Hélène est recluse dans ses appartements sous prétexte de préparatifs. On lui a retiré ses servantes de confiance. Elle ne peut plus sortir sans escorte, et tous ses messages sont interceptés. » Il releva la tête, et elle vit dans ses yeux une détermination qui lui rappela celle de la reine lors de leur confrontation. « Mais vous, Mademoiselle Marchand. Vous avez accès à la garde-robe de la cour. Ses nouvelles robes — les dernières commandes — elle doit les essayer. C'est le seul moment où son père ne la surveille pas de près, car la couturière est présente. »
Élodie comprit avant qu'il ne le dise. « Vous voulez que je lui fasse passer des lettres. Que je les cache dans les vêtements.
— Dans les ourlets, chuchota-t-il. Vous savez coudre mieux que quiconque à Versailles. Une poche invisible, une doublure — personne n'y pensera. Les femmes de chambre livreront les robes, Hélène les portera, et elle trouvera mes mots. Et elle pourra me répondre de la même façon — en glissant une lettre dans l'ourlet d'une robe qu'elle rendra pour une retouche. »
Élodie se leva et marcha jusqu'à la fenêtre. La pluie ruisselait sur les vitres, déformant les lumières lointaines du palais. Ce qu'il demandait était une trahison pure — non pas contre le roi directement, mais contre les arrangements de la couronne. Si le roi découvrait qu'elle avait aidé à contrecarrer un mariage diplomatique, elle serait accusée de lèse-majesté. La Bastille, l'oubli, la ruine. Et son frère, déjà captif quelque part, dont la situation était liée à sa position — la reine le lui avait clairement signifié.
« Vous ne comprenez pas ce que vous me demandez, murmura-t-elle. Je suis déjà sur un fil si tendu qu'il menace de se rompre à tout instant. La Comtesse cherche ma perte depuis que je l'ai humiliée. J'ai des dettes que je ne peux expliquer, des secrets que je porte comme des pierres autour du cou...
— Je sais. » Il se releva, s'approcha d'elle. « Je sais pour Marguerite. Je sais pour l'incident du bal. Je sais que vous avez déjà risqué votre position une fois pour protéger Liselotte. » Une pause. « Et je sais que vous cachez quelque chose dans l'ourlet de cette robe bleue. Celle que la reine vous a donné à conserver. »
Élodie se figea. « Comment... ? »
« Les Gardes du corps ont leurs propres informateurs dans les ateliers. » Il sourit tristement. « Ma famille a des obligations à la cour — je sais des choses, moi aussi. Et j'ai observé. Vous n'êtes pas le genre de personne qui reçoit une robe précieuse pour la garder en silence. Vous cherchez quelque chose dedans. Quelque chose que la Comtesse ne veut pas que vous trouviez. »
Le silence s'étira entre eux, chargé de reconnaissance mutuelle. Elle pouvait refuser. Elle pouvait le renvoyer dans la nuit, sceller sa loyauté à la reine, et laisser Hélène à son sort. Mais elle se souvint du visage de la dame d'honneur — les cernes sous ses yeux, la main qui tremblait quand elle croyait que personne ne regardait. Et elle se souvint de ce que c'était que d'aimer quelqu'un qu'on ne pouvait pas protéger.
« Une seule lettre à la fois, dit-elle enfin. Cachées dans les ourlets des robes que je livre. Mais il faudra qu'elle me rende ses réponses de façon discrète — une robe à retoucher, comme vous avez dit. Cela prendra du temps, trop peut-être. Trois semaines, c'est très court. »
Armand exhala comme s'il retenait son souffle depuis une heure. « C'est tout ce que je demande. Le temps de trouver un moyen — une dispense, une intervention, un allié assez puissant pour faire suspendre le projet. » Il s'avança, lui prit les mains — un geste audacieux, presque impoli pour un homme de son rang avec une couturière. « Nous aurons une dette éternelle envers vous. Et je vous jure que si vous êtes jamais découverte pour la robe bleue, pour quoi que ce soit — je témoignerai en votre faveur. Ma famille a du crédit auprès du cardinal de Fleury. »
« Votre famille, dit-elle doucement. Que penserait-elle de ce mariage secret ? »
Un éclair de douleur traversa son regard. « Elle ne saura que ce que je voudrai bien lui dire. Et elle ne saura rien avant que tout soit réglé. »
Il resta encore quelques minutes — le temps qu'il fallait pour rédiger une première lettre, brève et fiévreuse, qu'il lui confia avant de repartir dans la nuit. Élodie glissa la missive entre deux épaisseurs de tissu dans l'ourlet d'une robe destinée à Hélène — une manœuvre de quelques secondes que ses doigts exercés accomplirent sans hésiter.
Elle souffla la chandelle et resta un long moment dans l'obscurité. La pluie s'était calmée. Dans le silence, elle entendit le message presque distinctement : elle avait maintenant deux secrets mortels à protéger — ses propres travaux pour les courtiers mystérieux, et un mariage clandestin qui pouvait la détruire aussi sûrement que la Comtesse elle-même. Et pourtant Armand avait raison sur un point. La robe bleue contenait un secret plus ancien que tous les siens, attendait d'être découvert avant le bal de dimanche. Peut-être était-il temps de la découdre enfin. Peut-être contenait-elle la clé — pas seulement de sa propre survie, mais peut-être de celle de tout le monde.
Elle rangea la robe dans la penderie et, pour la première fois depuis des semaines, s'endormit avec un plan en tête.
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