La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 16: The Hidden Letters
L’atelier sentait la cire et l’amidon, une odeur familière qui ne parvenait plus à calmer les battements de mon cœur. Mes doigts couraient le long de l’ourlet d’une robe de soie ivoire, cherchant la couture que j’avais préparée la veille. Sous mes doigts, le tissu cédait, révélant l’espace creux que j’avais appris à maîtriser — un secret de couturière, plus ancien que le règne de Louis XV, dont les plis du drap pouvaient cacher des prières, des poisons, ou des lettres d’amour trahies.
La lettre d’Armand était mince comme une pétale. Je la glissai dans l’ourlet avec une épingle courbe, puis je repassai le pli au fer doux. Personne ne devinait rien à l’œil nu. Un fantôme de couture, voilà ce que c’était. Et moi, je devenais couturière de fantômes.
« Élodie ? »
La voix de Liselotte me fit sursauter. Elle se tenait dans l’embrasure, un panier de fils à la main, une expression soucieuse plissée sur son visage.
« Tu parles à tes robes, maintenant ? »
Je ris, légèrement trop fort. « Elles me tiennent des conversations fort intéressantes, crois-moi. »
Liselotte ne sourit pas. Elle posa le panier et s’approcha, ses yeux s’attardant sur le vêtement que j’avais entre les mains.
« C’est la robe de la duchesse de Mecklembourg ? » demanda-t-elle.
« Pour la répétition du bal de dimanche, oui. Hélène m’a demandé d’ajuster les manchettes », mentis-je.
Hélène n’avait rien demandé. Personne n’avait rien demandé. Mais je devais livrer cette robe avant midi, et la lettre cousue dans l’ourlet devait atteindre Hélène sans intermédiaire ni témoin.
Liselotte haussa un sourcil. « Hélène ? Elle ne porte jamais de ivoire. Elle dit que cela la pâlit. »
Mon estomac se noua. Ma sœur de cœur, mon amie la plus proche, connaissait mieux que quiconque les goûts de la cour. Et mon mensonge était si mince que la moindre interrogation le déchirerait.
« — C’est pour sa cousine », improvisai-je. « Elle m’a demandé de la livrer en son nom. »
Un silence. Puis Liselotte acquiesça lentement, d’un hochement de tête qui ne me convainquit guère.
« Je vois. Eh bien, si tu as besoin d’aide pour la livraison… »
« Non ! » Ma réponse fut trop vive. Je me mordis la lèvre. « Non, merci, Liselotte. Maître Jacques m’a donné des instructions précises. Il serait fâché si je déléguais. »
Elle me considéra un long moment, puis haussa les épaules et retourna à son ouvrage sans insister. Mais je sentais son attention peser sur ma nuque, comme une plume trop lourde.
Je pliai la robe avec un soin maniaque, l’enveloppai dans une toile fine, et sortis dans le couloir menant aux appartements des dames. Le palais était déjà en ébullition, cette frénésie silencieuse qui précédait toujours les grands événements. Parmi les allées et venues, je marchais, droite, rapide, un paquet innocent sous le bras.
C’est alors que je la vis.
Une femme, vêtue de gris, adossée à une colonne près de la galerie des Glaces. Elle ne faisait rien — et c’était précisément cela, le plus suspect. Les courtisans ne restent jamais immobiles. Ils flânent, ils s’arrêtent pour parler, ils jettent des regards curieux. Mais celle-ci ne bougeait pas, ses yeux fichés sur le corridor qui menait aux appartements de la reine.
Je la reconnus : l’une des suivantes de la comtesse de Vaudreuil. Une de celles qui se tenaient dans l’ombre du pouvoir, comme des chiens silencieux attendant l’ordre de mordre.
Mon cœur frappa contre mes côtes. Je ralentis, feignant de m’intéresser au nœud de mes rubans, puis je poursuivis mon chemin. Elle ne bougea pas, mais je sentis son regard glisser vers moi, un regard lent, évaluateur, comme celui d’un marchand qui pèse du bétail.
Je tournai au premier couloir à gauche, puis encore à droite. Mon plan initial était simple : traverser la salle des gardes pour atteindre les appartements d’Hélène par le passage des cuisines. Mais maintenant, avec cette femme en gris, ce chemin semblait l’équivalent de demander à être écartelée.
Soudain, une main s’abattit sur mon bras.
« Là où tu vas si pressée, mademoiselle ? »
Je pivotai. Devant moi se tenait un homme au visage étroit, bouche mince, yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient presque blancs. Il portait la livrée des stewards de la maison de la comtesse de Vaudreuil.
« Je vais livrer une robe pour la reine », répondis-je, avec une fermeté que je n’étais pas sûre de ressentir.
« La reine est aux offices religieux, en ce moment », dit-il d’un ton doucereux. « Les livraisons se font par le perron de service. »
Mon sang se figea. Il n’avait pas tort, mais Hélène m’avait donnée rendez-vous dans sa chambre d’apparat, pas par l’entrée de service. Si je changeais de route, je me heurterais à d’autres gardes, d’autres questions, d’autres yeux qui ne demandaient qu’à suivre.
Je souris, inclinant la tête. « Il m’a été demandé de livrer ceci personnellement à une dame de la maison de la reine. Je crains que l’entrée de service ne soit trop éloignée pour l’heure de la répétition. »
L’homme m’attrapa par le bras avec une brusquerie calculée. « Alors je t’accompagnerai. Je suis de garde pour la sécurité de la maison de la reine. »
J’étais prise au piège. Si je le laissais m’accompagner, il verrait la remise, verrait Hélène, verrait peut-être la couture que j’avais si délicatement effacée. Et s’il rapportait ceci à la comtesse de Vaudreuil, tout mon travail, toute ma survie, s’effondrerait comme une maison de carte sous la pluie.
Mais si je refusais, il deviendrait suspicieux. Il avait déjà pris ma présence en note.
Je respirai profondément. « Fort bien. Vous êtes trop aimable. La chambre d’Hélène d’Amboise se trouve dans le petit corridor des dames de compagnie, troisième porte à gauche. »
Il cligna des yeux. Je le vis calculer : la comtesse l’avait envoyé pour découvrir ce que je couvrais, et maintenant je lui offre précisément le chemin. Trop facile. Trop net.
Le soupçon, chez les espions, vient de la netteté.
« Alors, allons-y, dit-il enfin.
Il marcha derrière moi, trop proche, son souffle dans mes cheveux. Chaque pas résonnait dans le couloir désert. Nous atteignîmes la porte d’Hélène. L’homme porta son poing pour frapper, mais d’un geste rapide, je tirai de ma poche la clef qu’Hélène m’avait confiée — la clef des couturières, qui leur donnait accès aux armoires de la maison de la reine.
La serrure céda avec un cliquetis.
La chambre était vide.
Mes yeux firent le tour de la pièce : le lit soigneusement fait, les paniers de courtisane alignés contre le mur, la lueur faible de la cheminée. Je déposai la robe sur le lit avec un soin méticuleux, sans me presser, sans trembler.
« Vous pouvez attendre dans le couloir, si vous le souhaitez », dis-je. « Je dois ajuster la garniture du col. C’est un travail délicat, je ne voudrais pas que quelqu’un me dérange. »
L’homme ne semblait pas pressé de sortir. Il observa la pièce, scrutant chaque recoin, chaque pli de tissu. Je sortis mes ciseaux, tirai le col de la robe vers moi, et commençai à tailler une garniture que je n’avais pas l’intention d’utiliser.
Le temps s’étira comme du caramel trop cuit.
« La dame n’est pas là », dit-il enfin, le regard plissé. « Peut-être que vous devriez revenir plus tard. »
Son ton exigeait que je parte. Mais je n’avais pas encore glissé la lettre dans la doublure que j’avais préparée — la seconde cachette, celle que je me réservais pour les situations d’urgence : une discrète incision dans le satin intérieur de la manche, dissimulée par un nœud de ruban.
Je devais penser plus vite que lui.
« C’est vrai, dit-elle, se levant avec un calme feint. Elle est sans doute en répétition dans le salon de musique. Je lui porterai demain. »
Je pris la première robe et en fis un tas négligent dans le panier de linge vide qui traînait déjà au pied du lit, tout en gardant la seconde — celle contenant la lettre — pliée sur mon avant-bras, paquet innocent que je tenais maintenant contre ma poitrine, le tissu chaud contre mes doigts.
L’homme ne vit que celle dans le panier, la robe ivoire qu’il avait vue sortir de l’atelier. Son regard se figea satisfait. Il crut que la marchandise était restée là, que la mission était accomplie.
« Je récupérerai mon paquet demain matin », ajoutai-je, la voix claire. « Personne ne remarquera la présence d’une couturière à l’aube. »
Il hocha la tête d’un air satisfait, puis, enfin, se retira dans le couloir. Mes mains tremblaient en refermant la porte. Je restai là quelques secondes, souffle court, yeux fermés, serrant contre moi la robe qui contenait la lettre d’Armand.
Puis je sortis par la porte de service, le tissu caché sous mon tablier, et traversai le palais sans croiser un seul regard. C’est seulement dans le petit escalier en colimaçon menant à ma chambre, après avoir refermé trois serrures et vérifié deux fois les embrasures des fenêtres, que je permis au souffle de se libérer.
Je tirai la lettre d’Armand de ma cachette improvisée. J’aurais dû la jeter au feu. Au lieu de cela, à la lueur tremblante d’une bougie, je brisai le cachet de cire.
Mon cœur s’arrêta.
Ce n’était pas une déclaration d’amour pour Hélène. C’était un ordre. Daté de la semaine dernière. Signé du sceau du comte de Vaudreuil, le mari de la comtesse.
« … et de faire arrêter la couturière Élodie Marchand sur-le-champ, et de la conduire à la Bastille pour crime de lèse-majesté, sur ordre du roi. »
La lettre tomba de mes mains sur le plancher froid.
Armand avait trahi qui ? La comtesse ? Ou bien était-ce tout le contraire — et cette lettre, interceptée par lui en route, était la preuve la plus dévastatrice de son danger ?
Il m’avait demandé de cacher des lettres pour sa femme. Mais celle-ci était adressée au mari de la comtesse. La guerre des factions venait de changer de camp — et je ne savais plus de quel côté je me tenais.
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