La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 17: The Queen's Trust
La brume du matin s’accrochait encore aux toits d’ardoise lorsque l’ordre parvint à Élodie. La reine la demandait. Seule. Sans ouvrage, sans excuse, sans escorte.
Elle suivit le valet dans les couloirs qu’elle connaissait désormais par cœur, mais qui lui parurent soudain étrangers, comme si chaque pierre retenait son souffle avec elle. Ses mains, d’habitude si sûres, tremblaient légèrement contre les plis de sa jupe. Depuis la lettre d’Armand — cet ordre d’arrestation au nom du Comte —, chaque message, chaque convocation portait l’ombre d’un piège.
La porte de l’appartement privé de la reine s’ouvrit sans bruit.
Marie Leszczynska était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux, mais ses yeux ne lisaient pas. Ils regardaient le vide, ce quelque chose d’invisible que les reines contemplent quand elles ont appris à ne plus parler qu’à elles-mêmes.
Elle leva la main avant qu’Élodie n’achève sa révérence.
« Approchez, Mademoiselle Marchand. Fermez la porte. »
La pièce sentait la cire et la lavande. Aucune suivante. Aucune dame d’honneur. Élodie compta les battements de son cœur. Cinq. Seulement cinq pour traverser le tapis d’Aubusson.
« Vous vous êtes exposée hier, dit la reine. Pour Liselotte. »
« Pour la vérité, Madame. »
« La vérité, répéta la reine avec un sourire presque triste. C’est un luxe que peu de gens à Versailles peuvent se permettre. Vous l’avez fait publiquement, devant la Comtesse, devant ma cour. Et vous avez gagné. »
Élodie ne répondit pas. Les paroles de la reine, la veille, résonnaient encore : *ma protection a des limites.*
« Mais vous n’avez pas gagné contre elle, poursuivit Marie Leszczynska en fermant son livre. Vous avez seulement gagné du temps. La Comtesse ne pardonne pas, Mademoiselle. Elle attend. Elle tisse. Elle est patiente, car elle sait que toutes les toiles finissent par se déchirer. »
La reine se leva et s’approcha de la fenêtre. Son reflet dans la vitre semblait plus fragile que son corps.
« On m’a rapporté certaines choses. Des visites nocturnes. Des livraisons irrégulières. Une robe laissée dans la chambre de Mademoiselle d’Hérouville qui n’était pas celle que vous aviez promise. »
Le sang d’Élodie se glaça. La robe-leurre. La suivante de la Comtesse. Le rapport avait atteint la reine.
« Le palais est une oreille immense, dit la reine sans se retourner. Rien n’y est murmuré qui ne soit pas entendu. Rien n’y est cousu qui ne soit pas observé. »
Élodie chercha une explication, un mensonge, une porte de sortie. Rien ne vint.
La reine pivota. Ses yeux gris-bleu, d’habitude doux, étaient maintenant d’acier.
« Mais vous n’avez pas volé l’or de l’État, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas trahi la couronne. Vous avez seulement protégé une amie, et vous avez tenté de protéger une autre. Je sais aussi que quelqu’un vous menace. J’ai vu la pâleur sur votre visage lorsque vous avez reçu ce billet. Je ne suis pas aveugle, Mademoiselle. Je suis simplement reine. Et les reines choisissent leurs combats avec parcimonie. »
Elle s’approcha. Plus près qu’aucun membre de la cour ne s’approchait jamais de la souveraine.
« J’ai besoin de quelqu’un de loyal. Quelqu’un que la Comtesse n’a pas acheté. Quelqu’un qui puisse entrer dans les appartements sans éveiller les soupçons, qui connaisse les étoffes, les corsets, les coutures. Les endroits où l’on peut cacher bien plus qu’une lettre. »
Le cœur d’Élodie battait à présent si fort qu’elle craignait que la reine ne l’entende.
« Vous deviendrez ma couturière personnelle, Madame ? » demanda-t-elle, la voix à peine plus haute qu’un souffle.
« Je vous offre plus que cela », répondit la reine. Sa main se posa sur la manche d’Élodie, un contact léger comme une plume. « Je vous offre ma confiance. Celle que j’accorde à bien peu. En retour, je vous demande une loyauté sans faille. Vous ne pourrez plus servir deux maîtres. Vous ne pourrez plus accepter de commandes secrètes, de visites nocturnes, de lettres passant par vos ourlets. »
Élodie sentit le sol se dérober sous elle. Les lettres d’Armand. Hélène. Cette conspiration fragile qui la protégeait du désespoir de sa propre dette.
« Madame, je… »
« Je sais que vous avez des engagements, coupa la reine. Je sais que vous avez des dettes. Et je sais aussi que quelqu’un a déposé une bourse d’or chez vous il y a quelques nuits. Je ne vous demande pas de me dire qui. Je vous demande seulement de choisir maintenant. »
L’instant s’étira comme un fil tendu.
Élodie pensa à Luc, prisonnier quelque part en Silésie, à la lettre d’Armand qui ordonnait son arrestation, à la Comtesse qui préparait son « second acte » pour le bal de dimanche. Et à cette reine, seule au milieu de sa cour, qui lui tendait la main.
« Je choisis Votre Majesté », dit-elle.
Sa voix ne tremblait pas. C’était cela, la surprise.
La reine hocha lentement la tête. Un pli se dessina au coin de ses lèvres — pas un sourire, quelque chose de plus résolu.
« Alors voici votre première épreuve », dit-elle en retournant à son bureau où l’attendait un pli cacheté de cire verte. « Ce soir, le duc de Richelieu donne une réception privée. Il y sera question d’alliances, de mariages, et de certains arrangements que la Comtesse de Vaudreuil espère conclure avec la maison de Bavière. La Comtesse ignore que je sais ce qu’elle trame. Et elle doit continuer à l’ignorer. »
Elle tendit le pli à Élodie.
« Vous y porterez ce message à une personne qui saura quoi en faire. Vous le cacherez dans l’ourlet de la robe que je porterai ce soir. Une robe que vous confectionnerez vous-même. Vous me la livrerez deux heures avant la réception. »
Élodie prit le pli. Le papier était épais. Un ordre. Une conspiration. Elle était à présent dans le jeu de la reine — un jeu autrement plus dangereux que celui de la Comtesse.
« Et si la robe est inspectée ? demanda-t-elle.
— Elle le sera peut-être, répondit la reine. C’est pourquoi vous utiliserez la double couture. Celle que vous avez apprise à Lyon, et que vous croyez être la seule à connaître. »
Élodie releva les yeux, interdite.
« Comment Votre Majesté sait-elle pour la double couture… ? »
Marie Leszczynska la regarda avec une expression que le froid ne parvenait pas à éclairer.
« Parce que votre mère la pratiquait aussi, Mademoiselle Marchand. Elle était ma couturière préférée, avant sa mort. C’est moi qui vous ai fait venir à Versailles. Pas la Comtesse. »
Le monde d’Élodie bascula doucement, comme une monture qui glisse entre les doigts.
« Votre mère et moi avions un accord, poursuivit la reine. Je veillerais sur vous. Vous ne le saviez pas. Elle ne voulait pas que vous le sachiez — elle craignait que cela vous rende arrogante ou cible. Mais maintenant que vous êtes sous ma protection, il est temps que vous sachiez à qui vous devez réellement votre poste. »
Des larmes brûlèrent les yeux d’Élodie sans couler. Sa mère. Morte depuis cinq ans. Et ce tout-puissant Versailles, ce labyrinthe cruel qui lui semblait une prison, avait été son héritage.
« La Comtesse le sait-elle ? » demanda-t-elle, la voix rauque.
« Elle le soupçonne. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle vous hait autant. » La reine s’assit, lissa sa jupe, et reprit son livre d’une main parfaitement calme. « Dimanche, au bal, elle prévoit de révéler quelque chose à votre sujet. Je n’ai pas encore découvert quoi. Je vous conseille de faire de même. Vous avez trois jours, Mademoiselle. Trois jours pour découvrir ce que la Comtesse sait de vous — et pourquoi elle veut vous détruire. »
Élodie serra le pli contre sa poitrine. Trois jours. Le message de la reine. Les lettres d’Armand. Hélène et son mariage secret. Luc, prisonnier. Et cette robe bleue, toujours pas décousue, qui contenait peut-être la clé de tout.
« Je comprends, Madame. »
La reine tourna une page.
« Allez, maintenant. Et n’oubliez pas : à Versailles, la toile la plus solide est celle que personne ne voit. Cousez donc comme mon ombre, Mademoiselle Marchand. Cousez comme ma main. »
Élodie fit une révérence plus profonde qu’aucune de celles qu’elle avait faites jusqu’alors, puis quitta la pièce à reculons, le pli brûlant contre son cœur.
Dans le couloir, en refermant la porte, elle croisa le regard de Liselotte, qui attendait un peu plus loin, les bras chargés de draps propres.
Liselotte ne dit rien. Mais dans ses yeux, pour la première fois, Élodie vit autre chose que de la gratitude. Elle vit la question silencieuse : *depuis quand es-tu devenue la favorite de la reine — et pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?*
Le fil entre elles venait de se tendre à nouveau. Et Élodie comprit, avec une clarté douloureuse, qu’il ne lui restait peut-être plus que trois jours avant que tout ne se déchire.
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