La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 18: A Brother's Fate
Les nouvelles arrivèrent par le courrier du matin, comme une pluie glaciale qui s’infiltre sous une porte mal jointée.
Élodie était dans l’antichambre de l’atelier, occupée à épingler un ourlet de satin bleu nuit pour la robe de la Marquise de Prie, quand le roulement sourd des tambours militaires s’éleva de la cour royale. Elle laissa tomber ses épingles. Les tambours ne battaient pas pour une parade — ils battaient la marche funèbre.
Autour d’elle, les autres couturières cessèrent leur ouvrage. Liselotte, qui repassait une pièce de dentelle, leva les yeux vers la fenêtre. Personne ne parla. À Versailles, on apprenait à lire les silences.
Ce fut Madame de La Motte qui entra la première, son visage blême comme une cire non teinte, tenant une lettre officielle frappée du sceau du ministère de la Guerre. Elle la tendit à Élodie sans un mot.
Le papier trembla dans ses doigts. La calligraphie était nette, administrative, implacable.
*Le régiment du Roi, engagé dans les combats autour de la forteresse de Kehl, a subi des pertes sévères. Parmi les disparus figure le soldat Luc Marchand, affecté au 3e bataillon...*
Le monde bascula.
Élodie relut la phrase trois fois, cherchant une erreur, une ambiguïté, une faille dans les mots. « Disparu » ne voulait pas dire mort. On pouvait disparaître et réapparaître. On pouvait être prisonnier. On pouvait — elle s’agrippa à cette pensée comme à une bouée — être simplement égaré dans le chaos d’une retraite précipitée.
Mais elle connaissait le ton des lettres officielles. Elle avait grandi dans une famille de drapiers ; elle savait reconnaître une marchandise avariée sous un bel emballage. « Disparu » était la politesse des bureaux pour « nous ne savons pas, et nous n’avons probablement pas envie de savoir ».
— Ma chérie, dit Liselotte en s’approchant, posant une main sur son épaule. Je suis navrée. Votre frère...
Élodie dégagea son épaule d’un mouvement brusque. Elle ne pouvait pas s’effondrer. Pas ici, pas maintenant, pas devant les regards curieux des autres filles de l’atelier, pas devant Madame de La Motte dont les yeux perçants semblaient déjà tout inventorier.
— Il faut que je sache, dit-elle d’une voix qui la surprit par sa fermeté. Ce n’est qu’une liste préliminaire. Souvent, on retrouve les hommes dans les jours qui suivent. Les hôpitaux de campagne...
— Bien sûr, bien sûr, murmura Madame de La Motte avec une douceur inattendue, en lui pressant le bras. Je vais prier pour lui.
Élodie s’inclina, remercia, et recula vers la porte. Dès qu’elle fut dans le corridor, la douleur la frappa comme une lame enfin dégainée, lui coupant le souffle. Elle s’appuya contre la tapisserie, mordant l’intérieur de sa joue pour ne pas crier.
Luc. Son petit frère, aux mains tachées d’encre, qui rêvait de dessiner des jardins, et qui s’était engagé parce qu’un garçon de son rang n’avait pas le droit de rêver à autre chose qu’au service. Luc, qui lui avait cousu une rose en soie pour son départ de Lyon, maladroite mais sincère. Luc, qui détestait les armes et adorait les colombes.
Si Luc mourait, tout cela — la robe bleue, le secret du roi, la faveur de la reine, la menace de la Comtesse — n’était que poussière dans un soufflet. Mais si Luc vivait encore, alors il fallait l’arracher à l’oubli administratif avant que les registres ne se referment sur son nom comme une pierre tombale.
Elle avait besoin de quelqu’un qui savait lire entre les lignes des bulletins militaires. Quelqu’un qui avait des contacts dans les bureaux de la Guerre. Quelqu’un qui lui devait bien quelque chose.
Armand de Valencourt.
— La nuit tombait quand elle frappa à la porte de ses appartements, dans l’aile sud du château, discrète et sans blason ostentatoire — un homme qui ne voulait pas attirer l’attention, mais qui connaissait les couloirs secrets du pouvoir.
Il la fit entrer aussitôt, en chemise, les cheveux défaits, une plume encore à la main. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise, puis se plissèrent d’inquiétude en voyant son visage.
— Mademoiselle Marchand. Vous n’auriez pas dû venir ici seule. Si quelqu’un...
— Mon frère est porté disparu à Kehl. Troisième bataillon. Soldat Luc Marchand.
Elle déposa la lettre sur sa table de travail. Armand la parcourut rapidement, puis la relut, lentement, en fronçant les sourcils.
— Kehl. L’offensive a été mal préparée. Nos généraux comptaient sur une capitulation rapide, mais les tranchées ont tenu. J’ai entendu dire que le régiment du Roi a couvert la retraite, et qu’on compte encore les morts.
— Encore, répéta Élodie en s’accrochant au mot. Cela veut dire qu’il y a des survivants. Des blessés qu’on ne peut pas identifier. Des prisonniers qu’ils n’ont pas encore répertoriés.
Armand la regarda longuement. Dans la lumière vacillante de la bougie, il avait les traits tirés d’un homme qui ne dormait plus beaucoup depuis des semaines.
— Vous l’aimez beaucoup, votre frère.
— Il est tout ce qui me reste. Mes parents sont morts de la petite vérole quand j’avais quinze ans. Nous n’avions que nous deux. Il s’est engagé pour payer ma dette à Rochefort, quand notre commerce a fait faillite. Si vous saviez la honte que cela m’a faite — voir mon petit frère s’enrôler pour l’amour de moi — et maintenant…
Sa voix se brisa. Elle tourna le visage, humiliée de pleurer devant lui, mais les larmes étaient plus fortes que son orgueil.
Armand ne fit aucun geste de consolation déplacé. Simplement, il s’approcha de la fenêtre et laissa un moment de silence la porter — un silence d’homme habitué aux bivouacs, où les larmes étaient plus rares et précieuses que l’or.
— Le colonel Bertrand de la Bussière est une connaissance de route, dit-il enfin. Nous avons partagé le même corps d’armée en 1733. C’est lui qui épaule les rapports de pertes du régiment du Roi. Je peux lui écrire ce soir même, et faire porter la lettre par un cavalier qui part à l’aube. S’il y a une trace de votre frère — blessé, prisonnier, transféré — nous l’aurons dans quatre ou cinq jours.
Quatre ou cinq jours. Elle voulait une réponse à l’heure. Mais elle connaissait la géographie : Versailles à Kehl, c’était près d’une semaine de route, même pour un courrier express.
— Quatre jours, murmura-t-elle. Si mon frère est blessé et abandonné sur le champ de bataille...
— Les équipes de ramassage font leur travail, mademoiselle Marchand. Et le colonel Bussière est un homme consciencieux. S’il existe une liste de prisonniers, une note d’hôpital, un ordre de transfert, nous la trouverons.
Il s’assit à sa table, déplia une feuille de papier vierge, et commença à écrire d’une main rapide et assurée. Élodie le regarda faire, étonnée par la force tranquille qui émanait de lui dans ces gestes simples. Sous l’officier élégant qui obséquieusement courtisait Hélène dans les salons, il y avait un homme pour qui l’écriture était une manière de chevaucher.
— Capitaine, dit-elle tout bas.
Il leva la tête.
— Pourquoi m’avez-vous fait porter cette lettre pour Hélène, sachant qu’elle contenait un ordre contre moi ?
La plume resta suspendue. Un long silence.
— Je ne l’ignorais pas entièrement, dit-il enfin, la voix plus sourde. Vaudreuil m’a fait miroiter un service en échange de la livraison. Je m’en suis voulu, sitôt fait. J’ai compris que j’avais été, comme beaucoup, un instrument aveugle de la Comtesse.
— Vous êtes un instrument aveugle ? Ou un homme qui choisit ses instruments selon son profit ?
— Aujourd’hui, dit-il en se levant, je choisis mes instruments selon la personne qui me demande. Et celle qui me demande, ce soir, est une femme qui vient de perdre la trace de son frère et qui, malgré cela, a encore la force de regarder les mensonges en face.
Il lui tendit la lettre cachetée.
— Je vous promets que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour retrouver Luc. Non pas parce que je redois quelque chose, mademoiselle Marchand, mais parce qu’un capitaine sait parfois s’engager dans une bataille qui n’est pas la sienne.
Elle prit la lettre, la glissa dans son corsage, et s’inclina. La gratitude lui brûlait la gorge — elle n’avait pas le droit de la montrer dans toute son ampleur, pas plus qu’elle n’avait le droit d’espérer.
— Il faut que je retourne avant que l’on ne ferme les galeries, dit-elle.
Il la retint d’une main légère sur la manche, à peine une pression sur le tissu.
— Un mot avant que vous ne partiez. Vaudreuil est lié à votre arrestation. La Comtesse connaît votre secret. Et j’ai entendu, ce soir, dans le salon du Dauphin, un nom prononcé : le commandant Ferraud. Votre frère n’est pas tombé au front par hasard, mademoiselle Marchand. On a pu « égarer » sa section dans un secteur dangereux, en pleine bataille, sans que cela paraisse suspect. Mais il y a des lieutenants qui parlent, quand on leur fait boire assez d’eau-de-vie.
Élodie sentit le froid couler en elle plus sûrement que la douleur elle-même.
— Vous voulez dire qu’on l’a envoyé à la mort ?
— C’est possible. Quand on attend un procès contre vous, et que la Comtesse veut que vous soyez isolée, il est commode de vous ôter les alliés avant le combat.
La lettre qu’elle avait glissée entre deux coutures de la robe d’Hélène lui brûla le cœur — l’ordre d’arrestation contre elle, la lutte secrète contre la Comtesse. Et dans les profondeurs de la guerre, son petit frère — le seul innocent de tout ce sang — se retrouvait peut-être la première pièce sacrifiée sur un échiquier dont il n’avait jamais vu les pions.
— Merci, capitaine, murmura-t-elle. Merci pour cette vérité.
Elle sortit de ses appartements comme une somnambule, la lettre contre son cœur, et dans sa tête une seule idée commençait à pousser, tenace : si sa famille était la monnaie d’échange de la Comtesse, alors il fallait trouver cette chose qu’elle voulait — la révélation de dimanche — et la retourner contre elle. Avant que Luc ne disparaisse pour de bon.
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