La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 19: The Silver Thimble's Secret
La lumière du matin filtrait à travers les hautes fenêtres de l'atelier lorsque Madame de La Motte entra sans frapper. Élodie leva les yeux de l'ourlet qu'elle fixait, le souffle court. La vieille dame ne venait jamais à cette heure.
« Vous travaillez déjà, dit Madame de La Motte, la voix étrangement douce. Bien. J'ai besoin de vous parler. »
Elle s'approcha, et son regard tomba sur la table où reposait le dé à coudre en argent, celui qu'Élodie utilisait depuis des semaines, hérité de sa mère. Les doigts de la vieille dame se figèrent. Son visage pâlit.
« Où avez-vous trouvé cela ? »
Élodie suivit son regard. Le dé, simple mais finement ciselé d'une arabesque délicate autour de la base.
« Il appartenait à ma mère, madame. Elle me l'a donné avant mon départ de Lyon. »
Madame de La Motte saisit le dé d'une main tremblante, le tournant vers la lumière. Ses lèvres remuèrent sans émettre de son. Puis, d'une voix étranglée :
« Ma fille. C'était le dé de ma fille. Je l'ai fait graver moi-même. Cette arabesque... c'est mon propre dessin. »
Le cœur d'Élodie cessa de battre un instant.
« Votre fille ? Mais ma mère vit toujours, madame. Elle est à Lyon, épouse d'un drapier. »
Madame de La Motte la dévisagea avec une intensité nouvelle, comme si elle voyait enfin ce qui lui avait échappé depuis des mois. Ses yeux humides parcoururent le visage d'Élodie, son front, ses pommettes, la courbe de son menton.
« Marguerite, murmura-t-elle. Ma fille s'appelait Marguerite. Elle a fui Versailles il y a vingt-deux ans, enceinte, après une dispute avec son père. Nous ne l'avons jamais revue. On nous a dit qu'elle était morte à la campagne, en couches. »
Élodie recula d'un pas, secouant la tête.
« Ma mère s'appelle Charlotte. Charlotte Marchand. Elle est vivante, je vous assure. J'ai grandi auprès d'elle. »
Mais même en prononçant ces mots, une fissure s'ouvrit en elle. Certaines choses, soudain, prenaient un sens différent. Les silences de sa mère quand on évoquait Versailles. La manière dont elle évitait toute conversation sur sa propre jeunesse. Le fait qu'elle n'avait jamais connu ses grands-parents, jamais reçu de lettres de sa famille maternelle.
« Marchand, répéta Madame de La Motte, comme en écho. Le nom du drapier, sans doute. Celui qu'elle a épousé. »
Elle posa le dé sur la table avec une délicatesse infinie, presque religieuse.
« Vous êtes ma petite-fille, Élodie. Je le sens. Je le vois. Tout en vous — votre regard, votre manière de tenir l'aiguille, même la façon dont vous froncez les sourcils en comptant les points. C'était elle. C'était Marguerite. »
« Non, dit Élodie, la voix plus ferme qu'elle ne se sentait. Je ne peux pas — ce n'est pas possible. Ma mère m'aurait dit la vérité. Elle ne m'a jamais caché — »
Elle s'interrompit. Des fragments de souvenirs remontaient à la surface. La première fois qu'on avait prononcé le nom de Versailles devant sa mère, le visage de Charlotte s'était fermé comme une porte. Les lettres qu'elle recevait de temps à autre, qu'elle brûlait systématiquement dans la cheminée, sans jamais les ouvrir devant sa fille.
« Elle vous a caché beaucoup de choses, dit doucement Madame de La Motte. Les mères font ainsi parfois. Elles protègent. »
Élodie s'assit lourdement sur son tabouret, les mains sur les genoux, la tête vide. La vieille dame — la redoutable gouvernante qui la surveillait, qui l'avait dénoncée au Comtesse, qui la faisait trembler depuis son premier jour à Versailles — cette femme prétendait être sa grand-mère.
« Je ne demande rien, poursuivit Madame de La Motte en s'approchant. Je ne vous menace de rien. Mais je veux que vous sachiez, Élodie. Si je vous ai observée si attentivement depuis votre arrivée, si j'ai semblé si dure envers vous, c'est que quelque chose en vous me troublait sans que je puisse nommer quoi. Votre visage. Vos gestes. Votre manière de marcher dans les couloirs, la tête haute, comme une qui a du sang noble et ne le sait pas. »
Élodie releva les yeux.
« Vous m'avez dénoncée à la Comtesse. Vous avez espionné mes faits et gestes. Vous vouliez ma perte. »
« Je voulais comprendre. » La voix de Madame de La Motte se brisa presque. « La Comtesse m'a demandé de vous surveiller, c'est vrai. Mais j'ai accepté parce que vous me rappeliez quelqu'un, et que je ne savais pas qui. Maintenant je le sais. »
Le silence s'étira entre elles, lourd et fragile. Élodie pensa à sa mère à Lyon, à ses mains usées par le travail, à son visage marqué par les soucis. Charlotte Marchand n'avait rien d'une aristocrate en fuite. Mais y avait-il eu des nuits où elle avait pleuré sans explication ? Des moments où elle regardait au loin, vers Paris, avec une tristesse que sa fille n'avait jamais osé interroger ?
Oui. Il y en avait eu.
« Qu'est-ce que la Comtesse sait de moi ? » demanda Élodie, la voix soudain dure. « Vous avez promis de révéler quelque chose au bal de dimanche. Qu'est-ce que c'est ? »
Madame de La Motte parut surprise.
« La Comtesse ? Que voulez-vous dire ? »
« Elle a un secret sur mon passé. Elle prévoit de le révéler dimanche. Le reine me l'a dit. »
La vieille dame secoua lentement la tête, les yeux soudain vagues.
« La Comtesse sait que je cherche ma fille depuis vingt-deux ans. Elle a peut-être deviné quelque chose. Mais elle n'a rien à voir avec vous, Élodie. Elle me fait chanter, elle aussi. Elle sait que je l'ai aidée dans certaines... affaires. Si elle révèle quelque chose dimanche, ce sera contre moi. Pour me discréditer. Pour m'éloigner. »
Élodie se leva, les jambes incertaines.
« Je ne sais pas quoi croire. Tout à l'heure, je ne savais pas qui j'étais. Maintenant on me dit que je suis peut-être la petite-fille d'une gouvernante de Versailles, que ma mère a fui son passé, que la Comtesse prépare un coup contre vous... et contre moi. »
Elle fit face à Madame de La Motte, soudain consciente des années de distance, des regards échangés dans les couloirs, des jugements silencieux.
« Si vous êtes ma grand-mère, dit-elle lentement, alors dites-moi la vérité. Tout ce que vous savez. Sinon, je ne peux pas vous faire confiance. »
Madame de La Motte la regarda longuement. Puis, pour la première fois, un sourire traversa son visage ridé — non pas le rictus froid qu'Élodie connaissait, mais une expression presque tendre, presque humaine.
« Vous êtes bien la fille de Marguerite, dit-elle. Elle était aussi obstinée que vous. »
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