La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 20: A Grandmother's Claim
La lumière de l'aube filtrait à travers les rideaux de lin quand Madame de La Motte se leva de sa chaise. Ses doigts tremblaient encore, mais sa voix avait retrouvé cette fermeté qui faisait d'elle une femme redoutée à Versailles.
— Le dé à coudre, dit-elle. Montrez-le-moi encore.
Élodie hésita, puis le tira de la poche dissimulée sous son tablier. Le petit objet d'argent captura la lumière, révélant les initiales gravées — E.M. Le pouce de Madame de La Motte caressa les lettres avec une tendresse qui démentait la dureté de ses traits.
— Elle s'appelait Élodie, comme vous. Élodie Maupin. Elle a fui Versailles à dix-sept ans pour épouser un perruquier de Lyon. Et vous êtes sa fille.
— C'est impossible. Ma mère s'appelle Madeleine.
— Votre mère vous a menti, ou elle a menti à elle-même. Madeleine n'avait pas cette habileté à l'aiguille. Cette finesse, cette délicatesse dans les finitions — c'est du Maupin, ça. Je reconnaîtrais ce point entre mille.
Élodie sentit son cœur battre contre ses côtes comme un oiseau prisonnier. Elle voulut répliquer, trouver une faille dans ce raisonnement, mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Sa mère lui avait toujours refusé de parler de son passé, éludant chaque question sur son enfance avec un silence obstiné.
— Pourquoi l'auriez-vous chassée, si vous l'aimiez tant ? réussit-elle enfin.
Madame de La Motte ferma les yeux un instant. Des années semblèrent passer sur son visage déjà marqué.
— Je ne l'ai pas chassée. Je me suis contentée de la renier quand elle a choisi de partir. À cet âge, on croit que l'amour d'une mère est inconditionnel. On se trompe. L'orgueil, ma petite, est un maître cruel, et je l'ai servi toute ma vie.
Le silence s'étendit entre elles. Élodie baissa les yeux sur le dé, cet objet qu'elle portait autour du cou depuis l'enfance, offert par sa mère la veille de son départ pour Versailles. « Pour te porter chance », avait-elle dit, les yeux mouillés.
— Ma mère m'a dit qu'il venait de ma grand-mère paternelle, murmura Élodie.
— Un mensonge de plus. Ce dé appartenait à ma fille. Je l'ai payé au joaillier de la rue Saint-Honoré pour ses seize ans. Je me souviens encore du jour où elle l'a reçu.
La coiffeuse de la reine entra sans frapper, ses bras chargés d'une jupe de satin blanc. Elle s'arrêta net en voyant les deux femmes se dévisager, l'air chargé d'électricité.
— Madame, bafouilla-t-elle. On m'a dit que vous étiez malade, que la première dame d'atours ne viendrait pas aujourd'hui.
— Je vais mieux, répondit Madame de La Motte d'une voix métallique. Vous pouvez déposer cela. Seule.
La domestique posa la jupe sur un fauteuil et se retira à reculons, les yeux baissés. Élodie remarqua son regard oblique vers le dé avant qu'elle ne disparaisse — elle enregistrerait le détail, le porterait à qui de droit. À la Comtesse, sans doute.
Madame de La Motte suivit son regard et se leva avec une raideur calculée.
— Le poison distillé par la Comtesse de Vaudreuil s'infiltre dans chaque recoin de ce palais. Elle sait que vous m'avez rendu visite. Elle s'interrogera.
— C'est déjà fait, dit Élodie. La dernière fois, votre servante l'a suivie.
— Ce n'est pas une servante. C'est une fille de la Comtesse, placée chez moi il y a deux ans. J'ai cru à tort que je pouvais la retourner. Elle est dévouée à sa maîtresse, corps et âme.
— Alors pourquoi me protéger maintenant ?
Madame de La Motte se tourna vers elle, les yeux étincelants. Pour la première fois, Élodie perçut quelque chose de vulnérable dans cette femme qui avait passé sa vie à exhiber la force des autres.
— Parce que vous êtes peut-être tout ce qui me reste de ma fille. Et que la Comtesse menace de vous détruire. Nous la laisserons croire que vous m'avez suppliée de vous recommander auprès de la duchesse de Luynes. Un peu de comédie pour protéger la vérité.
— Quelle vérité ?
Madame de La Motte alla à son secrétaire, en tira une feuille de papier vierge et la tendit à Élodie.
— Celle que vous allez découvrir vous-même, à Lyon. Écrivez à votre mère. Je connais Madeleine Maupin, je la reconnaîtrais au premier regard, au premier point de couture. Mais vous méritez plus que mes souvenirs. Vous méritez la vérité.
Élodie prit la feuille, puis s'arrêta.
— Et la Comtesse ? Si elle apprend... si elle pense que vous avez des liens avec moi...
— Que fera-t-elle ? Me dénoncer pour complicité ? À qui ? Son règne sur moi repose sur des secrets des deux côtés, ma petite. Elle a besoin que je lui obéisse, pas que je sois sincère. Elle croit que le scandale m'anéantirait. Elle a raison. Mais vous lui échapperez.
Deux heures plus tard, dans la solitude relative de sa mansarde, Élodie déplia la feuille. Son écriture tremblait encore, mais les mots venaient, pressants, accusateurs. Elle demanda, simplement, sans détour : quel était le vrai nom de sa mère ? Le dé venait-il de Lyon ou de Versailles ? Avait-elle jamais connu une femme nommée Madame de La Motte ?
Elle cacheta la lettre sans la relire, de peur que la colère et la confusion ne la fassent renoncer, puis chercha dans sa bourse les quelques sols nécessaires à l'affranchissement. Un messager discret, recommandé par Madame de La Motte, attendrait au détour du corridor des cuisines à la sixième heure.
En descendant les escaliers de service, elle croisa Liselotte, son panier vide sur le bras. L'Allemande s'arrêta.
— Vous êtes pâle comme un linge, Élodie. La nouvelle de votre frère ?
— Rien de nouveau. Non, c'est... c'est la fatigue du travail pour la reine.
Liselotte hocha la tête, mais son regard resta en suspens sur elle plus longtemps que nécessaire. Elle connaissait trop bien la tension qu'elle percevait dans les épaules de sa compatriote.
— Le capitaine de Valencourt vous a cherchée, hier soir. Il n'a pas insisté en apprenant que vous aviez rendez-vous avec la reine.
Élodie sentit un frisson lui parcourir la nuque. Armand. Elle avait oublié, dans le tumulte de la révélation, de lui faire savoir ce qu'elle avait appris. La lettre qu'elle portait encore contre sa poitrine — l'écriture de Vaudreuil, l'ordre d'arrestation — brûlait comme une braise sous son corsage.
Elle l'avait relue trois fois depuis la veille, espérant avoir mal lu, mal compris, mal interprété. Mais les mots ne changeaient pas : elle devait être arrêtée, conduite à la Bastille et interrogée « sur ses fréquentations dangereuses », sans procès, sans nom d'accusateur.
— Merci, Liselotte. Je lui dirai que je l'ai appris.
Elle poursuivit son chemin et remit la lettre au messager à l'heure convenue, puis remonta à pas lents vers l'atelier de couture. Les autres ouvrières étaient parties dîner ; une seule silhouette demeurait, penchée sur la robe bleue, l'ourlet retourné d'un geste expert.
— Madame de La Motte ?
— Chut. Le temps nous est compté.
La femme se redressa, l'aiguille encore en main, et désigna la robe du geste.
— Votre robe bleue. Celle qui contenait le message. J'ai percé un autre secret en la retournant, quand vous l'avez laissée au nettoyage. Les fils ne correspondent pas au tissu — regardez.
Élodie s'approcha. Dans l'ourlet, trois fils de soie différents se croisaient au centre, formant un motif étrange, trop régulier pour être accidentel. Des initiales, peut-être, ou un code.
— C'est du fil du métier à tisser de la manufacture de Lyon, précisa Madame de La Motte. Bleu, or, argent — les couleurs exactes de la province. Ce n'est pas votre mère qui a brodé cela, ma petite. C'est quelqu'un qui connaissait le secret de cette robe, et qui l'a cousu ici pour que vous le trouviez.
— Mais qui ?
Madame de La Motte haussa les épaules, un sourire dessinant une fine ride au coin de ses lèvres.
— Une personne qui voulait attirer votre attention sur la robe sans laisser de trace. Peut-être une amie. Peut-être une ennemie. Peut-être — le plus souvent à Versailles — les deux à la fois.
Elle rangerait le fil dans une boîte, le recopierait sur un carnet avant de le perdre, puis se pencha pour remettre l'ourlet en place, d'un geste d'une précision extrême.
— Vous avez du talent, ma petite, murmura-t-elle d'une voix différente, presque tendre. Ma fille l'avait aussi. Vous seriez devenue une belle femme digne de la cour, si elle avait su choisir ses amours plus sagement.
Élodie eut un pincement au cœur. Elle voulait la croire — et d'une certaine manière, malgré la prudence, elle savait qu'elle commençait déjà à le faire. Cette femme, si dure en apparence, parlait d'elle comme d'une prolongation, d'un héritage. Peut-être la vérité importait-elle moins que le réconfort qu'elle procurait.
— Demain, dit-elle avant de sortir. Demain, je vous montrerai la robe pour la reine. Vous verrez mon travail.
Madame de La Motte sourit, pour la première fois avec franchise.
— Je verrai le travail de ma famille, corrigea-t-elle doucement. C'est tout ce qui compte maintenant.
Dans la mansarde, alors que la nuit tombait sur Versailles, Élodie finit par s'asseoir devant la fenêtre. La lettre était partie vers Lyon, la robe bleue reposait sur sa chaise, et dans son corsage, la pièce à conviction qui aurait pu la perdre restait silencieuse. Elle sortit le dé de son cou et le fit tourner entre ses doigts. E.M. Élodie Maupin. Était-ce le nom de sa mère après tout ?
Elle pensa à Luc, quelque part dans les bois de la frontière allemande, combattant pour sa vie pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec l'honneur de la France. Elle pensa à Armand, tourmenté entre son amour pour Hélène et son secret. Elle pensa à la reine, attentive à ses gestes, à sa robe, à son destin.
La couture l'avait sauvée du néant. Son aiguille l'avait menée ici — dans ce palais où chaque tapisserie cachait un poison, chaque éloge une épine. Mais pour la première fois, peut-être, elle avait trouvé quelque chose d'autre que des menaces. Une femme qui la regardait avec des yeux différents. Un nom peut-être oublié, un visage peut-être perdu.
Elle rangea le dé contre son cœur et souffla la bougie. Dans trois jours, le bal du dimanche aurait lieu. Mais ce soir, elle pouvait encore respirer.
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