La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 2: First Night at Court
La cour s’ouvrait devant elle comme une gueule dorée.
Élodie franchit le portail de la cour Royale, sa malle serrée contre elle, et faillit reculer. Le château de Versailles n’était pas un palais. C’était une ville entière de pierre et d’or, un monstre de marbre dont les fenêtres — des centaines, des milliers — semblaient autant d’yeux braqués sur sa pauvre robe de laine.
Elle chercha des repères, comme on cherche de l’air en apnée. Le carrosse qui l’avait déposée au bas de la grille était déjà reparti, l’abandonnant dans une marée de perruques poudrées, de valets en livrée et de gentilshommes pressés. Personne ne la regardait. Personne ne la voyait. Et c’était presque pire.
La lettre de la Comtesse de Narbonne brûlait dans sa poche, seule preuve qu’elle avait le droit d’être ici.
— Vous devez être la couturière de Lyon.
Élodie sursauta. Une jeune femme s’était matérialisée devant elle, si près que son parfum de fleur d’oranger lui chatouilla les narines. Elle était petite, vive, vêtue d’une robe d’un bleu profond dont la coupe était si parfaite qu’Élodie faillit en gémir. Les plis tombaient comme de l’eau gelée, chaque couture invisible à l’œil nue.
— Je suis Marguerite Delacroix, de Bordeaux, annonça la jeune femme en inclinant la tête. Puisqu’on sera rivales, autant se connaître.
Rivale. Élodie avait oublié ce détail, que la lettre royale évoquait pourtant sans détour : *plusieurs candidates se présenteront pour une place unique.* Une place. Une seule.
— Élodie Marchand, murmura-t-elle.
Marguerite sourit — un sourire net, méthodique, comme ses points. Elle indiqua du menton quatre autres jeunes femmes qui attendaient un peu plus loin, près de l’entrée des appartements.
— Elles viennent de Tours, de Rouen, de Nancy et de Paris. La Parisienne, là, celle qui ne nous regarde pas, elle est confiante à en être obscène. On dit que son père a payé cinquante mille livres pour qu’elle soit reçue à l’Académie.
Élodie avala sa salive. Elle n’avait pas cinquante livres en poche, elle, et sa dot tenait dans un dé à coudre en argent.
— Pourquoi me dites-vous cela ? demanda-t-elle, méfiante.
Marguerite haussa une épaule ornée d’une broderie délicate — des roses anglaises, un point de tige d’une régularité à rendre jalouse une religieuse.
— Parce que je déteste perdre contre une inconnue, et que je préfère savoir à qui j’ai affaire. Si vous êtes aussi mauvaise que votre robe le suggère, nous nous battrons toutes les trois un peu moins âprement.
Élodie rougit jusqu’aux oreilles, mais elle ne trouva rien à répondre. Sa robe était mauvaise, c’était vrai. Le tissu était honnête, les coutures propres, mais la coupe datait de trois ans, et elle le savait.
C’est alors qu’une porte s’ouvrit au premier étage, et que le bruit de la cour mourut d’un coup.
Une femme parut sur le palier. Grande, mince, presque garçonne dans sa démarche, elle était vêtue d’une robe d’un vert sombre qui paraissait taillée dans un seul bloc de soie. Ses cheveux étaient retenus par un simple ruban — le détail interdit à quiconque n’était pas de l’intimité de la reine. À son cou pendait un rubis gros comme un œuf de pigeon.
— Mesdemoiselles les couturières, appela-t-elle sans hausser la voix. Un valet courut. Veuillez me suivre.
Marguerite souffla :
— Liselotte de Vaudreuil, la première femme de chambre de Sa Majesté. C’est elle qui vous départagera avant même les épreuves.
Élodie suivit, sa malle glissant maladroitement sur les dalles. Elles montèrent un escalier de marbre rose, passèrent devant des portraits d’ancêtres dont les yeux semblaient la juger, et débouchèrent enfin dans une antichambre tapissée de soie bleue où des chaises étaient disposées en rang.
Liselotte de Vaudreuil se retourna. Ses yeux, d’un gris poli, les balayèrent comme un tissu sous les doigts d’une couturière cherchant le grain.
— Vous êtes six. Sa Majesté n’a besoin que d’une main supplémentaire dans sa garde-robe. Mais ce n’est pas tout.
Un silence. Élodie sentit son cœur battre dans ses tempes.
— La reine aime les histoires. Elle aime raconter ses robes, d’où elles viennent, qui les a faites, ce qu’elles racontent dans les cours étrangères. Vous ne serez pas seulement des couturières. Vous serez des pages, des ambassadrices de soie, des gardiennes de secrets. Une seule d’entre vous suffira à habiller Sa Majesté. Mais une seule aussi…
Liselotte s’interrompit, et son regard s’attarda un instant sur Élodie. Pourquoi elle ? Une seconde, un battement de cils.
— … une seule aussi pourra nuire. Alors réfléchissez bien, ce soir, au prix que vous êtes prêtes à payer pour rester ici.
La pièce parut se refroidir. Marguerite se redressa, les autres échangèrent des regards nerveux. Élodie posa la main contre sa poche, là où la lettre froissée et le dé d’argent, son talisman, reposaient côte à côte.
— Demain, à l’aube, vous serez conduites à l’atelier de la garde-robe. Vous recevrez une seule étoffe, une seule bobine de fil, une seule aiguille. Et vous devrez produire de quoi convaincre Madame de La Motte, la première couturière de Sa Majesté. Il y aura un prix pour la meilleure. Et pour les autres…
Son sourire s’effaça.
— … le déshonneur du renvoi. À Versailles, mesdemoiselles, être rien est la pire des punitions. On vous brisera moins par l’épée que par l’indifférence.
La jeune Parisienne ricana, sûre d’elle. Liselotte la foudroya du regard, et le ricanement mourut.
— Pour cette nuit, vos chambres sont prêtes. On vous a mis dans l’aile des officiers, près de l’atelier. La domestique vous conduira.
Elle tourna les talons, et son mouvement fit voler son ruban comme un drapeau.
— Attendez, lança Élodie sans réfléchir.
Liselotte s’arrêta. Retourna la tête, un sourcil levé.
— La lettre… la Comtesse de Narbonne… dit Élodie, sortant le précieux papier. Je voulais vous remercier. C’est grâce à elle que je suis ici.
Liselotte prit le papier, le déplia, le parcourut en une seconde — une lecture de femme habituée aux missives politiques. Quand elle le rendit, son visage avait changé, imperceptiblement. Une fissure dans le marbre.
— La Comtesse de Narbonne est morte il y a trois mois, dit-elle doucement. Cette lettre porte sa signature et son sceau. Mais si elle l’avait écrite de son vivant, je l’aurais su. Je connaissais sa main comme mon propre point.
Le papier trembla dans les doigts d’Élodie.
— Alors qui… ?
Liselotte la regarda longuement. Puis elle se pencha, à un souffle de son oreille.
— On vous tire les ficelles, mon enfant. On vous a fait venir ici pour une raison que j’ignore, et elle n’a probablement rien à voir avec votre talent. Gardez votre aiguille près de votre cœur. Et méfiez-vous des rois qui envoient des invitations signées d’un fantôme.
Elle s’éloigna, laissant derrière elle un silence que Marguerite osa enfin briser :
— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?
Élodie replia la lettre, soigneusement, comme on range un secret qui commence à saigner.
— Rien d’important. Bonne nuit, Mademoiselle Delacroix.
Elle enfonça les doigts dans sa poche, trouva le dé d’argent, et le serra si fort qu’il lui laissa une marque au creux de la paume.
La nuit ne serait pas longue. L’aube viendrait trop vite. Et derrière cette lettre signée d’un fantôme, quelqu’un l’attendait.