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La Couturière de la Reine

Lire le chapitre 3: The Trial of Needle and Thread

La pièce sentait la cire et le lin frais. Six métiers à broder alignés comme des cercueils ouverts, chacun surmonté d’une bobine de fil d’or dont la teinte exacte — ni trop jaune, ni trop pâle — devait être jugée à l’œil nu. Élodie compta les carreaux du sol pour se calmer. Douze. Puis treize. Puis elle perdit le compte lorsque Liselotte frappa dans ses mains.

« Mesdemoiselles. Vous avez trois heures. Le motif est libre, mais il doit contenir au moins une rose, un ruban et une lettre de l’alphabet. Madame de La Motte jugera de votre technique, de votre imagination et de votre propreté. »

Marguerite, installée à la fenêtre, déroula déjà son fil avec l’aisance de quelqu’un qui n’avait jamais connu l’hésitation. Les quatre autres candidates — deux Parisiennes, une Lyonnaise comme Élodie, et une jeune fille de Tours qui tremblait visiblement — fixaient leur toile vierge comme on contemple un précipice.

Élodie s’assit. Son métier était légèrement bancal ; elle glissa un morceau de feutre sous le pied droit, un geste appris de son père. Le dé à coudre d’argent pesait dans sa poche, tiède de sa main moite. Elle ne le sortit pas tout de suite. D’abord, elle ferma les yeux et se souvint de l’atelier de Lyon, de l’odeur du charbon et des doigts de sa mère qui guidaient les siens sur la soie.

Elle choisit un motif simple : un R entrelacé de roses, les épines formant le ruban. Le ruban serait en satin bleu, la rose en fil de soie cramoisi, la lettre en argent. Rien d’audacieux, rien d’extravagant. Huit ans d’apprentissage lui avaient appris que la beauté naît de la régularité, pas de l’éclat.

Autour d’elle, les aiguilles commencèrent leur musique. Soixante-dix points à la minute, le rythme de son cœur. Le fil de coton glissait entre ses doigts, presque liquide. Elle ne pensait plus au faux parchemin ni à la comtesse morte. Elle pensait au point de tige, au point de chaînette, au point de croix qui devait tomber juste au creux de la boucle du R.

« Vous êtes rapide », murmura la jeune fille de Tours, à sa droite.

« Mon père disait que la main ne doit jamais attendre que l’œil finisse de regarder. »

« Et votre œil regarde quoi, là ? »

Élodie sourit sans lever la tête. « Une rose qui n’existe pas encore. Elle m’attend. »

À la deuxième heure, elle avait terminé la lettre. Les points étaient si serrés qu’on ne distinguait plus le passage du fil, comme si l’argent avait été tissé dans la toile même. Elle sortit le dé à coudre et le glissa sur son index. Un peu trop large, comme toujours. Il avait appartenu à son grand-père, puis à son père, qui l’avait glissé dans la poche de son manteau la veille de son départ, sans un mot.

« Un héritage ? »

La voix venait de derrière elle. Élodie se retourna. Une femme se tenait là, mince, vêtue de gris perle, les cheveux tirés sous une coiffe de dentelle noire. Elle devait avoir la cinquantaine, mais ses yeux étaient vifs comme ceux d’une fille de vingt ans. Ses mains étaient petites, presque trop délicates, et ses doigts portaient des cicatrices d’aiguilles — de vieilles traces blanches, pareilles à des fils de soie tendus sur la peau.

« Madame de La Motte », souffla Liselotte, qui s’avançait pour présenter l’intruse.

La femme leva une main pour l’interrompre. « Laissez. Je préfère regarder les œuvres sans être annoncée. Les compliments déforment la vue. »

Elle s’approcha du métier d’Élodie. Celle-ci retint son souffle. Madame de La Motte pencha la tête, étudiant le R, les roses, le ruban bleu dont les ondulations tombaient avec une précision presque mathématique. Elle ne toucha rien. Elle se contenta de regarder, puis son regard glissa sur la main d’Élodie, sur le dé d’argent.

« D’où vient cet objet ? »

« De mon père, madame. Il était tailleur à Lyon. »

« Il vit encore ? »

« Il est mort il y a trois ans. »

Madame de La Motte hocha lentement la tête. Un silence s’installa, assez long pour que Marguerite, à l’autre bout de la pièce, lève les yeux de son ouvrage. « Je connais ce dé », dit enfin la première couturière de la Reine, d’une voix si basse qu’elle semblait se parler à elle-même. « Ou plutôt, j’ai connu quelqu’un qui en portait un pareil. Il y a longtemps. »

Élodie ne sut quoi répondre. Elle faillit demander à qui, mais les mots moururent dans sa gorge. Madame de La Motte avait déjà passé son chemin, s’arrêtant devant l’ouvrage de la fille de Tours, puis devant celui de Marguerite, sans un commentaire.

À la troisième heure, Liselotte annonça la fin de l’épreuve. Les toiles furent accrochées côte à côte sur un fil de lin, comme des linges séchant au soleil. Élodie recula pour regarder son travail parmi les autres. Le sien était le plus sobre ; celui de Marguerite, une cascade de rubans et de fleurs si chargée qu’on y perdait le motif. Celui de la fille de Tours était maladroit mais sincère. Les deux Parisiennes avaient la technique, mais pas la main — trop de points serrés, pas assez de souffle.

Liselotte fit venir du vin et des biscuits. Le temps s’étirait. Marguerite s’approcha de l’ouvrage d’Élodie, fit mine de l’examiner, et dit, assez fort pour être entendue de toutes : « Un R. Vous brodez une lettre. Était-ce une prière, ou une dédicace ? »

« Les deux », répondit Élodie. « Le R de mon père s’appelait Robert. Et je priais en le brodant. »

Marguerite sourit, d’un sourire qui pouvait être sincère ou moqueur. Avec elle, on ne savait jamais. « Votre prière semble avoir été exaucée. »

La porte s’ouvrit. Madame de La Motte entra de nouveau, cette fois accompagnée de deux femmes de chambre. Elle portait son jugement plié sous le bras, un papier scellé de cire jaune. Elle s’arrêta au centre de la pièce, face aux six jeunes femmes.

« Mesdemoiselles. Vous avez toutes du talent. Quatre d’entre vous ont fait preuve de constance ; deux d’entre vous ont fait preuve de cœur. »

Élodie retint son souffle.

« La place dans l’atelier de la Reine revient à… »

Madame de La Motte laissa planer le silence. Ses yeux balayèrent les visages. Quand ils atteignirent Élodie, ils s’attardèrent une seconde de plus. Et dans cette seconde, Élodie vit quelque chose passer sur le visage de la couturière — pas de l’approbation, pas de la fierté. Quelque chose de plus trouble. Un doute. Une reconnaissance. Comme si elle voyait, dans les traits de la jeune Lyonnaise, le fantôme d’une autre.

« Mademoiselle Marchand. »

Le sang d’Élodie se figea puis s’embrasa. Autour d’elle, les murmures fusèrent. Marguerite plissa les yeux mais ne dit rien. Liselotte applaudit discrètement.

« Venez me rejoindre demain à l’atelier, à six heures précises, poursuivit Madame de La Motte. Vous recevrez vos consignes. Et veillez à ce que votre dé d’argent ne vous quitte pas. J’aurai des questions à vous poser à son sujet. »

La phrase était anodine en apparence, mais quelqu’un qui l’aurait bien connue aurait remarqué que sa voix, parfaitement égale jusque-là, avait légèrement tremblé sur le mot « argent ». Élodie s’inclina, les jambes en coton, mais avant qu’elle pût se redresser, Madame de La Motte fit un pas de plus vers elle et murmura, assez bas pour que seule Élodie puisse entendre :

« Votre père se nommait Marchand. Robert Marchand, dites-vous. Il y a vingt ans, j’ai connu un Robert Marchand, à Paris, qui fabriquait des corsets pour les maisons nobles. Je l’ai cru mort dans l’incendie de la rue des Petits-Champs. »

Elle haussa un sourcil.

« Mais ce dé d’argent, ma petite, je l’ai vu sur le doigt de ce même Robert. Le soir où il m’a sauvé la vie. »

Elle tourna les talons avant qu’Élodie pût répondre, laissant la jeune femme debout parmi les métiers vides, les fils coupés et les roses de soie, le monde basculant sous ses pieds.