La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 21: The Price of Eminence
Les journées à la cour avaient leur propre respiration, et Élodie commençait à en connaître le rythme—les matins silencieux où les fournisseurs déposaient leurs rouleaux de soie devant l'antichambre de la Reine, les après-midi où les dames venaient essayer leurs robes dans un froissement discret de jupons, les soirs où les couloirs se vidaient et où les secrets semblaient plus lourds que les lustres de cristal.
C'était un mardi, trois jours avant le bal de dimanche. Trois jours avant que la Comtesse ne révèle ce qu'elle savait.
Élodie se tenait dans l'atelier qu'on lui avait accordé—un petit cabinet attenant aux appartements de la Reine, avec une fenêtre donnant sur la cour de Marbre. Sur sa table, le corsage bleu démonté reposait comme une carte au trésor. Elle avait passé deux nuits à en découdre chaque couture, à suivre les fils d'or et d'argent qui s'entrelaçaient dans un motif qu'elle commençait enfin à comprendre.
Ce n'était pas un message.
C'était un nom.
*Marie-Anne.*
Sa mère. Le prénom de sa mère, brodé en fil d'argent dans la doublure du corsage que Madame de La Motte avait porté vingt ans plus tôt. Élodie avait laissé le corsage reconstitué, les points de côté soigneusement recousus, mais le motif restait gravé dans sa mémoire. Pourquoi sa mère aurait-elle laissé un tel signe ? Pourquoi dans une robe portée par une femme qui se prétendait sa grand-mère ?
Un coup à la porte la fit sursauter. Elle glissa le corsage sous un rouleau de taffetas neuf.
« Entrez. »
La porte s'ouvrit sur une femme qu'Élodie n'avait jamais vue. Grande, brune, le visage marqué par trente ans de cour, elle portait une robe de brocart violet trop lourde pour la saison et des bijoux qui semblaient avoir plus d'âge que de goût. Derrière elle, Liselotte se tenait avec un sourire de circonstance.
« Mademoiselle Marchand, dit Liselotte avec une formalité inhabituelle, permettez-moi de vous présenter Madame la Marquise de Pompadour. »
Élodie plia sa révérence avec une précision qu'elle devait à des mois d'exercice. La favorite du Roi. La femme la plus puissante—et la plus haïe—de la cour après la Reine.
« Mademoiselle Marchand, dit la Marquise d'une voix chaude mais ferme, j'ai entendu parler de votre travail. La Reine elle-même a commandé vos services, ce qui n'est pas une mince recommandation. Mais ce que j'entends ne me suffit jamais. Je juge par mes yeux. »
Elle s'approcha de la table, glissa les doigts sur un échantillon de dentelle d'Alençon qu'Élodie préparait pour une manchette. « C'est vous qui avez fait la robe de brocart bleu de Madame de La Motte pour les fêtes de Noël ? »
« Oui, Madame la Marquise. »
« Les plis étaient remarquables. On dit que vous avez une technique qui permet de draper sans déformer le tissu. »
Élodie sentit son cœur battre plus vite. La rumeur de ses talents avait traversé les couloirs. Elle devait se méfier—la Marquise n'était pas l'alliée naturelle d'une protégée de la Reine. Mais refuser d'être remarquée par elle était impossible.
« Si Madame la Marquise le souhaite, je peux lui montrer. »
La Marquise sourit. Un sourire qui n'engageait rien. « Ce que je souhaite, Mademoiselle, est simple. J'ai un événement dans trois semaines—une fête intime chez Monsieur le Dauphin. J'ai besoin d'une robe qui fasse taire les mauvaises langues, qui me rende plus jeune que mes rivales sans qu'elles puissent m'accuser d'indécence. Le budget n'est pas une considération. »
Élodie hésita. Une seconde. Peut-être deux. La Reine l'avait prise sous son aile pour des raisons qu'Élodie commençait à peine à comprendre. Travailler pour la favorite du Roi—celle qui avait remplacé la Reine dans le lit royal—pouvait être perçu comme une trahison. La cour entière attendait ce genre de faute pour détruire une carrière naissante.
« Madame la Marquise, je suis honorée, mais je dois rester disponible pour les commandes de Sa Majesté la Reine. »
La Marquise éclata d'un rire clair, sans peine. « La Reine a peu de commandes, Mademoiselle. Elle ne sort presque plus, sauf pour les devoirs religieux et les cérémonies officielles. Elle vous laissera du temps. Et ce que je suis disposée à payer... »
Elle sortit un papier de sa manche, le déplia. Le chiffre était écrit en toutes lettres pour éviter toute ambiguïté. Élodie dut retenir sa respiration.
C'était le double de sa dette. Le double de ce que lui devait le Trésor pour ses fournitures. Le double de ce qu'elle devait payer au steward dans le mois.
« Je peux vous avancer la moitié immédiatement, dit la Marquise en repliant le papier. L'autre moitié à la livraison. En espèces. Discrètement. Personne n'a besoin de savoir que nous traitons ensemble. »
Liselotte, restée près de la porte, croisa le regard d'Élodie. Il y avait dans ses yeux quelque chose d'indéchiffrable—un avertissement, peut-être, ou une curiosité malsaine.
« Je ne peux rien cacher à Sa Majesté, dit Élodie lentement. Si elle me demande... »
« Elle ne vous demandera rien, dit la Marquise avec une assurance qui glaça Élodie. La Reine sait ce que je suis pour le Roi. Elle sait aussi que ses petites protégées ont besoin de vivre. On ne meurt pas de gloire, Mademoiselle. On meurt de dettes. »
La Marquise ramassa son échantillon de dentelle, le jeta négligemment sur la table. « Réfléchissez. J'enverrai mon valet demain matin chercher votre réponse. Si c'est oui, vous commencerez dans la journée. Si c'est non... » Elle haussa les épaules. « Il y a dix autres couturières à Paris qui rêvent de cette commande. Mais elles ne sont pas vous. »
Elle sortit sans se retourner. Liselotte resta un instant, puis la suivit, laissant la porte ouverte.
Élodie s'assit lourdement sur son tabouret. Le papier avec le chiffre était resté sur la table. Elle le ramassa, le relut, le replia, le glissa dans son corsage—à côté de la lettre d'Armand et de l'ordre d'arrestation de Vaudreuil.
Un grattement contre la fenêtre la fit sursauter. Un pigeon, perché sur la corniche, une petite capsule de cuir attachée à la patte. Elle le connaissait—celui d'Armand, dressé par son ordonnance pour porter des messages entre eux sans passer par les mains des huissiers.
Elle ouvrit la fenêtre, défit la capsule. Le papier qu'elle en tira était court, écrit d'une main pressée.
*« Luc est vivant. Blessé à l'épaule, transporté à Strasbourg. Ne peut écrire lui-même. Il dit de vous dire une chose : « Montre la croix à la vieille. » Armand signe. —A. »*
Élodie relut la phrase deux fois. *Montre la croix à la vieille.* Luc savait. Luc savait quelque chose sur Madame de La Motte, sur leur famille, sur le secret qui la protégeait ou la menaçait. Il fallait qu'elle voie sa grand-mère le soir même.
Elle replia le message, le cacha entre deux planches du plancher sous sa table. Le papier de la Marquise pesait toujours contre sa poitrine. Elle sortit de l'atelier, prit le couloir de service qui menait aux cuisines, puis monta l'escalier étroit qui donnait dans une antichambre peu fréquentée.
Madame de La Motte était seule dans son cabinet, en train d'écrire. Quand Élodie entra, elle leva la tête, et son regard—dur d'habitude—se plissa avec une nuance de tendresse qu'Élodie commençait à reconnaître.
« Madame, dit Élodie en refermant la porte derrière elle, il me faut voir une croix. Une croix que ma mère aurait pu porter. Ou que vous auriez pu lui donner. »
Le visage de Madame de La Motte changea. Une pâleur soudaine. Ses doigts se crispèrent sur sa plume.
« Qui vous a dit cela ? »
« Mon frère. Il est vivant. Il a dit de vous montrer la croix. »
Madame de La Motte se leva lentement, alla vers un coffret de bois de rose fermé à clé, l'ouvrit avec une clé qu'elle portait sur une chaîne autour du cou. Elle en sortit une petite croix d'argent, usée aux extrémités, sortit d'un geste qu'Élodie pouvait presque voir répété des centaines de fois.
« Votre mère l'a laissée ici le jour où elle est partie, dit Madame de La Motte d'une voix soudain vieillie. Elle a dit qu'elle reviendrait la chercher. Elle n'est jamais revenue. Et personne ne m'a dit qu'elle avait des enfants. Personne. »
Élodie prit la croix. Au dos, gravée en petites lettres irrégulières : *Marie-Anne, 1698 - ma lumière.*
La même écriture que les initiales brodées des robes d'Hélène. La même main qui avait cousu les fils d'argent dans le corsage bleu.
Sa mère.
« Madame, dit Élodie lentement, ma mère vous a-t-elle jamais parlé d'une dette ? D'une dette d'argent qui pourrait... retomber sur moi ? »
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu'une confession. Madame de La Motte ne répondit pas. Elle regarda la croix dans les mains d'Élodie comme un juge regarde une pièce à conviction.
Au loin, dans la cour, une horloge sonna trois heures. Le bal de dimanche approchait, Madame de Pompadour attendait sa réponse, et le steward attendait son argent.
Élodie tenait enfin quelque chose qui ressemblait à un fil de vérité. Mais chaque fil qu'elle tirait semblait en révéler un autre, plus sombre, plus embrouillé.
Elle glissa la croix dans sa poche, près de la lettre d'Armand.
« Dimanche, dit-elle doucement, je saurai ce que la Comtesse va révéler. Mais je ne saurai pas comment m'en protéger. Pas encore. »
Madame de La Motte la regarda avec des yeux qui semblaient soudain avoir oublié toutes les années de distance. « Vous apprendrez, mon enfant. Vous apprendrez plus vite que vous ne le voulez. La cour ne pardonne jamais à ceux qui apprennent trop lentement. »
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Lorsque Élodie retourna à son atelier, un papier était glissé sous sa porte. Un mot du valet de la Marquise, écrit en encre pâle sur papier parfumé à la rose.
*« Je prends votre silence pour un accord provisoire. N'attendez pas trop longtemps. —P. »*
Et en dessous, d'une écriture plus serrée, comme ajouté ensuite : *« La Comtesse de Brissac n'était pas seulement une rivale. Elle était informatrice. Elle reçoit ses ordres de quelqu'un de plus haut placé qu'elle ne l'admet. Cherchez parmi les amis de la Reine. »*
Élodie relut la note trois fois. Les amis de la Reine. Liselotte. Madame de La Motte. La Dauphine peut-être, ou les princesses du sang. Quelqu'un qu'elle approchait chaque jour.
Quelqu'un qui savait où elle était, ce qu'elle faisait, ce qu'elle découvrait.
La croix d'argent pleurait dans sa poche. Et pour la première fois depuis qu'elle avait mis les pieds à Versailles, Élodie se demanda si celui qui tirait les ficelles n'était pas déjà beaucoup plus proche qu'elle ne le pensait.
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