La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 23: A Second Threat
Le tissu bleu nuit glissa entre ses doigts comme une eau profonde, et Élodie retint son souffle en marquant l'emplacement exact de la taille. La robe de la reine pour le bal diplomatique prendrait forme ici, dans la petite pièce attenante à l'atelier de la garde-robe, à l'abri des regards. Elle avait promis à Sa Majesté une silhouette digne des grands portraits de Van Loo, et elle entendait tenir cette promesse.
Un coup sec contre le chambranle la fit sursauter. Liselotte passa la tête, les sourcils froncés.
— Tu travailles encore. Tout le monde est au souper.
Élodie baissa les yeux sur son ouvrage, le cœur battant un peu trop vite. La robe de la reine n'était pas un mensonge, mais ce n'était pas tout à fait la vérité non plus. Les mètres de soie et les fuseaux de fil d'argent commandés en secret pour Madame de Pompadour étaient rangés trop loin d'ici pour être vus. Mais Liselotte avait ce regard — celui qui épluche et qui range chaque détail dans des tiroirs précis.
— Sa Majesté doit essayer demain avant la répétition du dimanche, répondit Élodie. Je veux avoir les emmanchures parfaites.
Liselotte s'avança, la main légère sur le tissu.
— Tu as changé, depuis l'affaire du bleu brodé. Tu ne me dis plus tout.
Élodie força un sourire et se pencha pour ajuster un ourlet.
— C'est que la saison presse, Liselotte. Et il y a ce ball de dimanche, et la dette…
— Et le capitaine Armand, peut-être ?
Le nom la traversa comme une flèche. Liselotte ne pouvait pas savoir. Personne ne savait. Mais quelque chose dans la façon dont elle leva le menton, comme un renard qui flaire un poulailler, disait que la prudence était de mise.
— Je n'ai rien à cacher du capitaine, répliqua Élodie. C'est un ami de mon frère.
Liselotte laissa échapper un petit rire.
— Ton frère est mort, ma chère. Ou disparu, c'est selon les bulletins. Tu passes trop de temps à défendre des fantômes et des secrets. Prends garde que les vivants ne s'en offusquent.
Elle se retourna et sortit sans un regard en arrière, laissant Élodie seule avec le battement sourd de son pouls.
Elle venait à peine de reprendre son aiguille quand un froissement de jupon se fit entendre derrière elle. Cette fois, ce n'était pas Liselotte. La silhouette qui se découpait sur le seuil portait du velours sombre, une coiffure trop haute pour l'heure et un sourire trop éclatant pour être sincère.
— Mademoiselle Marchand.
Élodie se leva, la main instinctivement posée sur la table, comme pour y chercher une arme.
— Madame la Comtesse. Vous n'avez pas le droit d'être ici.
La Comtesse de Vaudreuil ferma la porte derrière elle avec un soin exagéré. Sa robe crissa contre le parquet, et l'air de la pièce parut se charger d'électricité.
— Le droit, le droit. Tout le monde me parle de droits. Vous, le capitaine, même cette vieille intrigante de de La Motte. Mais je vous prie de m'écouter, parce que ce que j'ai à dire ne concerne pas le droit.
Elle s'approcha et laissa courir un doigt ganté sur la soie bleue de la robe de la reine.
— Splendide travail, vraiment. On dit que vous êtes devenue la perle de la garde-robe. Sa Majesté ne jure que par vous. C'est pour cela que votre chute sera si… délicieuse.
Élodie serra les mâchoires.
— Si vous êtes venue pour me menacer, Madame, je vous prie de raccourcir cette visite. J'ai du travail.
— Du travail. Oui. Beaucoup de travail. Surtout celui que vous faites pour Madame de Pompadour.
La phrase tomba comme un pavé dans une eau tranquille.
Élodie dut faire appel à toute sa discipline pour ne pas trahir son saisissement. Ses doigts restèrent immobiles sur le tissu, mais un frisson lui parcourut l'échine.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Ne vous fatiguez pas. Vos fournisseurs parlent, vos apprentis parlent, vos repas de minuit parlent. Vous croyez que la favorite de Sa Majesté peut recevoir des mètres de dentelle d'Argentan sans qu'on le remarque à la cour ? Toute la ville sait que Madame de Pompadour prépare une fête pour son protégé. Mais personne ne sait encore que c'est vous qui cousez sa robe de gala. Et surtout, personne ne sait que c'est avec l'argent de cette robe que vous comptez payer vos dettes.
Elle marqua une pause, savourant l'effet de ses mots.
— C'est une belle histoire, n'est-ce pas ? La petite couturière qui trahit la confiance de la reine pour servir la maîtresse du roi. Une fois que la cour l'apprendra, vous pourrez dire adieu à votre poste. Et sans doute à votre cou, si Sa Majesté est d'humeur vindicative.
Élodie respira profondément. Sa voix sortit malgré tout, plus ferme qu'elle ne l'aurait cru.
— Que voulez-vous ?
— Voilà enfin la question intelligente.
La Comtesse s'assit sans permission sur le tabouret de travail et lissa ses jupes avec un soin méthodique.
— Il y aura un bal diplomatique dans trois semaines. Les ambassadeurs de toutes les cours d'Europe seront à Versailles. Et la reine portera cette robe.
Elle désigna du menton le tissu bleu.
— Une robe magnifique. Si elle est bien ajustée, elle sera applaudie. Mais imaginez que cette robe, justement, se déchire au moment où Sa Majesté fait son entrée. Que la couture cède pendant la première danse. Qu'elle trébuche, ou pis encore, qu'elle tombe devant les représentants de l'Autriche, de l'Espagne et de l'Angleterre.
Élodie sentit le sang se retirer de son visage.
— Vous me demandez de saboter le vêtement de la reine.
— Je vous demande de choisir, rectifia la Comtesse. De choisir entre votre honneur et votre vie. Entre cette robe que tout le monde vous envie, et la vérité qui vous pend déjà au-dessus de la tête.
Elle se leva et rejoignit la porte, avant de se retourner une fois encore.
— Réfléchissez bien, Mademoiselle Marchand. Vous avez jusqu'à demain soir. Si vous refusez, je porterai moi-même la nouvelle de votre collaboration avec la favorite aux oreilles de la reine — et vous savez quelle place la reine réserve à celles qui la trahissent pour de l'argent. Elle vous fera pendre pour moins que cela.
Elle sortit, laissant la porte entrebâillée. Le courant d'air fit trembler la flamme de la bougie, et la robe bleue sembla onduler dans l'ombre.
Élodie resta seule, les mains tremblantes. Elle tira de son corsage le papier plié qu'elle portait depuis des jours — l'ordre d'arrestation signé du nom de Vaudreuil. L'ordre était toujours là, inutilisé, mais la menace qu'il portait lui semblait plus lourde que jamais.
Elle devait répondre à la Comtesse. Elle devait faire semblant d'accepter, gagner du temps, trouver une issue. Mais quand elle regarda la robe de la reine — ce travail d'aiguille, de patience et d'espoir — elle sut que jamais, jamais elle n'ouvrirait cette couture pour la faire tomber.
À moins que la Comtesse n'ait prévu une autre chute. Et que cette chute, ce soit la sienne.
Elle posa le papier sur la table et saisit son aiguille, commençant à bâtir un plan fragile comme de la soie.
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