La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 24: The Command Performance
La nuit tombait sur Versailles quand Élodie reçut le message. Un laquais en livrée bleue lui tendit un billet scellé de cire verte — le sceau de la Comtesse de Vaudreuil.
« Vous savez ce que vous avez à faire. Demain, à l'aube, le carrosse de la Reine partira pour le bal diplomatique. Ne me décevez pas. »
Élodie froissa le papier dans sa poche, sentant le poids de l'ordre d'arrestation contre son sein. Trois jours. Elle avait tenu trois jours en feignant l'obéissance, ajustant le corsage de la robe, posant des épingles, murmurant des promesses vagues quand l'ombre de la Comtesse rôdait près de l'atelier. Demain, le mensonge éclaterait au grand jour.
Elle traversa le corridor sombre jusqu'à l'atelier, où la robe de la Reine l'attendait sur son mannequin de bois, bleu nuit piqueté de fils d'argent, un chef-d'œuvre de huit semaines de travail. La Jupe à la française s'évasait en plis majestueux, le corsage lacé d'un ruban de soie moirée, les manches en cascade de dentelle d'Alençon. Quinze mètres de brocart dessinés pour que Marie Leszczynska paraisse plus grande, plus lumineuse, plus souveraine que jamais devant les ambassadeurs étrangers.
Élodie s'approcha, passa la main sur le tissu. La couture du talon — le défaut invisible que la Comtesse exigeait. Un fil affaibli dans l'ourlet intérieur, juste assez fragile pour céder au premier pas lourd, juste assez discret pour qu'on la croie victime d'un tissu défectueux. La Reine trébucherait devant trois cours étrangères, et le scandale rejaillirait sur Marie Leszczynska, sur sa maison, sur la France entière.
« Ainsi vous avez décidé. »
Élodie se retourna. Liselotte se tenait dans l'embrasure de la porte, bras croisés, les yeux durs.
« On ne m'a pas appris à entrer en frappant », répondit Élodie.
« On ne m'a pas appris à mentir à mes amies. » La jeune femme fit un pas dans l'atelier, refermant la porte derrière elle. « Vous travaillez la nuit. Vous parlez à des messagers. Vous faites des robes pour des femmes qui ne sont pas de la cour — je le sais, j'ai vu la silencieuse emporter votre ouvrage il y a trois jours. Et maintenant vous voilà seule avec la robe de la Reine, à la regarder comme si elle allait vous mordre. »
Élodie dut faire un effort pour garder un visage de marbre. « Liselotte, je ne peux pas tout vous dire. »
« Alors dites-moi ce que vous pouvez. » La voix de son amie trembla. « Je vous ai vue disparaître avec la Comtesse de Vaudreuil. Je vous ai vue revenir blanche comme de la cire. Si vous êtes en danger, je veux le savoir. Si vous êtes en faute, je veux pouvoir vous défendre. »
Élodie sentit l'ordre d'arrestation peser dans son corset. Son frère, quelque part, vivant. Sa grand-mère, peut-être, qui l'attendait. Et cette robe devant elle, symbole de tout ce qu'elle avait gagné et de tout ce qu'on pouvait lui reprendre.
« Demain, le bal diplomatique », dit-elle lentement. « La Reine portera cette robe. Et quelqu'un veut qu'elle tombe. »
Liselotte blêmit. « Qui ? »
« Une femme dont je ne peux pas prononcer le nom. » C'était presque vrai — pas un mensonge, une économie de vérité. « Et si je refuse d'obéir, elle me détruira. Si j'obéis, je détruis la Reine. »
Liselotte s'approcha du mannequin, examina la couture que les doigts d'Élodie venaient de toucher. D'un geste vif, elle sortit de sa poche un petit canif de couturière. « Alors nous la détruisons. »
Élodie tressaillit. « Quoi ? »
« Vous m'avez entendue. Décousez l'ourlet. Affaiblissez le fil. Que sa chute paraisse accidentelle — et si vous voulez mon avis, une Reine qui porte une robe où l'on a glissé une lame de savon n'attirera que du mépris sur la couturière qui l'a habillée, et non sur elle. » Liselotte planta son regard dans celui d'Élodie. « Je vous connais, Élodie Marchand. Depuis deux mois, je vous vois travailler. Vous ne laisseriez jamais une Reine tomber. Alors dites-moi ce que vous comptez faire, ou je le fais moi-même pour vous protéger. »
Élodie resta interdite devant la ferveur de son amie. Puis, lentement, elle tendit la main vers la poche de son tablier et en sortit une petite fiole de verre sombre, remplie d'un liquide ambré.
« Du baume de pieds », dit-elle. « Une recette de ma mère. On le frotte sur la plante des pieds, et il offre une adhérence plus sûre que la plus fine des semelles de cuir. La Reine le portera sous ses bas, invisible. Si l'ourlet cède, elle ne tombera pas. »
Liselotte cligna des yeux, puis un sourire lent étira ses lèvres. « Vous êtes incorrigible. »
« Je préfère "ingénieuse". » Élodie remit la fiole dans sa poche. « Et vous avez raison. Je ne peux pas vous dire tout. Mais je peux vous demander votre aide. »
« Je vous écoute. »
Élodie prit une inspiration. « Demain, avant le départ du carrosse, la robe sera portée à l'antichambre de la Reine pour l'habillage à sept heures. Je serai seule avec Léonie, la femme de chambre. Si vous pouviez créer une diversion — un éventail oublié, un ruban tombé d'une fenêtre, une soudaine crise de larmes dans le corridor —, je pourrai frotter le baume sur les bas de Sa Majesté sans que nul ne me voie. »
« Et la Comtesse ? »
« Elle croira que j'ai affaibli la couture. Elle surveillera la robe de loin, pour assister à la chute. Elle ne saura pas que j'ai fait exactement le contraire. »
Liselotte hocha la tête, les yeux brillants d'une détermination que Élodie ne lui avait jamais vue. « D'accord. Une diversion, demain à sept heures. Je trouverai quelque chose. »
Elles se tinrent un instant en silence, face à face, deux jeunes femmes dans l'atelier sombre, séparées par des mensonges et unies par une amitié née sous les lambris dorés d'un palais où toute vérité avait un prix.
« Merci », murmura Élodie.
« Ne me remerciez pas encore. » Liselotte se dirigea vers la porte, puis s'arrêta, la main sur la poignée. « Une dernière chose. Ce matin, j'ai vu le frère de la Comtesse, le Comte de Vaudreuil, parler dans la cour avec un homme en manteau gris. Ils se sont quittés rapidement, comme s'ils ne voulaient pas être vus. L'homme en manteau gris se dirigeait vers les quartiers des gardes. »
Le sang d'Élodie se glaça. L'ordre d'arrestation. Le capitaine Armand, qui n'avait pas écrit depuis trois jours. Si la Comtesse avait prévu de le faire arrêter dès ce soir, avant même le bal...
« Vous êtes sûre ? » demanda Élodie, la voix serrée.
« J'ai des yeux, pas des trous de serrure. » Liselotte haussa les épaules. « Ce n'est peut-être rien. Mais au palais, on n'approche jamais des gardes pour rien. »
La porte se referma. Élodie resta seule avec la robe de la Reine, la fiole de baume dans sa poche, l'ordre d'arrestation contre son cœur, et le nom d'Armand comme une prière qu'elle n'osait pas prononcer à voix haute.
Le plan était simple. La robe triompherait. La Comtesse serait démasquée. Et Armand... Armand était entre les mains d'hommes en manteau gris qu'elle ne pouvait pas atteindre.
Elle prit la fiole dans sa main, la fit tourner entre ses doigts. Le verre était froid.
Demain, la Reine ne tomberait pas. Mais peut-être qu'un autre, plus précieux encore, était déjà en train de tomber — et elle ne pouvait pas courir à son secours sans trahir tout ce qu'elle avait bâti.
Pour la première fois depuis longtemps, Élodie se demanda si sauver le trône valait la peine de perdre celui qu'elle aimait.
Elle souffla la chandelle. Dans le noir, la robe bleue luisait comme une promesse — ou comme un piège.
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