La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 26: After the Turn
La nuit était déjà vieille quand le carrosse s’arrêta devant la petite porte du palais. Élodie n’avait pas pleuré. Pas encore. Elle avait regardé les gardes emmener Armand entre deux rangées de hallebardes, sans un cri, sans un geste. Le visage d’Armand, lui, était resté calme. Trop calme. Il avait tourné la tête une seule fois, vers elle, et ses lèvres avaient formé un mot qu’elle n’avait pas lu.
À présent, elle marchait dans le couloir de l’aile des domestiques, le corps lourd, les mains vides. Liselotte la suivait en silence, ses jupes froissant à chaque pas. Elles atteignirent la porte de la chambre qu’elles partageaient depuis leur arrivée. Dedans, l’air sentait la cire et le linge propre. Le monde continuait. C’était cela, le plus insupportable.
— Il faut raconter tout à la reine, dit Élodie, la voix éraillée.
Liselotte ferma la porte et s’y adossa.
— Il est trois heures du matin. Tu ne peux pas frapper chez la reine avec cela. Et si tu le fais, qu’est-ce que tu lui dis ? Que la Comtesse a fait arrêter un officier ? Elle te demandera pourquoi tu portais l’ordre d’arrestation. Comment tu l’as obtenu.
Élodie se laissa tomber sur le bord du lit. La pièce tournait lentement.
— Je l’ai porté. J’ai été le messager. C’est moi qui ai conduit Armand entre les mains des gardes.
— Non. Tu as porté une enveloppe, rectifia Liselotte, en s’asseyant près d’elle. Tu ne savais pas ce qu’elle contenait. On te l’a donnée, tu l’as transmise. Tu n’as rien décidé, rien signé.
— Cela ne change rien. Ils ont dit que l’ordre portait mon nom, comme témoin. « La citoyenne Marchand, messagère ». Si je n’avais pas accepté de la porter, ils n’auraient pas eu la preuve dont ils avaient besoin.
— La preuve de quoi ? Que tu as fait ton travail de coursière ? Tu ne savais même pas de quoi il s’agissait.
Élodie releva la tête, les yeux brillants mais secs.
— Et cela me rend meilleure ? J’ai mis un homme en prison parce que j’ai obéi sans poser de questions. C’est exactement ce que je fais depuis que je suis ici. J’obéis. Je couds. Je souris. Je ne demande jamais ce que je transporte, ce que je sers, ce que je dissimule. Et maintenant, Armand est dans une cellule.
Le silence tomba. Dans la cour, des sabots claquèrent sur le pavé. Un garde rit quelque part. La vie du palais continuait, indifférente.
Liselotte prit un ton plus bas.
— Qu’est-ce que tu veux faire ?
Élodie regarda ses mains. Elles tremblaient, tout juste. Des mains de couturière, habiles aux ourlets et aux boutonnières. Que pouvaient-elles, face à la machine du royaume ?
— Le sauver. Je vais le sauver, même si je dois y laisser ma place, mon nom, ma réputation. Tout.
— Ne dis pas cela à la légère.
— Je ne le dis pas à la légère. Je le dis parce que je n’ai plus le choix. Je l’ai mené là. Je l’en sortirai.
Elle se releva, marcha jusqu’à la petite table où reposait son nécessaire de couture. Elle ouvrit la boîte, en sortit une paire de petits ciseaux, puis les remit en place. Elle ne savait pas pourquoi elle avait fait ce geste. Son corps cherchait du travail, une habitude, quelque chose qui avait du sens.
— Demain matin, dit-elle, je vais voir votre tante.
Liselotte fronça les sourcils.
— Ma tante ? Madame de La Motte ?
— Elle sait des choses. Elle a reçu une lettre de mon frère. Elle m’a donné la croix de ma mère. Elle est liée à Armand, ou à sa famille. Je vais lui demander de m’aider à le voir.
— Et si elle refuse ?
— Alors je trouverai une autre façon.
La nuit passa lentement. Élodie ne dormit pas, ou seulement par fragments, troublés de visions du visage d’Armand entre les soldats. À l’aube, elle se lava, s’habilla, et descendit vers les cuisines pour du pain et du lait. Le palais s’éveillait, les serviteurs s’affairaient. Personne ne la regardait. Personne ne savait. Elle était encore une inconnue, une couturière de province. Cela, pour une fois, pouvait jouer en sa faveur.
La visite de madame de La Motte eut lieu dans un petit salon du rez-de-chaussée, où la dame recevait ses visiteuses du matin quand elle n’avait pas le cœur à sortir. Elle était assise avec un ouvrage de broderie, mais ses doigts n’avançaient pas, l’aiguille plantée dans le tissu comme un soldat désarmé.
— Ma pauvre enfant, dit-elle en la voyant entrer. Viens. On m’a raconté.
Élodie s’approcha, mais ne s’assit pas.
— Est-ce que vous savez où ils l’ont mis ?
— Aux cellules du palais. En attendant le transfert. Ils ne gardent pas longtemps un officier ici. Ce sera la Bastille d’ici quelques jours, sinon moins.
— Il faut que je le voie.
Madame de La Motte déposa son ouvrage et la regarda droit.
— Vous savez ce qu’on lui reproche ?
— Espionnage. Mais il n’est pas un espion.
— Être innocent ne suffit pas. Savez-vous quel document a servi pour l’arrêter ? Ce n’était pas seulement l’ordre que vous avez porté. C’était une lettre. Une lettre qui vous était adressée.
Élodie resta immobile.
— À moi ?
— Une lettre écrite de la main d’Armand, interceptée avant qu’elle ne vous parvienne. Les gardes l’ont trouvée sur lui, ou plutôt, elle a été versée au dossier après son arrestation. Dans cette lettre, il parle de vous. Il décrit votre amitié, votre travail chez la reine. Et il évoque — pauvreté — une rencontre avec un homme, dans une auberge, qui lui a remis des papiers.
— Quel homme ?
— Un homme en grey coat. Un homme qui aurait fourni des documents à Armand pour les transmettre à un contact à l’étranger.
L’homme au manteau gris. Celui que Liselotte avait vu parler au comte près des quartiers des gardes.
— C’est un piège, murmura Élodie. Ils ont placé des documents, puis ils ont fabriqué une histoire. Ils ont pris une lettre, une rencontre innocente, et ils ont tissé une accusation.
Madame de La Motte hocha lentement la tête.
— Vous commencez à comprendre le fonctionnement de cette cour. Ce ne sont pas les faits qui condamnent, c’est le tableau qu’on en peint. Armand est devenu un tableau de trahison, et vous, malheureusement, vous êtes une touche de couleur dans le coin du cadre.
— Et la lettre ? dit Élodie. Que devient-elle ?
— Elle est au dossier. On la montrera comme preuve de sa correspondance avec une employée de la reine. Une connexion dangereuse. On voudra sûrement vous interroger aussi.
Élodie sentit le sol se dérober sous elle. Mais elle se força à respirer.
— Je ne fuirai pas. Je n’ai rien à cacher.
— Vous avez tout à craindre, répondit doucement madame de La Motte. Vous travaillez dans la garde-robe de la reine. Vous avez accès aux appartements privés. On peut vous accuser de complicité, de passer des messages, de fournir des informations. Votre ignorance ne vous protégera pas.
— Alors il faut prouver qu’il est innocent. Qu’il n’a jamais voulu transmettre ces documents.
Madame de La Motte marqua un temps.
— Il existe un document. Une pièce qui le disculperait complètement. Une lettre de son supérieur, ou plutôt un ordre de mission, que l’on croyait perdu et qui prouve qu’Armand opérait pour le compte du ministère, en service commandé. Cette lettre, Armand l’a confiée à quelqu’un avant son arrestation. Il cherchait à la faire sortir du palais.
— À qui l’a-t-il confiée ?
Madame de La Motte secoua la tête.
— Je ne sais pas. Il n’a pas eu le temps de me le dire. Mais il vous envoie un message. Il vous demande de venir le voir.
— C’est possible ? Les prisons de la Bastille ne sont pas ouvertes aux couturières.
— Pour la plupart, non. Mais j’ai une ancienne connaissance, un lieutenant de la place. On peut obtenir une visite, sans nom, sans trace. Pour une personne de votre condition, qui se présenterait comme une sœur de charité portant un peu de bouillon.
Élodie la regarda, soudain pleine d’une gratitude brûlante.
— Vous feriez cela pour moi ?
— Je le fais pour lui, dit madame de La Motte. Et pour votre mère. Il y a une dette ancienne entre nos familles. Je ne peux pas vous en dire plus. Mais ce que je peux vous donner, c’est un nom et un uniforme de l’ordre des sœurs de la Miséricorde. Vous porterez le bouillon, vous priez, et ils vous laisseront passer.
Elle se leva, alla ouvrir un coffre, et en retira une robe sombre pliée avec soin.
— Mettez cela. Vous n’avez pas la taille exacte, mais peu importera. Et ces chapelets, ajouta-t-elle en déposant un chapelet de bois à côté de la robe. Ils ne vous fouilleront pas devant un chapelet.
Élodie prit la robe. Le tissu était épais, grossier. Cela sentait le camphre et la poussière d’église.
— Et après ? demanda-t-elle. Si je le vois, s’il me donne les informations, comment le faire sortir ?
— D’abord, il faut apprendre ce qu’il sait. La suite viendra après. On ne délivre pas un prisonnier avec un coup de ciseaux.
Élodie serra la robe contre elle.
— Je vous remercie.
— Ne me remerciez pas. Usez de votre tête. Et de votre métier. Les couturières savent défaire les points invisibles. C’est exactement ce qu’il faudra ici.
Elle sortit du salon, emportant la robe et le chapelet. Dans le couloir, elle tomba sur Liselotte qui l’attendait en rongeant son pouce.
— Alors ? dit Liselotte.
— Je vais à la Bastille. Demain. En sœur de charité.
Liselotte ouvrit la bouche, puis la referma.
— Et ensuite ?
— Ensuite, je trouverai la lettre. La preuve qu’il servait son roi. Et je la ferai parvenir au bon endroit.
— Et si tu échoues ?
Élodie s’arrêta, la robe dans les bras.
— Si j’échoue, j’aurai au moins essayé. Et je saurai que je ne suis plus la personne qui obéit sans demander. C’est la seule chose que j’ai encore.
Elle rentra dans sa chambre, déposa la robe sur le lit, et resta longtemps debout devant la fenêtre, à regarder la cour s’éveiller sous un ciel gris de plomb.
Plus tard, quand le soleil perça enfin, elle prit une feuille, un porte-plume, et écrivit à Armand. Une seule ligne.
« Je serai là demain. Ne perdez pas espoir. »
Elle cacheta la lettre sans destinataire. Elle savait que madame de La Motte trouverait le moyen de la faire passer.
En bas, dans la cour, l’homme au manteau gris passa sans regarder personne. Personne ne le vit. Et pourtant, il était là.
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