La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 27: The Prisoner's Plea
La voiture s’arrêta devant la sombre masse de la Bastille. Élodie, dans sa robe de novice empruntée, serra le crucifix entre ses doigts et laissa le garde l’escorter à l’intérieur. L’humidité des murs suintait jusque dans les os. Chaque pas sur la pierre usée résonnait comme un reproche.
Elle fut menée à une cellule au troisième étage, une pièce étroite mais moins infâme que les cachots qu’elle imaginait. La porte s’ouvrit sur un homme assis sur une paillasse, le dos contre le mur. Armand leva les yeux. Ses habits étaient ceux d’un officier dépouillé de son uniforme, sa chemise ouverte au col, les manches roulées. La barbe de trois jours lui donnait un air de naufragé, mais ses yeux — les mêmes yeux gris qui avaient cherché les siens dans les jardins de Versailles — restaient vifs.
— Élodie ? demanda-t-il, incrédule.
Elle referma la porte derrière elle et retira son voile. Le faible jour qui filtrait par une meurtrière éclaira son visage.
— Oui. Madame de La Motte a arrangé cette visite. On me croit sœur Marie-Augustine, en quête de réconfort pour les prisonniers.
Il se leva, chancelant à peine. Une chaîne à la cheville le liait au mur, courte, mais laissant quelques pas de liberté.
— Tu n’aurais pas dû venir. Si l’on découvre...
— On ne découvrira rien. Je n’ai plus rien à perdre, Armand. C’est moi qui ai porté cet ordre. Moi qui ai causé tout cela.
Il fit un pas vers elle, le visage soudain adouci.
— Non, ne te condamne pas. Tu ne pouvais pas savoir. Le Comtesse et ceux qui la guident ont orchestré cette arrestation depuis le début. Le papier que tu tenais n’était que le dernier rouage d’une machine déjà en marche depuis des semaines.
Élodie serra les mains. Elles tremblaient.
— Alors qui est derrière ? Le Comte de Vaudreuil ? Le monsieur au manteau gris ?
Armand secoua la tête, prit une inspiration.
— Monsieur de Vaudreuil n’est qu’un instrument. Ce manteau gris... je ne connais pas son visage, mais je sais qu’il porte les ordres d’un homme de l’ombre, un conseiller du dauphin qui voit en moi un obstacle à ses ambitions de réforme militaire. Cette accusation d’espionnage est leur prétexte. Ils n’ont aucune preuve, seulement des documents fabriqués.
— Et la lettre ? La lettre que je t’avais écrite, celle qu’ils ont interceptée ?
Un sourire amer passa sur ses lèvres.
— Une simple lettre d’amour, assez jolie pour être montrée à la cour si je ne coopère pas. Ils espèrent me salir ou me briser. Mais il est autre chose. Avant d’être arrêté, j’ai dissimulé une lettre de mon supérieur, le général de Brissac. Elle prouve que la correspondance que l’on dit être de l’espionnage était en réalité des rapports officiels que je devais livrer à l’ambassade d’Angleterre sur ordre du ministère. Elle démontre mon innocence et dénonce ceux qui ont monté cette machination.
Élodie s’approcha de la paillasse et s’agenouilla au niveau du captif.
— Où est cette lettre ? Dis-le moi, et je la trouverai.
Armand ferma les yeux un instant. Un muscle de sa mâchoire tressauta.
— Ma chambre, dans mes quartiers à la caserne des gardes français. Un panneau au-dessus de la cheminée. Il glisse. La lettre est scellée dans une pochette de cuir. Mais...
Il hésita, puis reprit, plus bas :
— Élodie, il y a plus grave. Ma femme. Hélène. Je l’avais envoyée en province, chez sa sœur, avant tout cela, pour la protéger. Mais j’ai appris ce matin par un garde qui me parle parfois que des hommes sont partis pour la chercher. Ils veulent la faire témoigner contre moi, ou l’utiliser comme pression.
Élodie sentit son sang se glacer.
— Hélène ? Mais pourquoi ?
— Parce qu’elle sait des choses, sans le savoir. Elle a passé une lettre pour moi, il y a deux mois, une lettre de De Brissac qu’elle avait reçue par erreur. Elle ignore son contenu, mais si on la questionne avec les méthodes de la Bastille, elle pourrait signer n’importe quelle déposition pour faire cesser la douleur.
À ces mots, Élodie se releva. La pensée d’une femme innocente entre les mains des interrogateurs lui soulevait le cœur.
— Je dois la trouver, elle aussi.
Armand la saisit près du bras, mais doucement.
— Non. D’abord la lettre. Sans elle, je n’ai rien. Et ma défense s’effondrera. Écoute-moi : dans mes quartiers, près du poste de garde, il y a une petite chapelle privée des officiers. Derrière le confessionnal de bois, à droite, une pierre bancale dissimule une cavité. J’y ai laissé une copie des ordres transmis par De Brissac. Le général les avait signées en triple. L’une chez lui, l’une dans sa poche, la troisième chez moi. Si je les avais gardées, elles auraient été saisies. Alors j’ai caché la mienne là où les soldats ne regardent jamais — dans une chapelle.
Élodie répéta mentalement les instructions.
— Derrière le confessionnal de bois, à droite, une pierre bancale. Et le document ?
— Une pochette en cuir brun marron, scellée à la cire rouge. Il y a trois cachets : un lion, un lys et une étoile.
— Et celle dans ta chambre ? Celle du panneau ?
— Celle-là est un leurre. Mais si quelqu’un la trouve, il croira avoir la vraie et cessera de chercher. Je l’avais préparée par précaution. Une lettre banale parlant de chevaux et de manœuvres militaires. Rien d’incriminant.
Il la dévisagea. Pour la première fois, il sembla prendre conscience de sa robe de novice.
— Tu es arrivée ici en pleine nuit, déguisée, pour moi. Tu risques la disgrâce du roi, la prison, ta place, ta vie peut-être.
Élodie releva le menton.
— J’ai contribué à te conduire ici, Armand. Je ne te laisserai pas y périr.
La cloche d’une tour lointaine sonna. Trois heures du matin. Il fallait partir avant l’aube. Elle remit son voile, mais Armand la retint une dernière fois par le bout des doigts.
— Élodie. Méfie-toi de la Comtesse. Si elle apprenait que tu cherches cette lettre, elle sait déjà où mes quartiers se trouvent. Et elle a des yeux partout.
— Je m’en méfie déjà.
Elle ouvrit la porte, croisa le garde qui l’attendait dans le couloir, et prit le chemin de la sortie. Mais au dernier instant, elle se retourna vers la cellule, comme si elle pouvait le voir encore à travers la porte de bois.
— Et si la lettre a déjà disparu ? murmura-t-elle pour elle-même.
Elle chassa cette pensée. Elle ne pouvait pas se permettre de douter. Pas maintenant.
Dans la rue, sous la robe de novice, ses jambes flageolaient. La nuit était froide, brumeuse. Sa voiture l’attendait à quelques pas. Elle monta, donna l’ordre de la ramener à Versailles, mais à mi-chemin, elle donna un autre ordre au cocher.
— Conduis-moi à la caserne des gardes français. Tout de suite.
Le cocher hésita.
— Madame la sœur, à cette heure ?
— À l’instant.
Il fit claquer les rênes et la voiture braqua dans la nuit.
Derrière le voile, Élodie serra les poings. Armand avait parlé d’un trapèze de sûreté dans la chapelle, d’une pierre bancale. Mais avant de risquer sa vie dans une caserne, elle devait découvrir si les hommes qui cherchaient Hélène l’avaient déjà trouvée. Et cela signifiait retourner auprès de la seule personne qui connaissait les mouvements des hommes de la cour secrète : Madame de La Motte, mais aussi — plus dangereux encore — cette ombre qui rôdait dans la cour du palais.
La lettre comptait. Mais trouver Hélène avant que d’autres ne la trouvent pouvait compter davantage. Et à l’aube, elle ne serait plus seule pour décider. Liselotte devrait être réveillée.
Elle ferma les yeux, sentit le roulis de la voiture sur les pavés, et pria pour ne pas arriver trop tard.
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