La Couturière de la Reine
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L'aube n'était pas encore levée sur Versailles quand Élodie traversa la cour des Cerfs, son châle de laine serré contre le froid de novembre. Les gardes, engourdis par leur faction nocturne, la laissèrent passer sans un regard — une servante pressée, rien de plus. Elle avait mémorisé le chemin qu'Armand lui avait décrit depuis sa cellule : sa chambre d'officier donnait sur la ruelle des Cuisines, discrète, à peine assez grande pour un lit et une table.
Liselotte l'attendait devant la porte, un seau de cendres à la main comme si elle faisait le ménage. « Personne ne t'a vue ? »
« Deux valets et un laquais. Ils dormaient debout. »
« Ça ira. J'ai dit au concierge que je nettoyais les chambres des officiers partis en manœuvre. Tu as une heure, pas plus. »
La serrure céda sous l'habileté d'Élodie — un talent que Madame de La Motte lui avait appris lors de son apprentissage, quand les clientes oubliaient leurs paiements et qu'il fallait récupérer les étoffes sans scandale. Elle poussa la porte et respira l'odeur du renfermé, du cuir et de l'encre séchée.
La chambre d'Armand était spartiate. Un lit étroit fait au carré, une malle de campagne, une table de toilette au miroir terni. Rien qui trahisse un homme à la veille de fuir. Élodie s'agenouilla devant la malle et en souleva le couvercle. Des chemises pliées avec soin, une paire de bottes de rechange, un nécessaire à rasoir. Elle sonda les coutures intérieures, retourna chaque vêtement. Rien.
« Le confessional en bois, » murmura-t-elle, se rappelant les paroles d'Armand à la Bastille. « Derrière le panneau du fond. »
Mais d'abord, elle inspecta la table. Un encrier vide, une plume usée. Le tiroir ne contenait que des papiers sans importance — reçus de cantine, ordre de patrouille datant de deux mois. Elle passa ses doigts sous le plateau. Rien.
Les lattes du plancher. Les plinthes. Rien.
Elle s'accorda trois minutes de plus et les dépensa à examiner chaque recoin. Sous l'oreiller, entre les draps, derrière le miroir. Rien.
La sueur perlait à sa nuque malgré le froid. Le temps pressait. Elle sortit dans le couloir sombre et remonta vers la chapelle des officiers — une petite pièce humide qui sentait l'encens rance et le bois pourri. Le confessional était adossé au mur du fond, monumental, taillé dans un chêne noir devenu terne.
Élodie s'agenouilla comme pour prier, posa ses mains sur le panneau central. Il ne bougea pas. Elle chercha une gachette, une charnière dissimulée. Son pouce rencontra un début de fente sous le bord supérieur — invisible à l'œil si l'on ne cherchait pas précisément cela. Elle poussa latéralement et le panneau céda avec un grincement sourd.
Le compartiment était vide.
Elle resta figée, sa main encore à l'intérieur. Non. Non, pas ceci. Elle tâta les parois du renfoncement, minutieusement, comme elle aurait cherché un ourlet perdu dans un pli de satin. Rien que le bois nu et l'odeur de la poussière.
Quelqu'un était passé avant elle.
Élodie referma le panneau, se releva, les jambes trembantes. La lettre avait été là — elle aurait pu prouver l'innocence d'Armand, dénoncer la manigance du Comte de Vaudreuil. Et maintenant…
Elle respira profondément. Pensa. Liselotte lui avait dit que le Comte parlait à un homme en manteau gris près des quartiers des gardes. Le même homme que l'on voyait rôder dans les cours. Peut-être un homme de main. Mais qui l'avait envoyé ? Vaudreuil ? Ou la Comtesse ?
Élodie était assise sur le banc de bois face à l'autel quand Liselotte la trouva, quelques minutes plus tard.
« Alors ? »
« Vide. »
Liselotte blêmit. « Tu es sûre ? »
« J'ai trouvé le compartiment. Il était ouvert et vide depuis peu. Les bords n'étaient pas poussiéreux. »
« Qui d'autre aurait pu savoir ? »
Élodie releva la tête, son esprit assemblant les fragments. La Comtesse de Vaudreuil avait menacé de la dénoncer au bal — mais elle avait échoué. Elle savait qu'Élodie travaillait pour Pompadour, et elle avait déjà monté le piège des documents d'espionnage. Si Armand avait évoqué son supérieur en écrivant une lettre… et si la Comtesse avait intercepté cette correspondance…
« Elle. »
Liselotte comprit sans qu'Élodie s'explique davantage. « La Comtesse a un salon privé à l'aile sud. Il y a un cabinet secret derrière sa bibliothèque — toutes les dames de la maison le savent. Ma mère y a travaillé comme lingère avant de perdre sa place. »
« Comment y entrer ? »
« La clé est dans le bureau du majordome, accrochée à un panneau. Il la prend chaque soir à neuf heures. »
Élodie se leva d'un mouvement vif. « À quelle heure ouvre-t-elle ce matin ? »
« Sa femme de chambre la réveille à huit heures. Mais elle a congé les mercredis. Tout comme les deux autres domestiques de l'étage. »
C'était mercredi.
« Montre-moi le chemin. »
Liselotte hésita — un instant seulement. Puis elle hocha la tête, arracha un voile de rechange de sa poche et le tendit à Élodie. « Mets ça. Si quelqu'un te voit, tu es la gouvernante de province qui cherche l'appartement de la cuisinière. »
Elles empruntèrent les passages de service, ces couloirs étroits qui permettaient aux domestiques de circuler sans croiser le regard des courtisans. L'aile sud sentait le bois ciré et les fleurs coupées depuis longtemps. Liselotte s'arrêta devant une porte de chêne aux moulures dorées et fit glisser une épingle de sa coiffe.
« Le verrou est ancien. Il cède d'un coup sec, un peu en biais. »
Élodie prit l'épingle, s'accroupit, travailla la serrure avec une précision acquise par nécessité, pas par vice. Le mécanisme résista un moment, puis céda avec un claquement sec.
Le salon de la Comtesse était tiède et parfumé. Élodie y entra le cœur battant, Liselotte sur ses talons pour surveiller le corridor. La pièce était meublée avec un goût coûteux — canapés de soie brodée, console de marbre, tapisseries aux motifs de chasse. La bibliothèque occupait le mur du fond : trois étagères de volumes reliés en cuir pour la plupart intacts.
Élodie s'agenouilla devant et chercha un mécanisme. Les livres lui semblaient des décors — trop bien alignés, sans poussière sur les tranches. Elle tira sur un volume à la reliure légèrement plus sombre. Celui-ci résista un bref instant, puis céda. La bibliothèque pivota d'un cran.
Derrière s'ouvrait une alcôve étroite. Un pupitre, une petite armoire à secrets dont la porte était entrebâillée.
Élodie l'ouvrit. Trois chemises de cuir. Elle dénoua la première : des inventaires de joyaux. La deuxième : des copies de lettres de la Cour rapportées par Mme de Vaudreuil à son époux. La troisième contenait un dossier à l'odeur de cire fraîche.
Elle l'ouvrit. La lettre était là.
C'était bien celle dont Armand avait parlé : du papier épais, un sceau brisé à la cire rouge aux armes royales, l'écriture fine d'un officier supérieur. Le document était daté de trois mois auparavant et déclarait que « le Lieutenant Armand de Rochecourt avait agi sur ordre direct en transportant les documents diplomatiques depuis les Pays-Bas espagnols, en toute légalité, et que toute accusation d'espionnage contre sa personne serait une calomnie montée contre lui ».
Élodie relut chaque ligne, son cœur battant à tout rompre. Elle tenait entre ses mains la preuve qui pouvait sauver Armand. Et peut-être détruire les Vaudreuil.
Elle replia la lettre, la glissa dans son corsage, referma l'armoire et la bibliothèque d'un geste précis. Elle se tourna vers Liselotte, triomphante.
Puis son regard tomba sur le bureau de la Comtesse. Sur une feuille isolée, posée en évidence, une écriture fine et penchée :
« Elle croit que la lettre est encore dans la chapelle. Nous la laissons courir. Brouillon complet : au bal de la Reine, je la nommerai comme complice de l'espion. Je tiens ses mensurations. Elle ne sera plus rien. »
Élodie lut ce texte deux fois. Le bal de la Reine. C'était dans trois jours. La Comtesse n'avait pas seulement tenté d'intercepter la lettre avant elle — elle l'avait interceptée avant de lui laisser sciemment une piste pour la faire venir. Et maintenant, elle prévoyait de la dénoncer publiquement en utilisant ses mesures de couture comme preuve de complicité.
« Liselotte, » dit-elle d'une voix blanche. « Il me faut un ruban de soie. Le plus fin possible, de chez Grenelle. Et un morceau de papier de même texture que celui-ci. »
Liselotte la regarda, les yeux écarquillés. « Pour quoi faire ? »
Élodie releva le menton. Qu'elle avait couru pour rien. La Comtesse l'avait piégée — mais elle s'y connaissait en couture, en doublures, en fausses apparences. Cette fois, l'ennemie avait fait une erreur. Elle avait laissé Élodie comprendre avant le bal.
« Pour inventer une exposition que la Comtesse ne verra pas venir. »
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