La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 29: The Merchant's Secret
L'aube n'avait pas encore percé les brumes de la Seine lorsque Élodie frappa trois coups espacés à la porte du marchand de tissus, rue Saint-Honoré. La pluie fine de la nuit avait laissé des flaques qui reflétaient les dernières lanternes, et elle resserra son manteau de laine grossière, celui d'une servante ordinaire, pas celui d'une première couturière de la reine.
La porte s'entrouvrit sur un homme au visage buriné, les yeux plissés par des années de calculs. Maître Delacroix la fit entrer sans un mot, refermant derrière elle. Dans l'arrière-boutique, des rouleaux de soie et de velours s'entassaient en colonnes sombres, et l'odeur de teinture et de cire imprégnait l'air.
« Vous êtes venue seule, mademoiselle Marchand ? » demanda-t-il en versant deux gobelets de vin chaud d'une carafe posée près d'un poêle.
« Seule et à l'heure convenue. J'ai besoin d'une faveur, maître. Une discrétion absolue. »
L'homme sourit, un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. Il posa le gobelet devant elle et s'assit à son bureau, les mains croisées.
« Une faveur ? Voilà un mot curieux dans votre bouche, mademoiselle. Surtout lorsqu'on se souvient que vous me devez déjà beaucoup. »
Élodie sentit un pincement dans sa poitrine. Elle avait cru que l'avance de fonds qu'elle avait obtenue quelques semaines plus tôt pour payer son installation au palais — une somme avancée discrètement par l'intermédiaire de Liselotte — n'était qu'un prêt ordinaire entre artisans.
« Je vous ai remboursé la moitié de la somme au dernier versement, maître. Nous avions convenu de termes clairs. »
Delacroix inclina la tête, amusé. Il se leva et marcha vers un secrétaire en noyer, en tira un parchemin qu'il déplia devant elle.
« Convenu. Mais voyez-vous, mademoiselle, les convenus évoluent avec les circonstances. Et vos circonstances ont changé, n'est-ce pas ? »
Élodie parcourut le document. La somme inscrite était le double de celle qu'elle avait empruntée. Ses yeux s'écarquillèrent.
« Ceci est faux ! Je n'ai jamais signé un tel montant. Ma signature même — » Elle s'interrompit. Le parchemin portait bien une signature qui ressemblait à la sienne d'une manière troublante. Assez pour tromper un homme pressé, ou un tribunal de province.
« Où avez-vous obtenu cela ? »
Delacroix retira le parchemin et le replia soigneusement.
« Un client commun, dirons-nous. Quelqu'un qui savait que vous viendriez frapper à ma porte, tôt ou tard. Une personne qui comprend les affaires — et qui apprécie de savoir vers qui vous vous tournez, avant même que vous ne le sachiez vous-même. »
Élodie se força à respirer calmement. Le vin chaud semblait soudain trop amer. La Comtesse ? Ou l'homme au manteau gris ? Mais comment Delacroix, fournisseur de soie à la cour, aurait-il des liens avec l'un ou l'autre ?
« Qu'attendez-vous de moi ? » demanda-t-elle, la voix plus ferme qu'elle ne l'aurait cru possible.
Delacroix retourna à son bureau, ouvrit un tiroir, et en tira une esquisse froissée. Il la déposa devant elle. C'était un patron de robe, mais pas n'importe lequel — celui-là portait les marques de la dernière création destinée à la reine pour le prochain bal. Des courbes, des mesures, des annotations de la main même de Rose Bertin.
« Ceci provient des ateliers du palais, murmura-t-il. Je l'ai obtenu d'un de vos apprentis, qui a une dette de jeu envers le fils d'un de mes confrères. Le jeune homme sera discret — je lui ai promis que nous lui trouverions de quoi payer. »
Élodie fixa le papier, le cœur battant. Une fuite directe depuis son atelier. Si cela se savait, non seulement sa position serait compromise, mais la reine elle-même serait exposée — la sécurité de ses robes était une affaire d'État, tant les parallèles entre le vêtement royal et la politique étaient tissés serrés.
« Vous ne répondez pas à ma question, maître. Que voulez-vous ? »
Delacroix se pencha en avant, les coudes sur le bureau.
« Votre reine prépare une robe pour le grand bal de la fin du mois — celle que tout Versailles attend. On dit qu'elle portera un motif que nul n'a jamais vu, brodé à la main dans vos ateliers. J'ai des acheteurs, des acheteurs très généreux, qui paieraient une fortune pour voir ce patron avant que la reine ne le porte. »
Le silence s'épaissit. Élodie comprit soudain la nature exacte du piège. L'argent qu'elle avait cru emprunter l'avait été — mais c'était Delacroix qui avait payé de sa propre poche, ou plutôt par l'intermédiaire d'un tiers, pour la placer sous son contrôle. Le prêt était une corde, et ce parchemin forgé en était le nœud coulant.
« Et si je refuse ? »
Delacroix haussa les épaules, presque avec douceur.
« Alors je serai obligé de présenter ce document — et l'esquisse — à certaines oreilles du palais. Pas à la reine, non. À quelqu'un qui saurait comment les utiliser contre vous. Vous connaissez les eaux de Versailles mieux que moi, mademoiselle. Les courants y sont traîtres. »
Élodie pensa à Armand, enfermé à la Bastille. À Hélène, peut-être déjà entre les mains des hommes de la Comtesse. À Liselotte, qui s'était exposée pour elle. Et maintenant, cette dette ancienne ressurgissait comme une lame rouillée, attachée à sa gorge.
« Le patron dont vous parlez n'est pas encore achevé, dit-elle lentement. Les modifications finales ne seront apportées que la veille du bal. Si je devais vous le fournir, il vous faudrait attendre. »
Delacroix sourit, cette fois avec plus de chaleur.
« Le délai ne me dérange pas, pourvu que la promesse soit ferme. Un homme d'affaires sait attendre le bon moment. Mais il sait aussi que les promesses vides ne se mangent pas. »
Il tira une plume et un encrier, poussa un second parchemin vierge vers elle.
« Vous écrirez, ici, que vous vous engagez à me remettre la version définitive du patron de la robe de la reine pour le bal du 24. En échange, j'oublierai l'autre document — pour un temps. »
Élodie prit la plume. Ses doigts tremblaient légèrement. Écrire cette ligne, c'était trahir la reine — mais refuser, c'était se livrer à la Comtesse, perdre toute chance de sauver Armand, et laisser la machination se dérouler sans elle.
Elle trempa la plume et écrivit d'une main aussi ferme qu'elle le put. Delacroix relut, hocha la tête, et rangea le parchemin dans son secrétaire.
« Vous êtes plus sage que beaucoup de vos semblables, mademoiselle. C'est un plaisir de faire affaire avec vous. »
Elle se leva, remit son manteau. À la porte, elle se retourna.
« Le document que vous détenez — la signature — d'où vient-il réellement ? »
Delacroix but une gorgée de vin, les yeux pétillants.
« Un homme en manteau gris me l'a apporté il y a trois jours. Il m'a dit que vous viendriez, et que vous me seriez reconnaissante de l'occasion. Je ne l'ai pas revu depuis. Mais il connaissait votre écriture, votre parcours, vos dettes — des détails que peu de gens connaissent. »
Élodie sortit dans la rue sans répondre. L'air froid lui saisit le visage, et elle se mit à marcher d'un pas rapide vers le palais. Le manteau gris. Encore lui. Celui qui avait parlé avec le Comte de Vaudreuil près des gardes. Celui qui connaissait ses mouvements avant qu'elle-même ne les décide.
Elle tenait le vrai document — la lettre exonérante qui sauverait Armand. Mais elle portait désormais trois chaînes invisibles : la dette forgée, la promesse de trahison qu'elle venait d'écrire, et un patron de robe que la Comtesse attendait dans trois jours, tout comme le bal où elle comptait la dénoncer.
Le temps fondait entre ses doigts comme de la cire.
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