La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 30: A Desperate Gamble
La nuit était tombée sur Versailles, et les corridors se vidaient. Élodie marchait d'un pas rapide, sa cape sombre relevée sur ses cheveux tressés. Dans sa poche, le véritable document contre sa poitrine, la copie falsifiée prête à être échangée.
Elle s'arrêta devant l'antichambre de la Comtesse de Vaudreuil. Deux gardes montaient la faction. Elle prit une respiration et avança.
— Je viens pour l'essayage de la Comtesse. Elle a demandé des ajustements sur sa robe pour le bal.
Le plus âgé des gardes la dévisagea.
— À cette heure ? La Comtesse reçoit des invités.
— Je suis la première couturière de Sa Majesté. La robe de la Comtesse doit être livrée demain, et Madame de Vaudreuil a insisté pour que je vérifie la tombée de l'épaulière. Le bal est dans trois jours, mais les ajustements prennent du temps.
Le garde hésita. Élodie sortit son insigne du palais et le fit jouer dans la lumière des flambeaux.
— Vous pouvez la déranger, si vous préférez. Mais si la Comtesse rate le bal à cause de cette robe, je lui dirai que ce sont vos scrupules qui m'ont retardée.
Le garde échangea un regard avec son collègue, puis s'écarta.
— Chambre bleue, deuxième porte à gauche. Elle est dans son cabinet de lecture.
Élodie passa sans un remerciement. Son cœur cognait si fort qu'elle craignait qu'il ne soit audible.
La chambre bleue était un salon d'apparat, mais la porte de gauche menait au cabinet privé. Elle entra. Des cartes marines, des traités, un globe terrestre. Cette pièce n'avait rien d'une coquette retraite.
Elle connaissait la cachette. Le panneau derrière le petit bureau, là où elle avait trouvé la lettre la veille. Elle s'approcha, fit jouer la boiserie. Vide.
Mais il y avait autre chose maintenant. Sur le bureau, des papiers étalés, pas encore rangés. Une liste de noms. Elle la saisit.
Officiers du régiment de Picardie. Le nom d'Armand était en tête, marqué d'une croix. D'autres noms suivaient, des notes manuscrites : *ralliement possible*, *achetable*, *compromis*. Une main avait tracé au bas : *Faire tomber le roi après la disgrâce du dauphin. Le marquis de F. dispose de la garde du Nord.*
Un complot. Tout un complot.
— Je pensais bien vous trouver ici.
Élodie se figea. La voix venait du seuil.
Elle se retourna lentement. La Comtesse de Vaudreuil se tenait dans l'embrasure, un pistolet à la main. Elle portait une robe d'intérieur en brocart, ses cheveux défaits, mais son visage était aussi dur que du marbre.
— Donnez-moi cela, dit-elle en tendant la main libre.
Élodie serra la liste dans sa paume.
— Vous ne pouvez pas tirer, dit-elle. On entendrait tout l'étage.
— À cette distance, je ne vous raterai pas. Et j'ai des gardes qui m'obéissent sans poser de questions. Vous, en revanche, vous êtes entrée par effraction dans les appartements privés d'une comtesse du royaume. Qui croira-t-on ?
Élodie recula d'un pas. Son esprit battait la mesure. Elle avait prévu une confrontation, mais pas cela.
— Vous m'avez tendu un piège.
— Je savais que vous reviendriez chercher sa lettre. Vous l'aviez déjà prise une fois ; il fallait que je vous mène au bon endroit. Seulement j'avais prévu de vous y trouver un peu plus tôt. Qu'importe. Ma garde arrive, et votre précieux document rejoindra le dossier d'espionnage de votre officier.
Élodie sourit. Malgré tout, elle sourit.
— C'est drôle. Vous êtes si certaine de tenir votre pièce. Mais vous n'avez jamais vérifié celle que vous avez laissée dans mon atelier.
La Comtesse plissa les yeux.
— Quoi ?
— La lettre. Celle que vous m'avez prise. J'en avais fait une copie exacte. Vous avez dérobé la copie. Le véritable document est contre ma poitrine, à cette heure même.
Le visage de la Comtesse se contracta. Un quart de seconde de doute. Élodie s'appuya dessus.
— Et même si vous me prenez la liste, vous avez écrit vos plans de trahison. Pas signés, mais vos sceaux sont sur les plis. Je peux le prouver. Vous ne pouvez pas le prouver pour moi.
La Comtesse éclata d'un rire bref et sec.
— Charmant. Vraiment charmant. Mais vous oubliez, petite couturière, que je n'ai pas besoin de prouver quoi que ce soit. Je suis la Comtesse de Vaudreuil. Vous êtes la femme qui a couché avec un officier accusé de trahison. Le simple soupçon suffit pour vous mener à la Bastille. Et là, vos jolies copies ne vous sauveront pas.
Elle éleva le pistolet d'un cran.
Élodie sentit le froid de la liste dans sa main moite. La porte grinça derrière la Comtesse. Une ombre se dessina dans le couloir.
Madame de La Motte entra, vêtue d'une cape vert sombre. Elle tenait un encrier renversé, comme si elle l'avait fait tomber.
— Oh, mille excuses ! dit-elle, la voix haussée de quelques tons. Je cherchais le cabinet de toilette, et puis voilà que je me suis perdue. Quelle étourdie je fais !
La Comtesse tourna la tête d'un quart de pouce, pas assez pour se découvrir, mais assez pour qu'Élodie voie l'agacement flotter sur son visage.
— Madame de La Motte. Vous êtes bien loin de vos appartements.
— Je cherchais la princesse de Lamballe, vous savez comme je suis distraite. Ah, mais qu'est-ce donc ? Ce pistolet ! Ma chère Comtesse, vous jouez à la chasse en intérieur ?
Le ton était léger, presque absurde. L'arme hésita. Élodie en profita pour glisser la liste dans son corsage.
— Je crois, enchaîna Madame de La Motte, que la reine cherche sa couturière. Elle a eu une idée pour sa traîne, quelque chose de brodé. Vous n'auriez pas vu Élodie, par hasard ?
La Comtesse comprit l'échappatoire. Son regard passa de l'une à l'autre. Elle ne pouvait pas tirer sur les deux sans se perdre.
— Sortez, dit-elle entre ses dents. Toutes les deux.
Élodie ne se le fit pas répéter. Elle traversa la pièce, frôla l'épaule de la Comtesse, qui sentit la broderie fine de sa manche et ricana :
— Vous puez la peur, ma petite. Une robe ne vous sauvera pas.
Élodie s'arrêta. Un battement. Puis elle se retourna.
— Vous dites cela, mais vous portez une robe que mes mains ont cousue. Et vous savez ce que ma main peut coudre ?
Elle sortit le dé d'argent de sa poche, le laissa tomber sur le parquet. Il rebondit, sonna.
— Des ourlets invisibles. Des doublures où l'on glisse des papiers sans que rien ne paraisse. Le vôtre est peut-être déjà visité.
La Comtesse pâlit. Son regard tomba sur le dé. Élodie le ramassa. Madame de La Motte l'entraîna dans le corridor avant que la porte ne claque.
Une fois hors de vue, Élodie appuya son front contre le mur. Ses mains tremblaient.
— Vous étiez là, souffla-t-elle à Madame de La Motte.
— J'ai vos mensonges depuis le début, chère enfant. J'ai pensé qu'une vieille dame à l'air égaré pourrait servir davantage qu'une couturière bien dressée.
— Elle ne s'en tiendra pas là. Elle va accuser Liselotte. Ou pire.
— Vous avez la liste. Vous avez la lettre. Vous avez trois jours. Venez : il est temps d'apprendre à vous battre avec les armes que vous avez, et non avec celles que vous rêvez d'avoir.
Élodie suivit, silencieuse. La nuit de Versailles était froide et infinie, mais pour la première fois depuis l'arrestation d'Armand, elle sentait un fil entre ses mains — un fil qu'elle n'avait pas encore appris à tirer.
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