La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 33: The Coded Letter
La cellule sentait la paille humide et le fer rouillé. Élodie s'était assise contre le mur de pierre, les genoux remontés contre sa poitrine, et elle aurait pu rester ainsi des heures, à écouter son propre souffle, si une couture n'avait pas tiré à l'intérieur de sa manche gauche.
Elle connaissait ce tissu mieux que sa propre peau. C'était elle qui avait assemblé cette robe, un lainage brun sombre, délibérément terne, pour passer inaperçue dans les corridors des appartements de la Comtesse. Mais ce tiraillement n'appartenait pas à la coupe. Il venait de l'intérieur.
Élodie roula la manche jusqu'au coude. Dans la pénombre, elle ne vit rien d'abord. Puis, en passant le pouce le long de la couture de côté, elle sentit une épaisseur irrégulière. Pas du fil de bâti, pas une reprise maladroite. Quelque chose de plat, de rigide, était glissé dans le passage entre le tissu et la doublure, juste au niveau du poignet.
Elle sortit son dé à coudre de sa poche — on le lui avait laissé, par négligence ou par mépris, comme on laisse une cuillère à un prisonnier qui ne peut s'en servir que pour manger. Elle en utilisa le bord pour faire sauter les points rapides qui fermaient l'ouverture. Ses doigts tremblaient moins qu'elle ne l'aurait cru.
À l'intérieur, un rectangle de papier fin, plié en huit, si petit qu'il aurait pu passer pour un ticket de loterie. Elle le déplia sur son genou.
La calligraphie était hachée, pressée, comme écrite dans la pénombre d'une voiture ou entre deux portes. Mais elle reconnut la main aussitôt. La façon qu'avait cette écriture de pencher à gauche, comme si l'auteur était toujours sur le point de tomber dans la page. Luc.
Son frère.
Elle dut lire la première ligne trois fois avant d'en comprendre le sens, parce que son esprit refusait de se poser. Luc était mort. Il était mort de la fièvre jaune aux colonies, il y avait quatre ans. On avait envoyé le faire-part officiel à Lyon, avec le cachet du ministère de la Marine.
Mais le papier disait autre chose.
*Ma sœur, si tu lis ceci, c'est que tu es en vie et que je te dois une vérité que je n'ai pas pu écrire plus tôt. Je n'ai pas pris le bateau pour Saint-Domingue. On m'a intercepté à Nantes avec mes ordres et mes faux papiers, et on m'a donné à choisir : la potence pour espionnage, ou un service. J'ai choisi le service. Je travaille pour le comte de Maurepas, au sein de la police secrète de Sa Majesté, à traquer les traîtres de l'intérieur. Personne ne le sait. Pas même notre mère.*
Élodie relâcha un souffle qu'elle ne savait pas retenir. Sa main retomba sur ses genoux, le papier tremblant entre ses doigts.
*La Comtesse de Vaudreuil est l'un de ces traîtres*, continuait la lettre. *Elle correspond avec des agents anglais sous le couvert de sa couturière personnelle. J'ai tenté de te prévenir avant ton départ de Lyon, mais mes correspondances étaient surveillées. Quand j'ai appris que tu avais été choisie pour entrer au service de la Reine, j'ai cru que tu serais en sécurité. Je me suis trompé, et j'en ai porté le poids chaque jour.*
Elle se souvint. La veille de son départ, un messager en livrée grise était venu à l'atelier de sa mère, porteur d'une lettre qu'on disait de la maison de couture de la rue Saint-Honoré. La lettre était partie en fumée dans le feu de la cuisine parce que sa mère n'aimait pas le papier glacé. Élodie n'y avait pas pensé deux fois sur le moment. Mais maintenant, dans le silence froid de sa cellule, elle se demandait si c'était déjà un avertissement perdu.
Elle lut la suite.
*Je viens d'apprendre ton arrestation. Je ne peux pas te faire sortir — mes supérieurs m'interdisent tout geste qui révélerait ma position avant le moment venu. Mais je peux te donner ce que je sais. Le document que tu as volé dans le cabinet de la Comtesse n'accuse pas que des officiers de l'armée du Rhin. Le premier nom de la liste — celui que tu as pris pour un simple écuyer de la maison du Roi — est le pseudonyme du ministre en chef lui-même.*
Élodie relut ce passage. Puis encore une fois.
Le ministre en chef.
Elle ferma les yeux et vit la liste, tels qu'elle l'avait mémorisée dans le cabinet de la Comtesse. Le nom en tête n'était pas marqué d'un simple rang, comme les autres. Il était flanqué d'une petite croix, que la couturière en elle avait remarquée. Elle avait cru que c'était un signe d'ancienneté, une étoile de plus sur un tableau de service. C'était l'insigne d'un chef. Pas d'un régiment. D'un royaume.
*Le comte de Maurepas prépare son procès*, écrivait Luc. *Il attend seulement la preuve matérielle. Le document que tu détiens est la pièce manquante. S'il tombe entre les mains de la Comtesse ou de ses alliés, il sera détruit, et le réseau entier continuera de tisser sa toile sans être inquiété — jusqu'à ce qu'il soit trop tard.*
Élodie replia le papier, puis le déplia à nouveau. La dernière phrase était écrite plus lisiblement, comme si sa main avait cessé de trembler au moment de la poser.
*Je ne te demande pas de pardon, parce que je sais qu'il n'existe pas assez de mots pour l'obtenir. Je te demande de rester en vie. Cache le document. Fais-le parvenir à Maurepas si tu en as l'occasion. La Comtesse croit que tu es seule et sans appui. Laisse-la le croire. Dans trois jours, quand la Reine dansera au bal, ses propres alliés retourneront leur veste au milieu de la salle. Et si tu es encore vivante à ce moment-là, c'est que j'aurai trouvé un moyen de te sortir de là.*
Un bruit de pas résonna dans le couloir. Élodie replia la lettre en hâte et la glissa dans sa chaussure, sous son pied. Elle n'avait pas de dé à coudre dans sa prison, plus maintenant, puisqu'on le lui avait confisqué le lendemain de son arrivée. Mais elle avait encore ses doigts, et la connaissance d'un mystère que la Comtesse croyait enfoui à Nantes.
Luc. Vivant. Espion. Son frère travaillait pour l'homme même que la liste accusait de trahison — ou, plus précisément, contre cet homme. C'était une maison de miroirs où chaque visage en reflétait un autre.
Mais quelque chose dans le message de Luc ne collait pas tout à fait, et elle ne savait pas encore quoi.
Elle réfléchit à son arrivée dans l'atelier de la Reine. À la servante, cette Marguerite, qui l'avait accueillie en se présentant comme la première fille de garde-robe. À la façon dont la jeune femme avait d'abord sourit à Élodie, puis l'avait évitée, puis avait déposé une aiguille rouillée dans sa corbeille à couture le jour où elle devait coudre un ourlet pour la Dauphine — un sabotage maladroit, lui avait-on dit, mais qui aurait pu lui valoir une amende ou pire. Marguerite avait ensuite nié, avec des larmes convaincantes et une mine offensée.
Élodie n'y avait plus pensé jusqu'ici. Mais maintenant, enfermée, les mains vides, sa pensée trouvait du fil partout et le tirait.
Et puis il y avait le manteau gris, celui de Delacroix, celui qui apparaissait à chaque étape de ce cauchemar — à la fabrique de soie, chez la Comtesse, dans les couloirs du palais la nuit du vol.
Luc disait qu'il était de la police secrète de Maurepas. Delacroix disait que le manteau gris lui avait fourni le faux document de dette. La Comtesse le craignait ou l'employait — on ne savait pas.
Ou alors le manteau gris appartenait à Luc lui-même, et Delacroix était un maillon de la même chaîne, et tout cela, depuis le début, était un filet qu'on tendait pour la piéger.
La lettre elle-même pouvait être un piège. Luc était peut-être mort, et ce papier était une fabrication de la Comtesse pour lui faire sortir le document de sa cachette — mais alors, pourquoi la laisser en prison ? Pourquoi ne pas simplement la fouiller ? Le document était toujours dans la couture de sa chemise, sous son corsage, à l'endroit où elle l'avait glissé avant son arrestation. Les geôliers avaient fouillé ses poches, pas ses coutures.
Un frère mort, un frère vivant. Un ministre traître, un ministre sauveur. La Reine était de son côté, lui avait dit quelqu'un — mais qui ? Personne, en fait. Personne n'avait rien dit. Tout ce qu'elle savait, elle l'avait déduit entre deux pans de tissu, comme elle montait des manches sans patron.
Élodie se leva, marcha jusqu'au petit soupirail, et appuya son front contre les barreaux froids. La cour de la Bastille était déserte. Au-delà des toits, la ville s'étalait en contrebas, et au loin, dans la lumière dorée de l'après-midi, elle pouvait voir les tourelles de Versailles — minuscules, irréelles, comme un jouet dans une vitrine.
Le bal était dans trois jours. Elle était en prison. Son frère était en vie, ou peut-être pas. La Reine l'ignorait, ou peut-être pas. La Comtesse triomphait.
Mais sous son corsage, le papier républicain — le document qui nommait un ministre — était toujours là, aussi fin qu'une aile de papillon, et d'une douceur qui étonnait quand on connaissait son poids.
Elle repensa à sa mère, à Lyon, à la table de coupe où elle avait appris à tenir une aiguille. Sa mère disait toujours qu'une couture réussie ne se voit pas : c'est la robe qu'on regarde, jamais la couture qui la tient. Élodie avait passé sa vie à faire en sorte que les coutures ne se voient pas. Maintenant, tout ce qui la retenait, c'étaient des coutures invisibles — un document caché, une promesse, une lettre d'un frère mort-vivant — et elle n'avait plus d'aiguille.
Elle retourna à sa paille, s'assit, et commença à défaire l'ourlet de sa chemise, juste assez pour vérifier que le document était toujours là. Il l'était. Elle recommença la couture avec une attention minutieuse, point après point, sans fil — elle utilisait un brin arraché de sa doublure, qu'elle tordit en un fil grossier mais fonctionnel.
Quand le dernier point fut serré et le document invisible de nouveau, elle s'arrêta. La cellule était silencieuse. Dehors, une cloche sonna au loin, quelque part dans le Marais.
Elle ferma les yeux et se souvint du visage de Luc, le dernier jour où elle l'avait vu, quand elle avait treize ans pour de vrai. Il avait souri et lui avait dit qu'il reviendrait avant l'hiver.
Il avait quatre ans de retard. Mais il était peut-être revenu, après tout.
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