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La Couturière de la Reine

Lire le chapitre 5: The Fabric of Lies

La lumière grise de l’aube filtrait à travers les hautes fenêtres de l’atelier lorsque Élodie y pénétra, le cœur battant. Madame de La Motte se tenait déjà devant un métier à broder, les doigts vifs comme des oiseaux sur un ouvrage d’or et de perles. Sans lever les yeux, elle parla.

— Vous êtes ponctuelle, mademoiselle Marchand. C'est déjà une vertu rare ici.

— J'ai l'habitude de commencer tôt, madame. À Lyon, les commandes ne s'attendaient pas.

La première dame de la garde-robe sourit à peine, un pli secret aux lèvres. Elle posa son aiguille et s'approcha d'Élodie, la détaillant une fois encore, comme si elle cherchait quelque chose au-delà du visage jeune et des mains sans taches.

— Et avant Lyon ? demanda-t-elle d'un ton léger, presque distrait. Votre père ne vous a jamais emmenée ailleurs ? Paris, peut-être ?

Élodie sentit le piège avant même de l'entendre. La lettre forgée, le thimble d'argent, le mystère autour de la mort de son père — tout cela se nouait autour d'elle comme les fils d'une broderie mal formée. Madame de La Motte cherchait à la faire trébucher sur son propre passé. Pourquoi ?

Mentir. Comment mesurer le poids d'un mensonge à Versailles, où chaque parole s'envolait par les fenêtres et se répandait dans les salons ? Mais la vérité — cette vérité-là, pauvre, provinciale, faite de voisins en sabots et d'une maison d'un étage — la vérité la dénuderait devant cette femme qui semblait connaître son père mieux qu'elle-même.

— Paris, madame, répondit-elle en fixant ses yeux gris. J'y ai passé un an dans l'atelier de Madame Anne-Catherine Poncet, rue du Faubourg Saint-Honoré. J'y ai appris la broderie en fil d'or et la pose des pierreries.

La main de Madame de La Motte se figea sur son ouvrage. Un silence, bref, tranchant.

— Madame Poncet, répéta la couturière, comme pour goûter le nom. Une maîtresse exigeante, à ce que l'on dit.

— Elle l'était, madame. Mais je lui dois une discipline dont je ne me serais jamais doutée.

— Vous êtes bien jeune pour avoir déjà tant bourlingué, mademoiselle Marchand.

— Les femmes de mon état apprennent tôt à prendre leurs responsabilités, madame. Et mes parents ne pouvaient guère financer mes études chez les sœurs.

Élodie maintenait son regard droit, sa voix égale. Elle sentait pourtant le sang battre à ses tempes, chacune de ses paroles aussi fragile qu'un fil de soie trop tendu. Aucun des noms et lieux qu'elle venait de prononcer n'était vrai. Elle avait croisé le nom de Madame Poncet sur une lettre que sa mère avait reçue d'une cousine à la capitale, et le souvenir du faubourg lui venait d'une gravure vue chez un marchand lyonnais. Deux semaines à Versailles, et elle trichait déjà sur toute sa vie passée.

Était-ce de la folie ? De la lâcheté ? Ou l'apprentissage, aussi rude que rapide, de la langue de cour ?

La porte de l'atelier s'ouvrit dans un froissement de satin. Une femme entra, grande, mince, l'âge incertain masqué par la poudre de riz — Liselotte de Vaudreuil. Sa robe cramoisie portait des garnitures si fines qu'elles semblaient tissées de cheveux d'ange. Elle s'avança sans bruit, un sourire peint sur le visage.

— Madame de La Motte, vous engagez bien tôt vos nouvelles pensionnaires.

— Mademoiselle Marchand est ma première ouvrière de la journée, madame la comtesse. Son bon goût lui a valu la victoire d'hier.

La comtesse se tourna alors vers Élodie, la détaillant comme une pièce de tissu suspecté de défaut caché.

— J'ai entendu quelques mots au passage, mademoiselle Marchand. Vous veniez de Paris ? L'atelier de Madame Poncet, si je ne m'abuse ?

Un frisson descendit le long de l'échine d'Élodie. La comtesse était-elle là depuis le début, à écouter aux portes comme on respire ? Ou pis encore — avait-elle déjà fait son enquête sur la nouvelle venue dont l'invitation portait le nom d'une morte ?

— En effet, madame la comtesse.

Liselotte de Vaudreuil fit un pas de plus, se pencha légèrement, comme pour confier un secret à une enfant.

— Quel dommage, alors, que Madame Poncet soit morte de la petite vérole il y a déjà trois ans — un an, m'a-t-on dit, avant que vous n'arriviez à Versailles. Sa boutique du faubourg est devenue une pâtisserie.

La comtesse vit blêmir la jeune fille. Elle vit aussi, avec une précision qui faisait froid au dos, la panique traverser ces yeux bruns comme un nuage sur une rivière. Elle ne dit rien de plus, ne posa aucune question. Il n'était pas nécessaire. Un mensonge à Versailles n'était jamais qu'un outil — utile pour couper les liens qu'on ne voulait pas voir se nouer entre deux personnes.

— Évidemment, mademoiselle Marchand peut avoir confondu avec une autre Madame Poncet. Les homonymes sont si fréquents à Paris, n'est-ce pas ? Il y a là-bas plus de couturières et de boutiquières qu'il n'y a d'étoiles au ciel de Versailles.

Madame de La Motte, elle, n'avait pas bougé d'un pouce. Elle ne regardait pas la comtesse, mais Élodie — uniquement Élodie. Dans ses yeux gris, aucune compassion, aucune menace. Quoi, alors ? De l'observation. Une jaugeuse de caractère.

— Mademoiselle Marchand a fait ses preuves à l'aiguille hier, dit-elle d'une voix neutre. Le reste n'est que babillage de cour. Retournez à votre ouvrage, mademoiselle. Madame la comtesse et moi avons à causer.

Élodie s'inclina, saisie de vertiges. Elle posa la main sur une des longues tables de la couture pour se stabiliser et feignit de chercher un coupon de batiste. Mais son oreille, affûtée par la misère et la nécessité, captait chaque mot échangé entre les deux femmes.

— La reine s'inquiète pour sa robe de bal, Liselotte.

— La bleue ? Encore ?

— Sa majesté la trouve trop décolletée. Le roi ne regardant jamais de ce côté-là, ajouta-t-elle en baissant la voix, c'est un signe de sa mélancolie. Elle veut une garniture de dentelle au col, une seconde couche.

— La robe est pour mardi, madame.

— Alors nous avons quatre jours. Dieu soit loué, elle n'a pas demandé moins d'heure.

La comtesse de Vaudreuil, elle, regardait Élodie avec un sourire que celle-ci ne voyait pas — le sourire du chat qui a déjà, lentement, fait sortir la souris de son trou. Elle avait trouvé quelque chose de plus précieux qu'un fil d'or : une fille aux origines incertaines qui mentait sur son passé, tout en étant protégée par une vieille couturière qui semblait en savoir plus qu'elle ne voulait dire. Deux mystères tressés ensemble, peut-être un seul et même tissu.

Elle s'inclina devant Madame de La Motte et se retira sans un bruit, laissant derrière elle un sillage de poudre et de parfum. Mais au moment d'atteindre la porte, elle se retourna.

— Un conseil, mademoiselle Marchand. Au château, il existe trois catégories de personnes : celles qui savent, celles qui font semblant, et celles qui ne savent pas qu'elles ne savent rien. Les plus dangereuses, croyez-moi, sont les secondes. Vous, mademoiselle — vous, il me semble, commencez à peine à comprendre quelle est la vôtre.

La porte claqua avec une douceur de velours.

Élodie les avait à peine entendues. Dans sa tête tournait une seule phrase, plus lourde que tout le reste : *Cette femme l'avait entendue mentir. Si elle pouvait entendre, elle pouvait raconter. Et si la reine ne tolérait déjà qu'à peine d'avoir sous son toit une fille dont la lettre d'introduction portait le nom d'une morte, combien de temps pourrait-elle survivre si l'on venait à apprendre que cette même fille ne savait même pas mentir correctement ?*

— Mademoiselle Marchand, dit Madame de La Motte sans se retourner, son aiguille reprenant son vol sur la broderie.

— Oui, madame ?

— Qu'importe la mort d'une certaine couturière parisienne. Ce qui importe ici, c'est ce que vos mains savent faire. Et j'ai vu vos mains, hier. Elles savent. Ne me décevez pas, et ne les laissez pas mentir sur leur propre compte.

Élodie s'inclina, sourdement reconnaissante. Mais dans le pli de ses doigts, elle serrait le thimble d'argent — et la méfiance de Constance, les avertissements de sa mère, et l'ombre de la comtesse qui venait de lui apprendre, à sa manière, que la laine qu'elle filait pouvait la prendre tout entière. Elle était à Versailles depuis trois jours, elle avait soixante ans d'intrigues devant elle, et elle avait déjà mis en place un mensonge qui pouvait la déchirer en lambeaux.

Mais maintenant — comment réparait-on un mensonge ? Pas avec une aiguille, non. Jamais avec une aiguille.