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La Couturière de la Reine

Lire le chapitre 6: A Glimpse of the Queen

La lueur grise de l'aube filtrait à travers les hautes fenêtres lorsque Liselotte vint la chercher. Élodie avait à peine dormi, tourmentée par la conversation avec Madame de La Motte et par la dette de deux cents livres qui pesait sur ses épaules comme une pierre de moulin.

« Dépêche-toi, dit Liselotte en lui tendant un tablier de lin blanc immaculé. La toilette de Sa Majesté commence dans un quart d'heure. Tu observeras, tu apprendras, et surtout, tu ne parleras pas. Le matin, la Reine n'aime que le silence et le chant des oiseaux. »

Élodie noua le tablier d'une main tremblante. Elle avait tant rêvé de ce moment depuis son arrivée — voir la Reine, la femme dont dépendait son avenir. Mais maintenant que l'instant approchait, une peur étrange lui serrait la gorge.

Liselotte la guida à travers un labyrinthe de corridors tapissés de velours, ses pas pressés résonnant sur le marbre. Elles croisèrent des valets portant des bassins d'argent, des pages en livrée bleue, un prêtre qui marchait vite en serrant son bréviaire contre sa poitrine. Versailles vivait déjà, même à cette heure où le soleil n'avait pas encore embrassé les toits.

Elles s'arrêtèrent devant une porte discrète, à peine visible dans l'embrasure d'un panneau de boiserie. Liselotte posa un doigt sur ses lèvres et poussa le battant.

La chambre de la Reine sentait le jasmin et la cire d'abeille. Élodie n'osa pas respirer trop fort. Dans la pénombre dorée, elle distingua d'abord les silhouettes — la première femme de chambre qui disposait des linges chauds, deux suivantes immobiles comme des statues de porcelaine, un médecin qui murmur des recommandations à voix basse. Puis, au centre de cette mise en scène délicate, elle vit la Reine.

Marie Leszczynska était assise devant une coiffeuse de bois de rose, son visage encore marqué par les plis de l'oreiller. À quarante ans passés, elle avait perdu l'éclat de sa jeunesse polonaise. Ses cheveux bruns commençaient à grisonner aux tempes — une chose qu'Élodie n'aurait jamais imaginée pour une reine. Mais ses yeux, d'un bleu pâle presque transparent, gardaient une douceur infinie.

« Le ruban bleu, dit-elle d'une voix lasse à sa femme de chambre. Celui avec les perles. Le Roi l'aime. »

La femme de chambre s'inclina et ouvrit un tiroir de la commode. Élodie retint son souffle en apercevant le contenu — des étoffes de soie, des dentelles d'Alençon, des rubans de tous les coloris, un trésor de fil et de tissu qui aurait fait écarquiller les yeux de la plus riche bourgeoise de Lyon.

La Reine se leva, et le rituel commença. Les femmes s'affairèrent autour d'elle, tendant une chemise de batiste, ajustant un jupon de taffetas, dégrafant la robe du matin. Élodie observait chaque geste, chaque pli, chaque couture, notant mentalement les points utilisés, la qualité des finitions, l'ourlet d'un ton plus clair que le reste de l'étoffe. Elle aurait pu rester ici des heures, perdue dans ce bain de savoir-faire.

C'est alors qu'elle la vit.

Une déchirure nette, longue d'au moins dix centimètres, sur le côté gauche du corsage de la robe que l'on venait de retirer. La femme de chambre l'avait déposée sur un fauteuil avec un soupir agacé, sans y prêter attention. Élodie ne put retenir un petit mouvement de surprise.

« Qu'as-tu ? » chuchota Liselotte, les yeux rivés sur les gestes de la première femme de chambre.

« Cette robe... elle est déchirée. Quelqu'un pourrait la réparer en quelques minutes avec un point invisible. »

Liselotte tourna la tête, haussa les épaules. « Tout le monde est trop occupé pour s'en soucier. La brodeuse doit venir la chercher cet après-midi, sans doute. »

Mais Élodie n'écoutait plus. Ses yeux suivaient le profil de la Reine — la courbe de ses épaules qui s'affaissaient légèrement, la façon dont ses doigts froissaient un pli de son jupon sans y penser, le regard vide qu'elle posait sur la fenêtre où le jour commençait à peine à dissiper les brumes du parc. Cette femme n'était pas triste comme on l'est un jour sans — elle l'était comme on l'est toute une vie.

Sans réfléchir, Élodie s'avança. Elle entendit le souffle coupé de Liselotte derrière elle, sentit les regards effarés des suivantes se poser sur sa silhouette. Mais elle avait déjà rejoint le fauteuil et saisi la robe de soie bleue.

« Majesté, dit-elle, et sa voix trembla malgré elle. Cette robe... elle est trop belle pour être laissée ainsi. »

La Reine se tourna vers elle, surprise. Son sourcil se leva à peine. Les suivantes échangèrent des regards affolés — une intruse, dans la chambre royale, qui osait prendre la parole sans y être invitée.

« Qui êtes-vous, mon enfant ? » demanda la Reine. Sa voix n'était pas dure, seulement fatiguée.

« Élodie Marchand, Majesté. Nouvelle ouvrière dans votre garde-robe. »

Le silence pesa un instant. La première femme de chambre fit un pas pour chasser l'importune, mais la Reine leva une main languissante pour l'arrêter.

« Une ouvrière qui s'intéresse à une robe déchirée, murmura la Reine avec une ombre de sourire. Voilà qui est... remarquable. »

Élodie sortit son nécessaire de sa poche — dé à fil, ciseaux de précision, aiguilles de différentes tailles. Ses mains la connaissaient mieux que sa tête. Elle retroussa la déchirure, examina le tissu, choisit un fil de soie d'une teinte à peine plus claire que celle de l'étoffe.

Les suivantes retinrent leur souffle. La Reine s'était levée à moitié de sa coiffeuse, attentive.

Élodie commença. Ses doigts dansaient — deux points, un glissement, trois points, une traction délicate. Le point invisible s'enroulait dans les fibres, tissant l'étoffe comme si elle n'avait jamais été déchirée. Elle travailla en silence, concentrée, oubliant presque où elle se trouvait. Les minutes s'écoulèrent sans qu'elle les compte.

Finalement, elle coupa le fil d'un geste net et tendit la robe à la Reine.

« C'est fait, Majesté. La déchirure n'est plus visible. Elle pourra porter cette robe pendant encore des années. »

Marie Leszczynska prit le vêtement, l'examina d'un œil expert, passa ses doigts sur la couture réparée. Un silence s'étira, vibrant.

Puis ses lèvres s'entrouvrirent. Un sourire — un vrai, minuscule, incrédule — plissa le coin de ses yeux.

« Voilà longtemps que personne ne s'est soucié de mes robes avec autant d'amour », dit-elle doucement. Elle leva les yeux vers Élodie, et pendant une seconde, la reine fatiguée parut presque jeune. « Restez près de moi, mademoiselle Marchand. J'ai besoin de gens qui voient ce que les autres ne regardent plus. »

La première femme de chambre ouvrit la bouche pour protester, mais la Reine la fit taire d'un regard. Élodie s'inclina profondément, le cœur battant à tout rompre. Elle avait gagné quelque chose — elle ne savait pas encore quoi, ni à quel prix.

« Majesté, intervint la première femme de chambre d'une voix crispée. Le déjeuner du Roi approche, il faudrait... »

« Dans un instant », coupa la Reine. Elle tendit la robe réparée à la femme de chambre. « Faites porter cette robe dans le cabinet que je préfère. Je la mettrai ce soir. »

La femme de chambre prit le vêtement comme s'il s'agissait d'un serpent. Lorsqu'elle croisa le regard d'Élodie, quelque chose d'amer passa dans ses yeux — une jalousie ancienne, professionnelle, blessée.

La Reine se tourna vers la fenêtre. « Laissez-nous, dit-elle d'une voix qui n'admettait pas de réplique. Tout le monde, à l'exception de mademoiselle Marchand. »

Les suivantes se retirèrent avec des révérences silencieuses. Liselotte, avant de disparaître, jeta à Élodie un regard où se mêlaient l'étonnement et l'avertissement. Puis la porte se referma, et Élodie se retrouva seule avec la Reine de France.

C'est alors que sa véritable épreuve commença.