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La Couturière de la Reine

Lire le chapitre 8: A Brother's Silence

La lettre arriva par le courrier de l’après-midi, posée sur le plateau d’argent que le valet déposa sans un mot sur le coin de la table de couture. Élodie ne le remarqua pas tout de suite. Ses doigts couraient encore sur un ourlet de brocart, occupés à rattraper les heures perdues depuis l’incident de la robe de la reine. C’est Constance qui la vit, une enveloppe de papier épais, scellée d’un cachet de cire brune sans blason.

— On t’écrit de Lyon, dit Constance en la lui tendant. C’est bon signe, non ?

Élodie sentit le froid lui traverser la poitrine avant même de reconnaître l’écriture. Ce n’était pas celle de sa mère, arrondie et appliquée, mais une main plus pressée, plus irrégulière. Celle de son père, ou plutôt celle qui imitait la sienne.

Elle rompit le sceau d’un geste sec. Le papier était mince, presque transparent aux plis. Trois lignes seulement, serrées dans le coin supérieur, comme si l’auteur avait craint de manquer de place.

*Élodie — Luc n’est pas revenu de patrouille. Le régiment ne répond plus à nos lettres. Le capitaine du 4e dit qu’il a été vu à la frontière de Lorraine après la dernière escarmouche, puis plus rien. Ta mère est malade d’inquiétude. Si tu peux savoir quelque chose, là-bas, à Versailles… dis-le-nous. Ton père.*

Elle relut la lettre deux fois, puis une troisième, cherchant dans les mots une nuance qui n’y était pas. Luc. Son frère aîné, celui qui lui avait appris à coudre des boutonnières en cachette de leur mère, celui qui s’était engagé pour que la famille garde un toit. Il n’avait pas écrit depuis trois mois. Elle s’était dit qu’il était trop occupé, que les lettres mettaient du temps à traverser les campagnes. Elle s’était dit beaucoup de choses.

— Élodie ? Tu es toute pâle. Constance s’approcha, une main hésitant sur son épaule. C’est mauvais ?

— Mon frère. On ne l’a pas vu depuis une escarmouche en Lorraine. Il est peut-être prisonnier. Ou blessé. Ou…

Elle n’acheva pas. Constance comprit.

— Tu veux que je demande autour de moi ? Les valets parlent, et les valets entendent tout. Il y a un vieux sergent qui travaille aux écuries, il connaît tous les régiments qui passent par ici.

— S’il te plaît. Tu es la seule à qui je peux demander cela.

— Je m’en occupe. Mais ne dis rien à personne d’autre, surtout pas à Madame de La Motte. Une ouvrière qui a de la famille au front, c’est une ouvrière distraite, et une ouvrière distraite, c’est une ouvrière remplacée.

Élodie acquiesça et plia la lettre avec soin, la glissant dans la poche intérieure de son corsage, contre sa chemise. Elle devait paraître calme. Elle devait continuer à coudre, à sourire quand il le fallait, à faire semblant que tout ce qu’elle possédait au monde n’était pas en train de se dérober sous ses pieds.

La soirée avançait, lente comme une eau croupie. Élodie travailla à la lumière des chandelles jusqu’à ce que ses yeux brûlent, finissant un corps de robe pour la première femme de chambre, puis un jupon bordé de dentelle pour une visiteuse de passage. À chaque point, elle pensait à Luc. À son rire bruyant, à ses mains calleuses, à la façon dont il soulevait les ballots de tissu comme s’ils ne pesaient rien.

Elle pensait aussi à la lettre que le capitaine de Rohan lui avait confiée. Elle la portait toujours sur elle, contre son cœur, un poids de papier et de cire qui semblait peser plus lourd à chaque heure. Il avait parlé de positions compromises, d’ordres interceptés. Et si le nom de son frère apparaissait dans ces paragraphes ? Et si la vérité sur ce qui était arrivé à Luc se trouvait déjà contre sa poitrine ?

Elle s’assit sur le bord de son lit, la chandelle vacillante jetant des ombres mouvantes sur les murs de sa petite chambre. Ses doigts trouvèrent l’enveloppe du capitaine, en caressèrent le pli. Elle avait promis de ne pas l’ouvrir. Elle avait promis de la remettre à la reine. Mais les promesses faites par ignorance, les serments prononcés avant de connaître le prix de la vérité… N’étaient-ils pas déjà brisés en esprit, puisqu’elle les avait formulés dans le mensonge ?

Elle défit le sceau.

Le papier était couvert d’une écriture fine et pressée, celle d’un homme habitué à écrire en selle. Elle dut se pencher pour déchiffrer les premières lignes. Des dispositions de régiments, des noms de lieux qu’elle ne connaissait pas, un rapport sur les mouvements ennemis entre Metz et Nancy. Puis, plus bas, dans une écriture différente, plus serrée, comme ajoutée à la hâte par une seconde main :

*Le 4e régiment a subi des pertes à la mi-octobre près du village de Laneuveville. Le lieutenant Marchand n’est pas revenu du dernier engagement. Un homme de la compagnie affirme l’avoir vu emmené par une patrouille ennemie, vivant mais blessé au bras. Nous n’avons pas pu le confirmer.*

Élodie cessa de respirer. L’air était soudain trop épais, trop lourd pour ses poumons. Marchand. Lieutenant Marchand. C’était bien Luc, du premier mot au dernier. Prisonnier, peut-être. Vivant, peut-être. Elle relut la phrase encore et encore, comme si les mots pouvaient changer de sens à force d’être retournés.

Prisonnier n’était pas mort. Prisonnier voulait dire qu’il existait quelqu’un à qui écrire, quelque chose à faire. Il fallait un échange, une rançon, une intervention. Mais qui, à Versailles, se préoccuperait d’un lieutenant de province capturé dans une escarmouche oubliée ? Qui, ici, daignerait lever le petit doigt pour un homme dont même le régiment semblait avoir perdu la trace ?

Elle replia la lettre avec des gestes lents, précis, comme elle aurait plié une pièce de soie précieuse. Puis elle la remit dans son enveloppe, cacha le tout dans sa poche, et resta assise dans l’obscurité grandissante à regarder la flamme de sa bougie dévorer l’air autour d’elle.

Ses pensées allèrent à la reine. Marie Leszczynska lui avait souri, aujourd’hui, un vrai sourire de chair et de sang. Elle avait demandé à lui parler seule. Une faveur immense, presque inimaginable pour une simple couturière trois jours plus tôt. Mais à quoi servait cette faveur si elle ne menait nulle part ? Que pouvait demander une ouvrière à une reine sans éveiller les soupçons, sans révéler qu’elle avait lu une lettre qui ne lui était pas destinée et découvert ainsi des informations que le roi lui-même n’avait pas encore vues ?

Prisonnier. Il était prisonnier. C’était le mot à retenir, le fil auquel s’accrocher. Elle savait lire, elle savait coudre, elle savait mentir — elle commençait à savoir à quel point elle pouvait mentir. Peut-être apprendrait-elle aussi à négocier.

On frappa à sa porte. Deux coups. Constance entra, le visage fermé, et referma derrière elle sans attendre la permission.

— J’ai trouvé le sergent des écuries. Il dit que le 4e régiment a été dispersé après la dernière offensive. Les hommes qui restent ont été réaffectés au 7e et au 9e. Personne ne tient de registre des prisonniers, mais il peut écrire à un de ses camarades qui travaille aux bureaux de l’intendance militaire à Metz. Ça prendra une semaine, peut-être dix jours.

— Une semaine. Élodie répéta le mot comme s’il s’agissait d’une éternité.

— C’est mieux que rien. Et pendant ce temps, tu continues à faire ce que tu fais. Tu restes dans les bonnes grâces de la reine, tu couds, tu souris. C’est la seule façon d’obtenir quelque chose à cette cour.

Élodie songea à la lettre du capitaine, au sourire timide de Marie Leszczynska, au menton levé de la comtesse de Vaudreuil qui l’observait comme on observe une bête curieuse. Il y avait un chemin quelque part entre tout cela, une carte qu’elle n’avait pas encore fini de tracer. Mais elle avait désormais une destination claire : Luc, vivant, auprès d’elle.

— Je vais demander audience à la reine, dit-elle.

Constance haussa un sourcil.

— Tu ne demandes pas audience à la reine. Tu attends qu’elle te fasse venir.

— Alors je ferai en sorte qu’elle me fasse venir. La robe que j’ai réparée, elle va la porter ce soir. Je l’ai vue, dans ses yeux — elle voulait me parler. Elle voulait me demander quelque chose, j’en suis sûre. Je trouverai le moyen d’être là quand elle me cherchera.

Elle avait parlé avec plus d’assurance qu’elle n’en ressentait. Ses mains tremblaient légèrement, planquées dans les plis de sa jupe, mais sa voix était ferme. C’était le premier mensonge utile qu’elle ait jamais appris : celui qu’on se raconte à soi-même pour avoir le courage de continuer.

Constance la regarda un instant, puis hocha la tête.

— D’accord. Mais fais attention. La reine a des oreilles partout, et la comtesse de Vaudreuil en a deux de plus que les autres. Si Luc est prisonnier, la meilleure façon de l’aider, c’est de ne pas attirer l’attention sur toi. Tu veux être invisible, pas remarquée.

Les mots résonnèrent dans le silence de la pièce. Invisible. Élodie avait passé des années à vouloir être remarquée pour son talent. Et maintenant, tout ce qu’elle désirait, c’était devenir une ombre — une ombre qui coud, qui observe, qui dénoue les fils que les autres croyaient bien serrés.

— Je serai invisible, dit-elle. Jusqu’au moment où je ne pourrai plus me le permettre.