La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 11: A Slip of the Tongue
L’air du salon de la baronne de la Houssaye était une symphonie étouffée de soie froissée et de murmures polis. Camille, le dos droit contre le dossier doré d’une bergère, comptait les secondes jusqu’à ce qu’elle puisse poliment s’éclipser. La date—le 21 avril—s’était gravée au fer rouge dans son esprit. Trois nuits. Le Lion n’était pas encore dans le ciel, mais elle le sentait, là, derrière l’horizon, tirant sur le fil d’or de sa robe.
La trousseau de la Marquise. Les leçons de commerce promises à Étienne. La porte de tapisserie. Tout se bousculait dans sa tête comme une collection à la veille d’un défilé, mais avec des enjeux que la mode n’avait jamais eus pour elle.
« …et alors, imaginez, si l’on pouvait capter la voix, la conserver dans une boîte, et la réécouter à loisir. Une lettre parlante, si vous voulez. »
Camille sursauta. La voix de la baronne flottait au-dessus d’un groupe de nobles, un éventail battant paresseusement contre sa poitrine. Elle parlait de musique, de la dernière pièce de l’Opéra. Une remarque vague, une rêverie.
Mais Camille, les nerfs à vif, les doigts encore pleins de la mémoire des coutures, eut un rire nerveux. Une réplique idiote, sortie sans filtre, comme une bulle montée trop vite de son passé parisien.
« Ce n’est rien, dit-elle, une machine à enregistrer le son. On en aura dans deux cents ans. »
Un silence. Pas un silence total—un de ces amincissements de bruit, une secondes de vide poli où les conversations se heurtent avant de repartir. Camille sentit son estomac se nouer. Elle venait de dire ça. À voix haute. Dans un salon du XVIIIe siècle.
Une femme âgée, la bouche pincée, se tourna vers la baronne. « Une machine à enregistrer le son ? Voilà un bien étrange rêve de couturière. »
Camille se força à sourire. « Une métaphore. J’imagine des lettres qui pourraient transmettre la chaleur d’une voix. Pour les amoureux éloignés. »
La baronne, flatée par l’audace d’une créatrice qui avait œuvré pour la Reine, reprit la conversation. Le groupe se dispersa en petits rires. Mais Camille le sentit. Les yeux dans son dos. Un homme pâle, immobile près de la cheminée, un verre de vin noir à la main. Il ne souriait pas. Il ne détourna pas le regard lorsqu’elle le rencontra.
Il se présenta plus tard, alors qu’elle cherchait une sortie, un prétexte de fatigue sur les lèvres.
« Mademoiselle Dubois. » Il s’inclina, avec une précision qui sentait le protocole militaire et le service étranger. « Jean-Baptiste Drouet. Je suis au service de l’ambassadeur d’Autriche. »
Autriche. Le cœur de Camille se serra. La maison de Marie-Antoinette. Un pavé glissant.
« Un plaisir, monsieur. » Sa voix était plus ferme qu’elle ne le pensait.
« J’ai été fasciné par votre remarque. » Ses yeux étaient gris, presque sans couleur. Ils ne clignaient pas assez souvent. « Une machine qui enregistrerait le son. Cela semble… impossible. Et pourtant, vous en parliez avec une telle certitude. Comme si vous l’aviez vue. Ou entendue. »
Camille recula d’un pas sans bouger, un geste intérieur. « Une rêverie, monsieur. La fatigue du métier d’aiguille. »
« La fatigue donne parfois des aperçus. » Il but une gorgée de vin. « Dans mon service, nous prenons note des aperçus. Les grands bouleversements commencent souvent par des impossibilités dites trop simplement. »
Il inclina la tête, froid, poli, et se fondit dans la foule. Camille resta figée, le frôlement de sa robe le seul mouvement. Quatre-vingt-neuf. Elle avait lu les histoires, savait comment la « possibilité » d’un nouveau monde avait été discutée dans ces salons avant de se transformer en rues rouges. Cet homme ne l’avait pas crue naïve. Il l’avait jugée dangereuse.
Elle chercha une porte latérale, passa près d’un miroir en pied où son propre reflet lui sembla un instant un étranger—une femme en robe de muslin bleue, la silhouette trop moderne, les yeux trop avertis. Elle devait rentrer chez elle. Au présent.
Mais elle ne pouvait pas courir. Une couturière en vue de la Reine ne court pas. Elle marche. Elle salue deux comtesses et un abbé. Elle sourit à la marquise qui la complimente sur les premières pièces de trousseau. Elle promet la première robe pour le surlendemain.
Le lendemain, c’était le vingt-deux. Le vingt-quatre, la nuit du Lion.
Soudain, la nuit entre le vingt-deux et le vingt-quatre ne fut plus assez longue. Elle avait encore besoin d’une journée—juste une—pour finir la robe de cérémonie, pour redonner à Étienne ses leçons sur les prix, pour s’excuser de ne pas avoir ouvert sa porte hier soir. Et maintenant, l’ombre de Drouet s’était posée sur elle.
Elle était presque arrivée à la sortie lorsque la main d’un laquais lui tendit un papier plié sur un plateau d’argent. Un seul mot, tracé d’une encre serrée, pas appuyé : « Demain. Le soir. Avant le coucher du Lion. Venez seule. »
Elle reconnaissait l’écriture oblique, les lettres étirées par une pression pressée. Élodie. La femme du futur, celle qui avait cousu la robe de constellations. Pourquoi ce mot, maintenant ? La porte devait s’ouvrir dans deux nuits. Le coucher du Lion, c’était le vingt-trois.
Alors quoi ? Une répétition ? Un danger ?
Camille glissa le papier dans son corsage. Dehors, les lanternes de la rue étiraient des flaques jaunes sur les pavés inégaux. Dans les hauteurs invisibles, sous la voûte de la nuit, les constellations attendaient. Mais elle savait que Drouet, lui, n’attendrait pas. Il ne croyait pas à un rêve de couturière.
Il croyait à des machines impossibles, à des mots dits trop simplement, à des femmes dont les yeux avaient vu trop loin. Et il avait noté son nom.
Trois nuits. Une robe. Une leçon. Une porte. Et un espion autrichien que sa langue venait d’armer.
Elle pressa le papier contre sa poitrine et marcha plus vite dans le froid de la nuit.
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