La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 12: Under Lock and Key
La chaleur de l’atelier était insupportable. Camille s’essuya le front d’un revers de main, laissant une trace de fil bleu sur sa tempe, et recula d’un pas pour juger son ouvrage. La première robe du trousseau était presque achevée, une merveille de soie ivoire brodée de perles — les économies qu’elle avait réalisées sur les autres pièces lui avaient permis d’acheter un tissu de meilleure qualité pour celle-ci, une manœuvre très moderne qu’elle ne regrettait pas. Encore une heure de couture, puis elle pourrait se rendre au rendez-vous d’Élodie.
Trois coups frappés à la porte, secs, autoritaires. Pas le rythme d’un domestique.
Camille se figea, l’aiguille suspendue en l’air. Depuis la remarque sur l’enregistrement du son au salon, elle vivait dans l’attente de cette visite. Elle posa son ouvrage, s’essuya les mains sur son tablier et ouvrit.
Jean-Baptiste Drouet se tenait là, dans son manteau sombre de fonctionnaire, le visage aussi mobile qu’une pierre tombale. Dans ses mains gantées, il tenait un carnet de cuir noir. Le journal d’Élodie.
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Mademoiselle Dubois. » Il la salua d’une inclinaison de tête si brève qu’elle parut presque une insulte. « Puis-je entrer ? Ce serait plus discret. »
Elle ne bougea pas. « Nous n’avons rien à nous dire, monsieur. Je vous ai déjà expliqué au salon que mes propos avaient été mal compris. »
« Ah, oui. La machine qui capture la voix. » Il sourit, d’un sourire qui ne touchait pas ses yeux. « C’est une explication qui a trouvé peu de crédit auprès de l’ambassadeur. Mais je ne suis pas ici pour cela. » Il souleva le journal. « Je suis ici pour ceci. »
Camille ne lui laissa pas le temps de réagir. Elle tenta de refermer la porte, mais il avait déjà engagé son épaule dans l’embrasure. Elle recula, cherchant une arme, un objet, quoi que ce soit. Son regard tomba sur les ciseaux de couturière — trop loin sur l’établi.
Drouet entra comme s’il était chez lui, s’assit sans y être invité et posa le journal sur la table, entre un dé à coudre et un rouleau de ruban.
« La porte derrière la tapisserie du grand couloir nord », dit-il, la voix presque désinvolte. « Celle qui mène à la chambre secrète. On y trouve des vêtements étranges, qui ressemblent à rien de ce que nos ateliers produisent. Des écrits dans une langue que je ne connais pas — certaines page ont l’air d’égyptien, d’autres… d’un langage codé qui ressemble à rien de connu. » Il tapotait le carnet du bout des doigts. « Sauf une partie que j’ai réussi à déchiffrer. Assez pour comprendre qu’il s’agit d’une note sur vous. Une femme qui vient d’ailleurs. D’un autre temps. »
Camille garda le silence. Son pouls martelait ses tempes, mais elle s’obligea à respirer lentement, régulièrement. Elle avait survécu à des lancements ratés, à des clients impossibles, à une année entière à Paris dans les années 2020. Elle pouvait survivre à un homme de 1785.
« Vous m’accusez de sorcellerie, monsieur ? » Elle réussit à faire passer de la lassitude dans sa voix. « C’est bien la première fois qu’on me fait ce reproche pour avoir travaillé trop tard le soir. »
Drouet se leva d’un bond et fut sur elle en deux enjambées. Il saisit son poignet, si brutalement qu’elle n’eut pas le temps de reculer.
« Élodie Faber », dit-il, sa bouche tout près de son oreille, « a été arrêtée à Lyon il y a six mois. Elle a avoué avant de s’échapper, par des moyens que nos gardes ont du mal à expliquer. » Sa main serra plus fort. « On l’a retrouvée ici, à Versailles, il y a trois semaines. Et puis vous apparaissez, dans un village, vous prétendant la sœur d’une morte que personne ne connaissait, avec des tissus que personne n’a jamais vus, des méthodes que personne ne comprend. »
Il la relâcha si brusquement qu’elle chancela.
« Alors, je vais vous poser une question, mademoiselle Dubois. Et vous allez me répondre honnêtement, ou je vous traîne devant le lieutenant général de police ce soir même. » Il rouvrit le journal à une page marquée. « Que savez-vous de l’avenir ? »
Camille se massa le poignet, comptant les secondes. Qu’est-ce qu’Élodie avait mis dans ce journal ? Elle ne pouvait pas savoir. Elle ne pouvait pas savoir ce qu’il allait lui demander, ni ce qu’il savait déjà. Elle était une navette entre deux métiers à tisser, tirée par des fils qu’elle ne contrôlait pas.
« Je suis une couturière, monsieur. Je ne connais rien de l’avenir. Personne ne connaît l’avenir. »
Drouet sourit de nouveau, cette fois d’un sourire qui ressemblait presque à de la pitié. Il sortit de sa poche un morceau de papier plié, qu’il déposa sous ses yeux. C’était un croquis — son travail, l’esquisse du motif de la première robe du trousseau. Mais à l’encre rouge, quelqu’un avait ajouté des annotations dans une écriture inconnue, des symboles qui ressemblaient à des formules algébriques.
« Ceci a été trouvé hier soir, dans votre chambre, pendant que vous étiez à l’atelier. L’un de mes hommes a des talents de serrurier. » Il se pencha, les coudes sur la table. « Il écrit des choses, ce scribe, qui ne peuvent pas être vrais. Des nombres qui ne correspondent à rien. Des calculs de distances célestes. Une personne qui n’est pas née à sa date, qui ne mourra pas à son heure. » Sa voix baissa d’un cran. « Cela ressemble à de la géométrie sacrée, mademoiselle. À de la divination, pour tout dire. Mais je ne crois pas à la divination. Je crois que vous êtes venue ici pour une raison. Et je crois que cette raison a un rapport avec ce qui se passera dans le ciel dans trois nuits. »
Camille resta figée. Comment pouvait-il savoir ? Le journal, le carnet, la pièce cachée — mais la date ? Le Lion ? Elle n’avait rien écrit. Elle avait tout gardé dans sa tête.
« Vos hommes lisent mes notes », dit-elle d’une voix qu’elle n’arrivait pas à rendre ferme.
« Non. Vos notes sont banales, mademoiselle. Ceci, en revanche… » Il effleura les symboles rouges. « Ceci a été écrit après votre départ de la chambre secrète. Et ce n’est pas votre écriture. C’est celle d’Élodie Faber. »
La pièce sembla se rétrécir. Camille comprit soudain — le journal était un piège. Élodie avait laissé ces annotations pour que quiconque suivrait ces indices comprenne ce qui allait arriver. Mais Drouet était arrivé le premier. Il avait lu, compris, inféré.
Elle entendit des pas précipités dans le couloir. La porte s’ouvrit brusquement et Étienne entra, le col de sa redingote en désordre, les joues rouges d’avoir couru.
« Drouet. » Il s’arrêta net en le voyant. « Je vous avais dit que cette affaire ne vous regardait pas. »
Drouet ne se leva pas. Il leva les mains en signe de reddition ironique.
« M. Moreau. Comme c’est opportun, votre arrivée. Un peu *trop* opportun, à mon goût. » Il se tourna vers Camille avec un éclat de triomphe dans les yeux. « Vous voyez. Vous n’avez même pas eu besoin d’envoyer un message. Votre amoureux veille sur vous de bien près. Un homme du service des affaires financières ne dépense pas son temps à courir pour une couturière sans une raison. »
Étienne se campa devant lui, le visage fermé. « Mademoiselle Dubois travaille pour la Cour sous mon autorité. Elle est sous la protection du département des finances pour son travail sur les inventaires royaux. »
« Ah, oui. L’affaire des tissus confisqués. » Drouet hocha la tête, lentement, comme un homme qui pèse des mouches. « Une alliance très… intéressante. Vous lui fournissez des matériaux qu’elle n’aurait pas les moyens de s’offrir. Elle vous enseigne les techniques marchandes modernes. Des cours que vous recevez d’une paysanne. » Il se leva et alla se placer face à Étienne. « Je me demande ce que votre directeur penserait de savoir qu’un haut fonctionnaire des finances passait des soirées dans l’atelier d’une femme que l’on soupçonne de divination. »
Étienne ne cilla pas. « Vous faites erreur. Je passais des soirées dans son atelier parce que j’y apprenais la comptabilité des garnitures de broderie, pas pour écouter des prophéties. »
Drouet éclata d’un rire bref, sans joie. « Vous êtes un meilleur menteur que je ne l’aurais cru, Moreau. » Il se tourna vers Camille, la salua avec une ironie parfaite, et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il s’arrêta sur le seuil.
« Vous avez quarante-huit heures, mademoiselle. Je vous donne deux jours pour me confier ce que vous savez de l’avenir — le vrai, celui qui a un lien avec les astres. Sinon, je vous fais arrêter non comme sorcière, mais comme complice d’Élodie Faber, espionne de la Couronne d’Autriche. » Il jeta un regard à Étienne. « Et vous, monsieur Moreau, je vous ferai inscrire au registre des personnes sous surveillance. Pour votre bien, soyez prudent dans vos visites. »
Il sortit. La porte claqua.
Camille s’effondra sur le tabouret, la tête dans les mains. Deux jours. Quarante-huit heures. Le rendez-vous d’Élodie était demain soir. La porte s’ouvrait dans trois nuits.
Elle releva la tête vers Étienne, qui n’avait pas bougé. Son visage était blême mais résolu, et dans ses yeux elle vit quelque chose qu’elle n’avait pas encore observé : non pas un homme rationnel qui cherchait des explications logiques, mais un homme qui avait décidé de croire, envers toute raison, contre toute évidence.
« Il a mentionné les astres », dit-il, et sa voix était basse, presque vibrante. « Il a parlé de la constellation du Lion qui descend à l’horizon. Cette nuit-là, la Grande Roue du ciel, celle qui marque les solstices, s’aligne avec la porte du palais de la Glace. » Il hésita. « Vous m’avez parlé d’une venue d’ailleurs. Je vous aurais crue folle, il y a trois jours. Mais le plan que vous avez dessiné, celui qui ressemble à la mécanique du ciel, je l’ai vu une fois, dans un texte ancien que mon père gardait caché. Il parlait d’un voyageur qui viendrait guidé par la courbe de la lumière. »
Camille le dévisagea, cherchant un leurre, une dissimulation. Rien. Il parlait sérieusement.
« Vous croyez que je viens d’un autre temps ? » demanda-t-elle
Il baissa les yeux, puis les releva. « Je crois que vous venez d’un autre lieu, d’une manière que je ne peux pas expliquer. Et je crois que ce Drouet est prêt à tout pour vous empêcher de repartir. »
Un silence de plomb tomba dans l’atelier. Dehors, quelque part dans la cour du palais, une cloche sonna. Camille jeta un œil à la fenêtre : le soleil déclinait. Le Lion commencerait bientôt à monter dans le ciel nocturne.
Elle se leva, les jambes tremblantes, et alla ramasser la robe de soie sur sa table. Puis elle se tourna vers Étienne et prononça les mots qu’elle n’aurait jamais cru dire :
« Demain, à la tombée de la nuit, je dois rencontrer Élodie. Vous allez m’accompagner. Sinon, je dois vous expliquer pourquoi j’ai besoin d’un homme qui sait lire le ciel. »
Il la regarda fixement, puis hocha lentement la tête. Il avait choisi son camp.
Dans le couloir, quelqu’un toussa. Une silhouette passa furtivement devant la porte entrouverte — un laquais qui semblait n’avoir rien à faire dans ce quartier du palais. Camille comprit qu’on les surveillait déjà. Le piège de Drouet se resserrait.
Elle ne savait pas encore que le journal qu’il avait tenu entre ses mains contenait une page arrachée de sa propre main — la description précise du mécanisme de la porte de la salle des Glaces, dans trois nuits. Et que cette page, Drouet l’avait emportée, laissant croire que son ignorance était une victoire. Elle n’avait plus qu’une nuit pour préparer ce qu’elle dirait à Élodie. Deux jours pour trancher le fil que Drouet avait commencé à tirer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.