La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 13: The Broken Thread
La nuit tombait comme un suaire sur Versailles. Camille glissa le long du corridor des Glaces, ses semelles de cuir feutrées étouffées par l'épaisseur des tapis. Le journal d'Élodie pesait contre sa poitrine, contre son cœur qui martelait la cadence d'une fuite impossible.
Le Lion culminait au zénith, ses étoiles aussi nettes que des épingles d'argent dans le ciel froid d'avril. Vingt-trois heures. Dans soixante minutes, le passage s'ouvrirait—quelque part dans ce palais labyrinthique.
Elle poussa la porte du cabinet secret, celui que la tapisserie aux motifs célestes dérobait aux regards. Le clavecin jouait seul dans l'obscurité, ses notes poussiéreuses suspendues dans l'air immobile. La robe bleue l'attendait sur son mannequin, ses constellations brodées scintillant faiblement dans la pénombre.
Camille s'en approcha, les doigts courant sur le fil d'or qui ourlait les étoiles.
*La clé est dans la robe. La robe est dans la clé.*
Les mots d'Élodie résonnaient dans sa mémoire comme un écho de cathédrale. Elle tâtonna sous l'étoffe, trouva le petit renflement cousu à la taille, et en tira l'objet—une clé d'or ouvragée, chaude au toucher, comme si quelqu'un venait de la tenir.
Mais où l'appliquer ? Elle avait supposé que la pièce elle-même renfermait le passage. Elle fit le tour du cabinet, cherchant une serrure dissimulée, une fente entre les panneaux de boiserie. Rien. Les murs étaient lisses, muets.
Puis elle se figea.
Le journal, page 84, le passage que Drouet avait volé. *Le mécanisme réside dans la salle des miroirs, entre la troisième et la quatrième arcade, là où le regard se perd.*
La salle des Glaces. À l'autre extrémité du palais.
Camille jeta un regard à la pendule dorée. Cinquante minutes. Elle empoigna la robe, la roula en boule contre sa poitrine, et se précipita dans le couloir.
Le palais respirait la nuit d'un souffle lent et hostile. Des ombres dansaient aux fenêtres, des craquements de boiserie vieille de cent ans la suivaient comme une meute. Elle courait à pas feutrés, évitant les laquais de garde, sautant d'alcôve en renfoncement.
Trois quarts de la galerie parcourus. Quarante minutes. La sueur perlait à sa nuque.
Elle atteignit la première arcade de la salle des Glaces quand une voix froide, aussi coupante qu'un verre brisé, déchira le silence.
« Mademoiselle Dubois. Quelle ponctualité touchante. »
Drouet se tenait à l'entrée, sa silhouette longue découpée contre les chandelles vacillantes. Dans sa main, la page arrachée du journal d'Élodie, froissée comme une preuve à conviction.
« Vous pensiez me distancer ? » Il fit un pas en avant. « J'ai lu le mécanisme. La glace entre la troisième et la quatrième arcade. Il m'a suffi d'attendre. »
Camille recula, serrant la robe et la clé contre elle. Sa gorge se noua.
« Vous ne comprenez pas ce que vous faites. Ceci n'est pas une affaire d'espionnage. C'est une porte. »
« Une porte vers quoi ? Vers votre monde futur ? Vers vos machines qui volent et vos voix qu'on emprisonne dans des boîtes ? » Drouet sourit, un pli sans chaleur. « Le comte de Mercy-Argenteau sera ravi de connaître tous vos secrets. »
Il s'avança encore. Camille recula jusqu'à heurter le chambranle de la quatrième arcade. Derrière elle, le miroir reflétait son visage épuisé, ses yeux cernés, la robe bleue froissée contre sa poitrine.
Trente minutes. Le Lion commençait déjà sa descente vers l'horizon.
« Donnez-moi cette clé, » dit Drouet, la main tendue. « Et je pourrai intercéder en votre faveur. Peut-être vous contenterez-vous d'une prison discrète, loin de la place publique. »
« Vous ne comprenez rien. » Camille chercha des yeux une issue. Deux sorties, toutes deux bloquées par la présence de gardes invisibles qui attendaient l'ordre. « Je ne suis pas une espionne. Je suis perdue. Perdue dans un monde qui n'est pas le mien. »
Drouet haussa un sourcil.
« Une histoire touchante. Je la raconterai à mes supérieurs. »
Il bondit.
La lutte fut brève, désespérée, sans grâce. Il attrapa son poignet, elle se débattit, sentit la robe glisser de ses bras, la clé lui échapper. Le petit objet d'or bascula dans l'air, capta une lueur de chandelle—et tomba avec un tintement sec entre les barreaux d'une grille d'aération, dans les profondeurs noires des fondations du palais.
Le bruit de la chute sembla durer une éternité, puis s'éteignit dans un écho lointain.
Camille s'effondra à genoux, le souffle coupé, les mains sur le métal froid de la grille. La clé était partie. Engloutie. Perdue à jamais dans les entrailles de Versailles.
Drouet se releva, rajusta son habit, et observa le trou avec une irritation calme.
« Dommage. Une pièce à conviction de moins. »
Le silence qui suivit fut rempli d'une lumière naissante. Camille leva les yeux vers la fenêtre.
Le Lion touchait l'horizon, ses étoiles pâlissant dans l'aube qui montait inexorablement.
Et la glace, la troisième arcade, resta vide. Aucun frisson d'aurore boréale, aucune couture de lumière. Rien.
Le passage s'était ouvert et refermé sans elle.
Camille resta là, agenouillée sur le marbre froid, la robe bleue abandonnée dans un tas de soie froissée à ses pieds, les constellations brodées devenant soudain dérisoires.
« Non, » murmura-t-elle, à peine audible. « Non, non, non... »
Drouet la regarda, puis se détourna, son visage impassible retrouvant son masque d'agent. « Les gardes vous escorteront. Vous passerez la nuit dans vos appartements. Nous verrons demain ce que l'on fait de vous. »
Il disparut dans l'ombre de la galerie, sa cape noire avalée par la pénombre.
Camille resta seule, face à la glace muette.
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