La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 14: A Bitter Embroidering
La nuit était tombée depuis longtemps quand Camille poussa la porte de ses appartements. Ses mains tremblaient encore, non de froid mais de ce vide abyssal qui lui dévorait la poitrine depuis que la lumière du Lion s'était éteinte sans elle. Elle s'assit sur le bord du lit, les yeux secs, figée dans une stupeur qui ressemblait à de la pierre.
Le matin vint sans qu'elle ait dormi. La cloche de l'office la tira de sa torpeur comme on arrache un noyé à l'eau. Elle se leva. Se lava le visage. S'habilla. Chaque geste mécanique, chaque bouton, chaque ruban, accompli avec une précision d'automate.
Dans l'atelier, les couturières l'attendaient. Bertin avait envoyé deux nouvelles ouvrières pour "accélérer les délais" — un prétexte transparent pour infuser son influence dans chaque couture. Camille distribua les tâches sans lever les yeux, sa voix plate résonnant contre les murs lambrissés.
"Le corsage de la mariée," dit-elle en désignant le mannequin de bois, "doit être assemblé d'ici ce soir. Les perles... les perles seront posées demain."
Elle prit l'aiguille pour l'ourlet du voile. Le tissu glissa sous ses doigts comme un souvenir. Chez Chanel, elle aurait confié cette finition à une stagiaire. Ici, ce simple geste l'ancrait à la réalité — une réalité qui n'était plus la sienne depuis le premier jour.
Vers onze heures, Rose Bertin fit son entrée, dans un froissement de soie et de mauvaise humeur.
"Camille, ma chère," dit-elle avec cette voix mielleuse qui précédait toujours ses coups de griffe, "on me dit que votre trousseau accuse un retard considérable."
Camille ne leva pas les yeux. "La livraison est prévue dans six jours."
"Six jours n'est pas le délai que j'avais promis à la famille de Beauharnais."
"C'est le délai que nous avons convenu."
Bertin fit le tour du mannequin, examinant les coutures avec l'œil d'un prédateur. "Et ces perles — ce sont celles que j'ai prêtées, n'est-ce pas ? Je n'aimerais pas qu'elles finissent chez un prêteur sur gage."
Camille piqua l'ourlet un peu plus fort que nécessaire. Le sang affleura sous son doigt, mais elle ne broncha pas.
"Elles seront posées selon le croquis. Vous recevrez votre dû dès la livraison."
"Mon dû." Bertin rit, un son bref comme un coup de ciseau. "Il paraît que votre amitié avec Monsieur Delacroix vous distrait. On jase dans les corridors, vous savez. Une couturière qui reçoit des visites nocturnes d'un officier du Trésor..."
Camille posa l'aiguille. Lentement. Elle leva enfin les yeux — et ce regard contenait quelque chose que Bertin n'y avait jamais vu : un désespoir si total qu'il en devenait dangereux.
"Que voulez-vous, exactement, Madame Bertin ?"
La mercière hésita. Le ton de Camille n'était pas celui d'une rivale vaincue. C'était celui d'une femme qui n'a plus rien à perdre.
"Je veux que ce trousseau soit impeccable," dit-elle finalement, avec moins d'assurance. "Et que vous honoriez vos dettes."
"Ce sera fait."
Bertin resta un instant, comme pour ajouter quelque chose, puis tourna les talons dans un bruissement impatient. La porte claqua.
Une couturière — la petite Marguerite, quinze ans à peine — osa un regard compatissant. Camille détourna les yeux. Elle ne pouvait pas se permettre ce genre de bond. Pas maintenant.
L'après-midi fut une litanie de gestes vides. Chaque point était une prière sans mots, chaque couture une oraison funèbre pour l'avenir qu'elle avait perdu. Elle mesurait, coupait, épinglait — mais son esprit était ailleurs, quelque part dans ces fondations de Versailles où la clé dorée reposait désormais dans la vase et l'oubli.
Vers cinq heures, ses doigts se mirent à trembler. Le tissu du voile lui tomba des mains. Elle se pencha pour le ramasser et, dans ce mouvement, quelque chose se brisa en elle. Ses épaules se voûtèrent. Ses yeux s'embuèrent malgré elle.
"Madame ?" dit Marguerite, alarmée.
"Ce n'est rien," murmura Camille. "Je... je dois m'absenter un moment."
Elle sortit dans le corridor d'un pas pressé, trébucha sur la pierre inégale, et se dirigea vers la petite cour intérieure où l'on faisait sécher les herbes de la buanderie. Personne n'y venait à cette heure — les domestiques étaient à l'office pour la soupe.
Là, adossée au mur de pierre, face à un carré de ciel grisâtre, Camille pleura.
Sans bruit. Sans sanglots. Les larmes coulaient comme une pluie fine et continue, le long de ses joues, dans le col de sa robe. Elle pleurait la clé perdue, le portail disparu, le XXe siècle qui continuait sans elle. Elle pleurait aussi — et c'était plus étrange encore — pour cette vie qu'elle avait commencé à aimer malgré elle : les gestes précis de la couture, la lumière de Versailles au petit matin. Et Étienne.
Les pas sur les graviers furent presque imperceptibles. Camille ne les entendit pas, absorbée dans sa douleur. C'est seulement quand une veste bleue se posa sur ses épaules qu'elle sursauta.
"Je ne voulais pas vous effrayer."
Étienne se tenait là, à quelques pas, les mains ouvertes, comme pour la laisser fuir si elle en avait envie. Il semblait fatigué — les cernes sous ses yeux trahissaient une nuit blanche et sa surveillance imposée. Ses habits, d'ordinaire impeccables, portaient les stigmates d'une journée sans soin.
"Comment avez-vous..." commença Camille, la voix rauque.
"Un laquais vous a vue quitter l'ateliel," dit-il simplement. "J'ai pensé que vous pourriez avoir besoin de... je ne sais pas. De présence."
Elle se détourna, honteuse d'être surprise ainsi, les joues sillonnées de larmes.
"Vous ne devriez pas être ici. Drouet vous guette."
"La surveillance est un jeu à deux," dit Étienne avec un sourire triste. "Encore faut-il que celui qui est surveillé n'ait pas appris quelques tours. Un homme du Trésor connaît beaucoup de corridors."
Il s'approcha lentement, s'arrêta à une distance respectueuse. Le silence s'installa, troué seulement par le chant d'un merle dans la cour.
"Elle est partie," dit enfin Camille, et la phrase s'étrangla dans sa gorge. "La lumière. Le portail. Tout. Il était là, Étienne — juste devant moi — et je n'ai pas pu atteindre la clé à temps."
Étienne ne répondit pas tout de suite. Il observa le ciel gris, puis revint sur elle, son regard pesant comme une couverture chaude.
"J'ai entendu des rumeurs," souffla-t-il. "Des bruits étranges qui circulent dans les antichambres. On parle d'une lueur dans la galerie des Glaces, à l'heure où les ombres sont les plus longues. Les gardes se signent. Certaines femmes de chambre jurent avoir vu une forme de lumière pure, un passage ouvert dans le miroir."
Camille releva les yeux. "Ils l'ont vu ?"
"Tous ne savent pas ce qu'ils ont vu," précisa Étienne. "Mais votre... votre Élodie, si. Une servante l'a vue passer dans les jardins au petit matin, pressée, tenant un journal contre sa poitrine. Elle cherchait quelqu'un."
"Elle cherchait moi."
Étienne hocha la tête. Il s'assit sur une pierre basse, à côté d'elle, sans la toucher. Leur proximité était une déclaration en soi — leurs épaules presque entrechoquées, leurs voix basses pour que nul ne les entende.
"Il existe un texte ancien," dit-il lentement, les yeux fixés sur elle, "qui parle d'une femme venue d'une terre lointaine — plus lointaine que les Amériques, plus lointaine que la Chine. Une femme qui connaissait des choses que les autres n'avaient jamais vues. Le texte dit qu'elle n'est pas revenue par la porte par laquelle elle était venue."
Camille retint son souffle.
"Que veut dire... pas par la même porte ?"
"Que le texte parle d'un autre chemin." Étienne plongea la main dans son manteau et en tira un petit carnet relié de cuir noir, passé par les années, les coutures lâches. Il le tendit, à contrecœur, et Camille le prit comme on prend un objet sacré.
"Je n'ai pas osé vous le montrer plus tôt," avoua-t-il. "J'avais peur de ce que cela signifiait. Peur que ce soit un jeu de mon esprit, une rumeur de paysan. Mais après cette nuit..."
Il laissa la phrase en suspens.
Camille ouvrit le carnet. L'encre était fanée, l'écriture déliée, ancienne. Au bout de quelques lignes, elle reconnut un alphabet qu'elle ne connaissait pas — pas du tout. Des lettres cursives qui n'étaient ni du latin, ni du grec, ni rien de ce qu'elle avait vu dans les archives du musée.
"Qu'est-ce que c'est que cette langue ?" demanda-t-elle.
"Je ne sais pas," avoua Étienne. "Mon arrière-grand-père a consigné ce texte sans le comprendre. Il disait seulement que la femme l'avait laissé, et la page opposée est traduite."
Camille tourna délicatement la page. L'écriture y était régulière, appliquée, une traduction maladroite.
*"...et elle dit que les routes ne sont pas uniques. Que les chemins se tressent comme des fils dans une tapisserie, et qu'à certaines heures, si l'esprit est assez silencieux, un fil du tissu peut être tiré d'un endroit et passé dans un autre."*
Elle relut deux fois, trois fois. Le texte parlait en métaphores, en images de tisserands. On ne pouvait guère plus étranger à son monde — et pourtant sa main trembla.
"Ce que je comprends," dit Étienne d'une voix douce, presque malgré lui, "c'est que la porte n'est peut-être pas la seule issue. Et que celle qui vous a envoyée ici doit le savoir."
Les larmes séchées laissèrent sur les joues de Camille des traces blanches comme des fils de sel. Elle serra le carnet contre elle.
"Élodie doit me revoir," murmura-t-elle. "Elle détient peut-être la clef de cette autre route."
"On dit qu'elle sera à la foire de Sèvres après-demain, à l'heure du couchant," dit Étienne. "Mais Drouet a ses hommes partout. Et moi..."
Il désigna, d'un geste vague, l'invisible filet de surveillance qui entravait chacun de ses pas.
"Je trouverai un moyen," dit Camille avec une conviction qui l'étonna elle-même. "J'ai cousu des robes de mariage en quarante-huit heures. Je peux bien traverser un barrage."
Elle se leva, s'essuya le visage, lissa sa robe. Le geste était presque celui de la couturière qu'elle était devenue — ajuster, corriger, transformer. Le carnet d'Étienne glissa dans sa poche intérieure comme une promesse.
"Vous feriez mieux d'y aller," dit-il, se levant lui aussi. "Avant que quelqu'un ne s'aperçoive de votre absence."
Elle le regarda un instant. Les traits fatigués, la bouche fermant sur des mots qu'il ne disait pas. Elle aurait voulu lui prendre la main — mais un officier sous surveillance et une couturière accusée d'espionnage n'avaient pas ce luxe.
"Merci," dit-elle simplement.
Il hocha la tête. Elle tourna les talons et s'éloigna, le pas lourd que porte une tâche encore à accomplir. Derrière elle, Étienne resta un long moment immobile, le regard posé sur sa silhouette qui disparaissait dans l'ombre des arcades. Un à un, il compta les battements de son cœur, conscient que malgré les périls qui l'entouraient, il n'avait nulle part ailleurs où il choisirait d'être.
Dans les appartements de Camille, la malle contenant la robe céleste était restée ouverte. Elle s'en approcha - non comme une chose à porter, mais comme un document à étudier. Passant les doigts sur les étoiles brodées, elle récita la phrase du carnet dans sa tête, cherchant le fil que sa vie avait tiré hors de la tapisserie du temps.
Ce soir-là, pour la première fois depuis trois nuits, Camille dormit. Et dans son rêve, elle marchait dans un atelier vaste comme un palais, dont chaque fenêtre donnait sur une époque différente de la sienne. Quelque part, au milieu, une silhouette se tenait dos à elle — une femme aux cheveux roux qui la guettait sans se retourner.
Au matin, elle se réveilla avec un seul mot sur les lèvres : *Sèvres*.
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