La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 15: A New Gown for the King
Le messager du roi arriva à l’aube, alors que Camille recousait pour la troisième fois l’ourlet d’une manchette qu’elle n’arrivait pas à faire tenir droite.
« Mademoiselle Dubois. » Le laquais en livrée bleu et or s’inclina avec une raideur qui trahissait son rang subalterne. « Sa Majesté demande une redingote de chasse. Plus confortable. »
Camille laissa tomber l’aiguille. Trois jours s’étaient écoulés depuis la nuit du portail perdu. Trois jours de travaux forcés dans sa chambre, sous la surveillance muette d’un garde posté dans le couloir — l’homme au visage de pierre que Drouet avait laissé devant sa porte. Trois jours à coudre pour ne pas hurler.
« Une redingote de chasse », répéta-t-elle, la voix sèche. « Le roi a besoin de *confort* ? »
Le laquais ne sourit pas. Son regard glissa vers la pile de soieries entassées contre le mur, puis vers la fenêtre par laquelle on devinait les toits gris du château. La consigne de Drouet était claire : elle pouvait travailler, recevoir des étoffes, correspondre avec Rose Bertin. Mais elle ne sortait pas. Et chaque visiteur était noté, rapporté, fiché.
« Sa Majesté monte à cheval dans deux jours, dit le laquais. La redingote doit être prête d’ici là. »
Il posa un rouleau de toile sur la table — un drap de laine rude, presque brut. Aucune broderie, aucun galon.
Camille le regarda. « Et… rien d’autre ? »
Le laquais s’inclina de nouveau et disparut dans le couloir, où les pas du garde recommencèrent leur rythme de métronome.
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Le défi n’était pas de faire une redingote. C’était d’en faire une que le roi daigne porter. Les tailleurs de la cour s’y cassèrent les dents depuis des décennies : l’habit de chasse était une armure de drap, coupé droit, cousu serré, conçu pour la parade plutôt que pour le mouvement réel. Les rois se plaignaient depuis Louis XIV. Et les tailleurs continuaient de produire les mêmes carapaces.
Camille déroula la toile. Ses doigts trouvèrent la texture — de la laine cardée, épaisse, un peu raide. Du travail d’homme, coupé sur mesure, aucune marge.
« Fascinant », murmura-t-elle pour elle-même, d’un ton qui aurait fait sourire son vieux professeur de l’École Duperré.
Elle avait ceci que les tailleurs du XVIIIe siècle n’avaient pas : trois cents ans de technologie du vêtement, de l’élasthanne aux tissus techniques, de la coupe bias au système de patronage. Et surtout, elle avait la corseterie féminine.
Le principe était simple en apparence : au lieu de coudre les pièces à plat, on construisait la redingote comme un corset moderne — des panneaux cintrés, des coutures princesse, des zones d’élasticité cachées où l’aiguille avait placé des plis extensibles dans la toile. Pas de lacet visible, pas de jupon. On glissait un système de tension interne, discret, qui suivait le mouvement du torse au lieu de le contraindre.
« Et si je place une ouverture latérale sous le bras », pensa-t-elle à voix haute, crayonnant un croquis.
Mais elle n’avait pas de crayon. Elle prit une aiguille et traça dans le tissu.
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Le lendemain, à l’heure où les courtisans se pressaient dans l’Œil-de-Bœuf, la redingote était prête. Camille l’avait cousue droite, sans dormir, la fièvre de la création lui brûlant les veines comme seule anaesthésie à la perte de la veille. Chaque point était un défi à Drouet, à Rose Bertin, au monde entier.
Elle la posa sur le lit et la regarda.
Dans la lumière de la chandelle, la toile de laine semblait… presque vivante. Les lignes princesse épousaient une silhouette imaginaire, mais le détail qui ferait mouche, c’était la taille. Une ligne continue d’élastique invisible — des lanières fines qu’elle avait confectionnées à partir d’un vieux corset de soie et de caoutchouc naturel trouvé dans les réserves — courait le long des coutures, permettant au vêtement de s’étirer et de revenir. Le roi pourrait se pencher, tendre les bras, monter à cru.
Le résultat était plus simple que les habits de cérémonie, plus technique que la mode masculine du temps, et d’une fonctionnalité radicalement nouvelle.
« Garde », appela-t-elle.
Le pas lourd s’approcha. L’homme au visage de pierre passa une tête dans l’embrasure.
« Faites porter cette redingote à Sa Majesté. » Elle plia le vêtement avec soin, presque avec tendresse. « Et dites-lui que c’est un essai. »
Le garde hésita. Un ordre de Drouet le liait, mais même les agents de l’ambassade autrichienne ne pouvaient s’opposer à un caprice royal sans se dévoiler.
Il prit le paquet.
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La réponse arriva à midi — non par un garde, mais par le Premier valet de chambre du roi en personne.
« Mademoiselle Dubois », annonça-t-il avec une déférence nouvelle, presque un salut de théâtre. « Sa Majesté a monté à cheval ce matin dans votre redingote. Elle est montée au galop pendant une heure, sans une seule couture qui cède, sans une seule gêne. Elle vous fait demander si vous pouvez réaliser des habits similaires pour la chasse de jeudi prochain, et elle vous prie de vous tenir à disposition du garde-robe pour les réglages. »
Le calme intérieur de Camille se fissura. Elle serra les poings sous ses manches pour ne pas laisser trembler ses doigts.
« Je serai honorée », dit-elle, la voix aussi neutre que possible. « Dites à Sa Majesté que je répondrai à sa demande avec tout mon art. »
Mais le valet de chambre ne partit pas. Il jeta un coup d’œil dans le couloir, vérifia que le garde était hors de portée, puis se pencha vers elle.
« Entre nous, mademoiselle : on murmure dans les salles de bains. Cette redingote… on dit qu’elle est une manœuvre de la couturière pour regagner la faveur du roi après… » Il hésita. « Après l’affaire de la nuit où l’on vous a vue en pleurs dans un couloir. Et d’autres murmurent autre chose, plus obscur, à propos d’un certain officier des finances. »
Camille ne broncha pas. Mais son cœur s’emballa.
« Étienne ? » dit-elle sans réfléchir, la voix trop rapide.
Le valet sourit — un sourire entendu, presque cruel. « Les couloirs parlent, mademoiselle. On dit que vous avez été vue en compagnie de M. de la Villeboisnet plus souvent qu’il n’est convenable pour une couturière de la reine. On dit même qu’il aurait quitté son service hier pour se rendre aux portes du château sans permission, et que Drouet aurait envoyé quelqu’un pour le surveiller. »
Le nom de Drouet fit passer un frisson dans ses épaules. Elle fit un pas en arrière, comme pour se protéger physiquement du tissu de rumeurs.
« Merci de l’information », dit-elle, roide. « Je vous suis redevable. »
Le valet s’inclina de nouveau et disparut dans le couloir, laissant sa phrase planer comme une odeur de soufre.
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À l’heure du dîner, les serviteurs de Rose Bertin commencèrent à livrer les pièces manquantes du trousseau de la comtesse de Rohan. Camille les reçut mécaniquement, posant chaque paquet sur la table sans ouvrir, les yeux perdus dans la tapisserie élimée qui montrait une scène de chasse mythologique.
Un officier des finances. Surveillé. En route vers les portes.
Élodie.
Elle regarda la redingote encore étalée sur le lit, triomphe anodin à côté du désastre qui se jouait ailleurs. Le roi était ravi — un pied dans la porte, pensa-t-elle amèrement. Un pied seulement.
Sous ses doigts.
La porte du couloir s’ouvrit sur le visage de pierre. « Mademoiselle Dubois », dit le garde, la voix plate. « On vient vous chercher. L’agent Drouet demande un entretien. »
Camille prit une profonde inspiration. Sous la table, à l’abri des regards, sa main se referma sur le carnet cuir aux pages couvertes de symboles — le registre ancestral. Le seul indice d’un chemin de retour qu’elle possédât, et qu’elle n’avait pas encore réussi à déchiffrer.
« Dites à l’agent Drouet que je suis en train de préparer la commande du roi, répondit-elle, la voix plus ferme qu’elle ne l’avait espéré. Je le recevrai avec plaisir dès que cette obligation sacrée sera remplie. »
Le garde hésita — un quart de seconde — puis se retira.
Camille resta seule dans la chambre, le silence du palais autour d’elle aussi épais que la toile de la redingote, et la rumeur des couloirs comme une lame qu’elle ne voyait pas mais qu’elle sentait déjà, entre ses omoplates, prête à s’enfoncer.
Dans trois jours, la foire de Sèvres s’ouvrirait. Élodie y serait. Peut-être. Si Drouet n’avait pas déjà envoyé quelqu’un pour l’y guetter.
Et Étienne — ce cher, incorrigible Étienne — avait décidé de courir devant l’orage.
Camille passa ses doigts sur les symboles du carnet. Un nom se dessinait entre les lignes, à moitié effacé par l’usage des générations : *Le Passage du Tailleur*. Un précédent. Un autre membre de sa famille avait tenté de traverser.
Ce que cela signifiait exactement, elle ne le savait pas encore. Mais une certitude s’installait dans sa poitrine, froide et calme comme l’eau d’un puits profond :
Drouet ne la laisserait jamais s’approcher de la foire sans réagir.
Le roi venait de lui donner un prétexte pour rester au château.
Il lui fallait aussi un alibi pour en sortir.
Elle regarda la redingote, puis la fenêtre. La saison était longue. Les chasses se succéderaient. Et si elle pouvait offrir au roi une série d’habits innovants, sa liberté de mouvement à la cour augmenterait — mais sa liberté de mouvement physique, hors des murs, dépendrait toujours du bon vouloir d’un garde aux ordres de l’Autriche.
À moins que le roi ne lui demande de la suivre à Sèvres.
« La foire », murmura-t-elle. « Il y a des étoffes. Du cachemire, peut-être. »
Les doigts de sa main gauche dessinèrent dans le vide le col d’une redingote de chasse. Un col en cachemire.
Ce n’était pas absurde de demander au roi de visiter Sèvres. Seulement risqué.
Mais le carnet, sous sa main droite, semblait vibrer d’une chaleur mince — comme s’il n’attendait qu’elle, Camille, pour révéler ce que même Élodie ne savait pas du Passage du Tailleur.
Un coup frappé. Le garde, encore.
Elle prit une inspiration, lissa sa robe, et ouvrit.
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