La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 16: The Letter of Marque
La porte des archives grinça comme un râle d'agonisant. Étienne s'y glissa, la chandelle haute, et Camille le suivit en retenant son souffle, le cuir de ses souliers feutré sur les dalles glacées. La poussière suspendue dans l'air sentait l'encre rance et le parchemin moisi. On était au cœur du palais, dans les entrailles administratives de Versailles, là où personne ne venait jamais — sauf eux deux, à cette heure indue.
« Le registre des Métiers Royaux, souffla Étienne en posant sa main sur une pile de volumes reliés de cuir rouge. Mon prédécesseur au Contrôle des Finances tenait une correspondance régulière avec les fournisseurs de la Cour. Si un tailleur a laissé une trace, elle est ici. »
Camille s'approcha, les doigts tremblants non de froid, mais de cette fièvre qui la tenait depuis la lecture du passage. *Le Passage du Tailleur.* Trois mots énigmatiques dans le cahier ancestral d'Élodie, trois mots qui avaient rallumé en elle une espérance qu'elle croyait éteinte au fond d'une grille d'égout.
« Vous êtes sûr que Drouet ne vous suit pas ? » demanda-t-elle.
Étienne haussa une épaule. « Je suis passé par les cuisines, la laverie, et le passage des Galériens. À moins qu'il n'ait formé ses hommes à ramper dans les caniveaux, nous sommes seuls. »
Il déroula un inventaire jauni, daté de 1781. Son index courut sur les colonnes serrées, sautant les entrées pour lingerie de la Reine et passementerie. Camille le regardait faire, fascinée malgré tout par la précision de cet homme, cette honnêteté presque douloureuse qu'il portait comme un bouclier dans un monde de mensonges.
« Attendez. » Il s'arrêta. « *Maître Aubin Morel, tailleur de la Maison du Roi, pensionné en 1779.* » Il leva les yeux vers elle. « Le registre mentionne une annexe. "Détails de la commande spéciale — voir liasse 44, dossier de Sisteron." »
« Sisteron ? » répéta Camille.
Étienne se pencha déjà vers un casier bas, en tira un dossier mince. Les lacets de cuir cédèrent avec un crissement. Il en sortit une lettre dont le sceau de cire noire portait un lys brisé.
« Ce n'est pas une commande, murmura-t-il. C'est une lettre de marque. »
Camille se pencha par-dessus son épaule. L'encre avait pâli mais demeurait lisible, d'une main ferme et sans fioritures :
*À qui de droit. Le titulaire de ce document, Maître Aubin Morel, agit sous l'autorité directe et secrète de notre auguste maison. Les présentes lui octroient le droit de prélever sur le trésor royal, en temps de conjonction, les matériaux suivants : une aiguille d'or, un fil d'argent, un dé de platine. Quittance vérifiée par le Contrôle des Finances, le 12 juin 1776. Signé : B.*
« B », souffla Camille. « Qui est B ? »
« Je l'ignore. Mais le 12 juin 1776... » Étienne compta sur ses doigts, le visage soudain grave. « C'était une année d'alignement. Comme celle-ci. Les éphémérides de mon père en faisaient mention — tous les neuf ans, les planètes s'alignaient dans la maison du Serpentaire. »
Camille sentit son cœur battre plus vite. « Alors Morel a fait la même chose que moi. Il est passé avant moi. Et il a eu besoin de matériaux spécifiques pour... pour le passage. »
« Ou pour en revenir. » Étienne replia la lettre avec soin, la glissa dans sa poche intérieure. « Morel a été pensionné en 1779, trois ans après cette lettre. Les pensions du Roi ne se donnent pas à des tailleurs ordinaires. »
« Il faut le trouver. » Camille saisit le dossier, y chercha une adresse, un lieu de résidence. Rien. « Ce n'est pas une simple mention. Où est-il maintenant ? »
Étienne hésita. « Il y a autre chose. Le registre que j'ai consulté ce matin — avant que Drouet ne m'invite à ses "observations amicales" — comportait une note marginale au nom de Morel. Une main différente, plus récente. Quelqu'un d'autre cherchait ces informations. »
« Drouet. »
« Ou la personne qui l'emploie. » Étienne souffla la chandelle, laissant la pénombre les envelopper. Dans le noir, sa voix était un fil de métal : « La question n'est pas de savoir qui était Morel. C'est de savoir qui, aujourd'hui, ne veut pas qu'on le trouve. »
Un bruit sourd, au loin. Des pas dans le corridor. Deux hommes, peut-être trois, qui approchaient en parlant à voix basse.
Camille retint son souffle. Étienne l'agrippa par le poignet, la tira contre la paroi, derrière une tenture de velours élimé. Les pas passèrent, ralentirent. Une voix qu'elle reconnaissait — celle de Chevrier, l'adjoint de Drouet — dit : « …scellée. S'il est ici, il ne sortira pas sans qu'on le sache. Le chef veut le garçon et la fille ensemble. Une seule pierre, deux coups. »
« Elle est au courant pour le rendez-vous de Sèvres ? »
« Pas encore. Mais elle y sera. Le chef a ses poissons à l'eau. »
Les pas s'éloignèrent. Camille sentait le souffle chaud d'Étienne dans son cou, son pouls qui cognait contre le sien. Elle chuchota : « Ils savent. Pour Sèvres. Ils savent tout. »
« Alors nous n'y irons pas. » Il la relâcha, recula d'un pas. « Ou nous n'y irons pas comme prévu. »
Il déplia la lettre de marque dans l'obscurité, la tendit vers la fente de lumière qui filtrait sous la porte. Camille vit alors un détail qu'elle avait manqué : au bas du parchemin, dans un angle, une note minuscule à la mine de plomb, d'une écriture presque illisible :
*Caveau. Salle des Glaces. Sous la neuvième arche — le motif du tailleur. On ne ressuscite pas sans aiguille.*
Camille relut la phrase, une fois, deux fois. Le sang lui monta aux joues.
« Le motif du tailleur. » Elle leva les yeux vers Étienne, dont le visage était un masque d'ombre. « Ce n'est pas une métaphore. Morel l'a gravé quelque part. Dans le hall, dans les souterrains. Et si c'est un plan ? Un plan pour activer le passage sans la clé ? »
Étienne garda le silence un moment. Puis, très lentement, il prit la main de Camille dans la sienne. « Alors il faut trouver ce caveau, cette arche, et cette aiguille avant que Drouet ne comprenne le même secret. Mais nous ne pouvons pas revenir ici. Si Chevrier a scellé les archives, il fera arrêter quiconque y pénètre. »
« Le rendez-vous de Sèvres est dans deux jours. Élodie y sera. Elle sait peut-être où trouver cette aiguille. »
« Et Drouet l'attendra là-bas. »
Camille déglutit. « Alors moi aussi. » Elle glissa la lettre dans son corsage, contre sa peau, contre son cœur. « Mais cette fois, je serai prête. Je ne tournerai pas une grille — je la traverserai. »
Étienne la regarda, une lueur indéfinissable au fond des prunelles. Il ne dit rien. Mais il ne lâcha pas sa main.
« Allez, murmura-t-il. Les toits nous ramèneront plus vite que les couloirs. Et si la chance nous sourit, personne ne saura jamais que nous avons découvert le secret du tailleur. »
Un mensonge poli, et ils le savaient tous les deux.
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