La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 19: A Debt Repaid in Kind
La lumière du matin filtrait à travers les hautes fenêtres de l'atelier, dessinant des losanges pâles sur les tables de coupe. Camille avait à peine dormi — l'aiguille d'or contre sa poitrine, le poids du parchemin dans sa mémoire, la promesse d'Étienne de la retrouver sous la neuvième arche à la tombée de la nuit.
Elle disposait des épingles le long d'un ourlet de soie ivoire quand la porte s'ouvrit brutalement. Rose Bertin entra comme une tempête de satin et de plumes, suivie de ses deux assistantes favorites.
« Arrêtez-vous immédiatement ! »
Camille ne se retourna pas. Elle planta une épingle supplémentaire, parfaitement alignée.
« Je parle à vous, la paysanne.
— Je m'appelle Camille Dubois, première couturière du roi. Et vous venez de tacher mon atelier de votre parfum trop lourd, madame Bertin. »
Rose s'avança, une pièce de dentelle blanche déployée dans ses mains. « Cette dentelle d'Alençon, je l'ai commandée il y a trois semaines. Elle a disparu de mes réserves avant-hier. Et devinez où je la retrouve ? Sur votre table, à vous qui n'avez ni les moyens ni le rang pour une telle importation.
— Je n'ai jamais vu ce tissu avant cet instant. »
Bertin brandit la dentelle comme un étendard. « Mentense ! Cette pièce est unique — le motif des fleurs de lys entrelacées, commandé spécialement pour la robe de la duchesse de Polignac. Il n'existe qu'un seul exemplaire. »
Camille examina la dentelle. Son cœur ralentit. Elle avait vu ce motif — sur le corsage que Rose Bertin avait présenté à la reine trois semaines plus tôt, celui que la reine avait refusé. Mais il y avait plus important : cette même dentelle, elle l'avait vue la semaine dernière, dans ce rouleau de toile que Rose utilisait pour protéger ses modèles de voyage.
« C'est vous qui me l'avez apportée », dit Camille lentement.
Bertin ricana. « Quelle audace ! Me faire porter le blâme de votre larcin ?
— Hier matin. Vous êtes venue « admirer » mon travail — je le cite — et vous avez laissé ce rouleau de toile sur ma table en partant. Je ne l'ai pas ouvert. Votre assistante, Suzanne, l'a laissé ici par « erreur ». »
Suzanne baissa les yeux. Rose la foudroya du regard.
« Une coïncidence ? siffla Bertin. On me vole une pièce de dentelle inestimable, et une de mes assistantes la dépose chez ma rivale ?
— Non », dit Camille. Elle contourna sa table de travail et s'arrêta devant Rose. « Ce n'est pas une coïncidence. Mais le motif — regardez-le de près. Les fleurs de lys entrelacées, avec une abeille cachée dans le feuillage. Ma marque. Celle que j'ai brodée sur le vêtement que j'ai vendu à la marquise de Créquy — il y a six semaines — une commande que vous souhaitiez ardemment obtenir. La marquise a choisi mon travail, pas le vôtre. »
Le silence s'installa. Les assistantes de Bertin échangèrent des regards. Suzanne semblait vouloir disparaître sous le plancher.
« Vous avez fait copier mon motif », dit Camille, sa voix montant à peine. « Par votre dentellier à Alençon, qui a exécuté votre « version améliorée ». Vous vouliez que la reine vous préfère cette pièce — vous aviez appris que j'avais promis un vêtement similaire pour la prochaine présentation. Faute de pouvoir surpasser mon travail, vous avez volé le mien. »
Rose serra la dentelle contre sa poitrine. « Ridicule ! Ce motif circule partout dans la cour. Il n'est pas à vous.
— Vraiment ? La marquise de Créquy m'a payé quarante livres pour l'exclusivité de ce dessin. J'ai l'acte de commande signé, avec le sceau de son notaire. Présentez-moi votre facture du dentellier d'Alençon — datée d'avant ma création — et je retire mes paroles. »
Un silence. Deux.
Rose jeta la dentelle sur la table. « Vous êtes une intrigante. Une aventurière qui a volé son poste au roi par des manœuvres que je préfère ne pas nommer. La cour saura vous démêler.
— La cour saura surtout pourquoi l'ancienne favorite de la reine a été réduite à dérober un motif à sa concurrente. »
Camille n'avait pas haussé le ton. Elle posa ses deux mains à plat sur la dentelle, lissant les fils d'argent qui la traversaient.
« Nous allons régler cela maintenant, madame Bertin. Vous me devez une dette. »
Rose écarquilla les yeux. « Comment osez-vous ?!
— Six semaines de frais de création. Le temps que j'ai passé à dessiner ce motif — vingt-trois jours, en comptant les nuits. Le prix de mon talent volé.
— C'est de l'extorsion !
— C'est une dette répandue en nature. » Camille sourit, sans chaleur. « Je suis prête à vous intéresser à un accord plus simple : vous me remboursez en accédant à ma demande. Une, petite. »
Bertin se redressa, méfiante comme un chat pris au piège. « Quoi ?
— La robe de la duchesse de Chartres. Celle que la reine a commandée pour le bal des ambassadeurs. Vous êtes responsable de la pièce maîtresse.
— Et alors ?
— Vous l'achèverez. Mais vous l'avez déjà — la reine m'a confié il y a trois jours que la duchesse n'était pas satisfaite du travail de votre atelier. Que le motif du corps était « démodé », selon ses mots. Elle m'a demandé si je pouvais le reprendre. »
Rose pâlit. Le bal était dans deux semaines. Une commande perdue serait ruineuse pour sa réputation auprès de la reine.
« Voici mon prix, dit Camille. Vous retirez cette accusation. Vous me présentez des excuses devant vos assistantes. Et vous écrivez une lettre à la duchesse de Chartres — de votre main — confirmant que vous m'avez cédé la pièce du corps, car votre atelier est trop chargé. »
Rose éclata d'un rire forcé. « Vous voulez me voler une commande royale ? Dans quoi croyez-vous vous embarquer ?
— Une commande royale ? Non. La commande d'une duchesse qui vous préfère démodée. Et la preuve — votre copie de mon motif — restera en ma possession. Si vous refusez, je présente l'acte de Créquy à la reine, accompagné de votre « version ». Et nous verrons ce qu'une souveraine pense d'une favorite qui fait passer le travail d'une autre pour le sien. »
Rose la dévisagea, bouche entrouverte. Ses assistantes semblaient retenir leur souffle.
« Vous... vous êtes une diablesse, dit Rose lentement, avec presque de l'admiration dans la voix.
— Non. Je suis une couturière qui refuse d'être volée. Les mots de la cour sont les miens, madame Bertin. Vous les avez entendues, à la grille du château : les femmes n'ont d'armes que leur esprit. Vous m'avez appris celle-là. Je vous en rends simplement l'usage. »
Une longue pause. Puis Rose recula, ses épaules ployant d'un pouce à peine.
« Je ne signerai rien.
— Vous le ferez. Parce que si vous ne le faites pas, je propose à la duchesse un nouveau motif de corps — celui que j'ai dessiné pour elle il y a deux mois, qu'elle a refusé et qu'elle regrette maintenant. Et je lui dirai que vous saviez. Que vous êtes venue voler mon travail en accusant une innocente. La reine, qui tolère vos frasques car vous l'avez habillée de gloire, n'aura d'autre choix que de favoriser l'atelier qui a toujours été honnête avec elle. »
Rose resta figée. Ses yeux balayèrent la pièce, cherchant une issue. Suzanne semblait prête à s'évanouir.
Finalement, Bertin détourna la tête. Sa voix était saccadée, comme si chaque mot lui arrachait un morceau de chair.
« Vous... vous gagnez. Cette fois. Je vais vous écrire cette lettre. Mais vous allez me le payer — un jour, où vous ne vous y attendrez pas. »
« J'en suis sûre. » Camille s'assit à sa table, prit une feuille de papier et une plume trempée dans l'encre qu'elle tendit à Rose. « Le bureau des secrétaires est à votre disposition. Faites-la envoyer par mon valet avant midi. »
Rose saisit la plume comme on saisit un poignard, griffonna quelques lignes d'une main tremblante, puis la jeta sur la table et sortit sans un mot. Ses assistantes la suivirent comme des spectres.
La porte claqua.
Camille resta immobile quelques secondes. Puis elle ramassa la pièce de dentelle déployée sur sa table, caressa le fil d'argent entre ses doigts.
Elle gagna le petit miroir près de la fenêtre. Son reflet — des yeux sombres, des mèches folles échappées de son chignon — semblait différent de celui de la paysanne tremblante six semaines auparavant. Un changement invisible, peut-être. Mais elle le sentit dans sa colonne, dans la façon dont elle tenait désormais ses épaules.
Elle remit la dentelle en lieu sûr, sous une pile de modèles à côté du miroir. Puis elle regarda par la fenêtre, vers les jardins, vers la ville qui s'étendait envahie de brume légère. Quelque part là-bas, Élodie l'attendait. Quelque part, sous ses pieds, il y avait un passage — un moyen de revenir.
— L'écho de la victoire ne dure pas longtemps, murmura-t-elle pour elle-même. Il faut se préparer à la nuit.
Elle retourna à son métier, reprit ses épingles. Le sommeil lui manquait, mais ce n'était plus la fatigue d'une femme brisée — c'était celle d'une combattante, qui se reposait entre deux batailles.
Dans sa poche, le tissu qui contenait l'aiguille d'or demeurait chaud contre sa peau. Un souvenir du mystère qui l'attendait sous la neuvième arche.
Elle le régla – pour plus tard.
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