La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 20: The Midwife's Secret
La pénombre de l'atelier sentait la cire et le lin frais. Camille avait éloigné ses apprenties sous prétexte de préparer seule la toilette de la reine pour le lendemain - un devoir d'honneur après la commission de la duchesse, disait-on à la ronde. En réalité, elle avait glissé dans sa manche le billet d'Étienne, annonçant leur rendez-vous sous la neuvième arche dès que les gardes feraient leur ronde de minuit.
Elle déplia la robe de satin pourpre devant elle. Une création de Rose Bertin, reconnaissable à ses fronces extravagantes et son entrelacs de rubans - un monument d'orgueil que la reine n'avait porté qu'une seule fois avant de le reléguer aux oubliettes. La commission pour la duchesse exigeait un modèle, et rien de mieux qu'un original pour s'en inspirer sans copier.
Ses doigts glissèrent le long de la couture intérieure, testant la tension du fil. Quelque chose céda sous son pouce - un renflement invisible, comme si un pan du tissu était doublé. Elle souleva l'ourlet à la lumière, écartant l'étoffe couche par couche.
Un ourlet rapporté, cousu si finement qu'il fallait chercher pour le trouver. Camille sortit son couteau de couture et fit sauter les points.
Une feuille de papier jauni tomba sur la table.
La main de Camille trembla. Elle la déplia avec précaution.
*Marie-Antoinette a donné naissance à un enfant le 9 décembre 1778, hors de la présence du Roi. L'enfant fut remis à une nourrice de confiance. La dame de la cour emporta le médaillon d'or pour que l'enfant puisse, en son temps, reconnaître son origine. Je jure sur ma vie de garder ce secret.*
Signé : *Sœur Madeleine, sage-femme de la maison de Lorraine.*
Camille relut le billet trois fois. Le 9 décembre 1778. Elle connaissait cette date - tout Versailles la connaissait. C'était la date officielle de la naissance de Madame Sophie, la dernière enfant de la reine, morte à onze mois. Une enfant officiellement reconnue, baptisée, enterrée dans la basilique de Saint-Denis.
Pourquoi une sage-femme aurait-elle besoin de certifier une naissance officielle ?
Le médaillon. L'or. Des mots qu'elle ne connaissait pas encore, mais qui résonnaient comme une cloche. Le billet parlait d'or comme la lettre de marque parlait de l'aiguille d'or, du fil d'argent, du dé de platine. Une collection.
Elle retourna le papier. Au verso, une écriture plus récente, précise, presque calligraphiée :
*L'enfant vit. Le médaillon ouvrira ce que l'aiguille coud.*
Le souffle de Camille s'étrangla dans sa gorge. L'aiguille d'or qui frémissait contre sa peau depuis des jours. Le médaillon qui ouvrirait ce qu'elle cousait.
Un passage. Une porte.
Elle fourra le billet dans son corsage contre l'aiguille. Une chaleur immédiate, plus forte que jamais, irradia dans sa poitrine, comme si l'or du billet reconnaissait l'or de l'aiguille.
Un bruit derrière elle.
Camille se retourna brusquement, la main sur le manche de son couteau. Une silhouette s'encadrait dans la porte de l'atelier.
Élodie.
La jeune fille se tenait immobile, les mains croisées devant elle. Coiffée en servante, mais ses yeux - ses yeux étaient ceux d'une femme qui écoutait depuis longtemps.
« Vous savez, » dit Camille doucement.
Élodie fit un pas dans la lumière. Elle était pâle, mais elle ne baissa pas les yeux.
« Je sais que vous cherchez des choses que vous ne devriez pas trouver. » Sa voix était plus grave que dans le souvenir de Camille. « Je sais que vous avez parlé à M. Fabron de Sèvres. Et je sais que vous avez rencontré la tombe d'Aubin Morel. »
Camille resserra sa prise sur le couteau. « Qui es-tu, Élodie ? »
La jeune fille détourna le regard, puis le ramena avec une résolution qui la fit paraître dix ans plus vieille.
« Sœur Madeleine était ma grand-mère. »
Les mots tombèrent dans le silence de l'atelier comme des pierres dans un puits.
« Elle m'a raconté cette histoire cent fois. L'enfant du médaillon. La nuit où elle a aidé la reine à cacher une naissance. » Élodie avala sa salive. « Et elle m'a dit : si une femme cherchant des aiguilles dorées se présentait un jour à Versailles, c'est que le temps était venu. »
« Le temps pour quoi ? »
« Pour retrouver l'enfant. Pour retrouver le médaillon. » Élodie sortit de sa poche une chaîne en argent brisée, dont pendait une petite clé ouvragée. « Ma grand-mère n'a jamais vu le médaillon. Mais elle a vu celle qui l'emportait. Une dame de la cour, jeune, anglaise. Avec un regard qui ne ressemblait à aucun regard qu'elle n'ait jamais vu. »
Camille sentit un frisson lui parcourir l'échine. Anglaise. Dans les archives, Aubin Morel avait ordre de chercher ses matériaux lors des « morceaux de ciel étrangers » - des phénomènes que la science moderne avait nommés bien plus tard.
« Une femme du même pays que moi ? » dit Camille lentement.
Élodie haussa les épaules, l'air incertain. « Ma grand-mère disait qu'elle parlait le français avec un accent. Qu'elle utilisait des mots que personne à Versailles ne connaissait. « Robe de pluie », « zipper ». Des mots qu'on entend parfois aux portes de Paris, dans les nouvelles modes. »
*Zipper.*
Le monde de Camille bascula sous ses pieds.
Une autre voyageuse. Une autre femme arrachée à son époque, piégée ici - et qui avait eu un enfant. Un enfant qu'elle avait laissé derrière, avec un médaillon d'or pour le reconnaître.
Elle devait retrouver cette femme. Cette enfant. Ce médaillon.
Sous ses doigts, l'aiguille pulsa, presque douloureusement chaude.
« Il nous faut ce médaillon », dit Camille, s'entendant parler avec une certitude qui la surprit elle-même. « Il est la clé. Tout ce qu'on a trouvé - l'aiguille, la lettre de marque, le caveau sous la neuvième arche - »
« Le caveau sous la neuvième arche, » répéta Élodie. Elle semblait peser chaque mot. « Ma grand-mère en parlait aussi. Elle disait qu'il y avait une chambre que seuls les tailleurs connaissaient, une chambre où les murs s'ouvraient au toucher de l'or. »
Camille la saisit par les épaules. « Où est ton grand-mère maintenant ? »
La bouche d'Élodie se pinça. « Morte. Depuis deux ans. Mais elle m'a laissé quelque chose, au cas où. Une boîte, confiée à une religieuse de son couvent à Saint-Denis. »
Dehors, des pas. Des pas lourds, des pas d'homme. Camille lâcha Élodie et recula, remettant vivement son couteau sur la table.
La porte s'ouvrit. Un page de la maison de la reine s'inclina.
« Mademoiselle Dubois. Un message de la part de Sa Majesté. La reine désire vous voir au Petit Trianon demain matin à la première heure, pour discuter de la commission de la duchesse. »
Camille acquiesça, le cœur battant. La reine. L'enfant du médaillon.
« J'y serai. »
Le page disparut. Élodie était déjà en train de reculer vers la sortie d'une démarche légère, ses traits reprenant l'expression effacée d'une servante.
« Saint-Denis, chuchota-t-elle. Demain, après le Trianon. »
Elle sortit sans un bruit.
Camille resta seule, le billet contre la peau, l'écho des mots qui tournaient dans sa tête. *L'enfant du médaillon. Une Anglaise qui connaissait les zippers. Une femme qui avait traversé le temps comme elle.*
Elle aurait dû se réjouir. Elle n'était peut-être pas seule.
Mais l'aiguille brûlait toujours, et quelque chose dans le regard d'Élodie - cette parfaite connaissance des secrets de sa grand-mère, cette facilité à surgir exactement quand il le fallait - restait en travers de sa gorge.
À minuit, sous la neuvième arche, il faudrait encore être prudente.
Cette nuit, elle ne chercherait pas seulement le sceau du tailleur. Elle chercherait aussi la trace d'un médaillon d'or, et la femme du temps perdu qui l'avait porté.
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