La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 21: The Rose of the Opera
La salle de l’Opéra royal de Versailles étincelait sous mille bougies, leurs flammes dansant sur les dorures et les velours cramoisis. Camille, dans une robe ivoire qu’elle avait elle-même cousue en trois nuits fiévreuses, sentait le poids du regard d’Étienne sur sa nuque, deux rangées derrière elle. Il portait l’uniforme bleu sombre de l’administration des finances, discret comme il savait l’être, mais ses yeux ne quittaient pas l’éventail qu’elle agitait — le signal convenu.
Sur scène, un castrat entamait un air de Gluck, la voix s’élevant dans les hauteurs comme un fil d’argent. Camille n’entendait rien. Elle balayait la salle du regard, loge après loge, cherchant une femme, un bijou, un signe.
La note de la sage-femme décrivait un médaillon d’or granuleux, gravé d’une rose épanouie sur le couvercle, fermoir en forme de feuille. La clé du portail, peut-être. Élodie l’avait dessiné de mémoire — un croquis hâtif au charbon, mais les détails étaient nets.
Et puis, dans la loge opposée, à l’ombre d’un rideau de soie pourpre, une femme tourna la tête vers la scène. Le médaillon pendait à son cou, captant une lueur de chandelle.
La rose.
Camille se leva lentement, prétextant un malaise. Personne ne la remarqua. Elle longea la coursive, les jupes froissant contre le marbre, mais quelqu’un l’avait précédée — une ombre massive, coiffée d’une perruque poudrée trop blanche, qui frappait le sol avec la démarche assurée de ceux qui connaissent les couloirs par cœur. L’Autrichienne, celle qu’on disait attachée à la suite de l’ambassadeur. Mais son profil, un instant éclairé par un brasero, fit sursauter Camille.
Drouet.
La barbe rasée de près, le menton alourdi de cire, mais c’était lui. Le même port de tête, la même manière de palper sa manchette comme on touche une arme. Il s’arrêta devant la loge de la femme au médaillon, frappa un code contre le bois, et la porte s’ouvrit à peine.
Camille recula dans une alcôve, le cœur battant. Étienne avait eu raison. Le rendez-vous sous la neuvième arche n’était pas une simple coïncidence. Quelqu’un savait. Quelqu’un avait lancé Drouet sur la même piste.
Elle pressa le poing contre sa poitrine. La fine aiguille d’or, cousue dans l’ourlet de son corsage, était tiède. Vibrait, presque.
Des voix. Elle tendit l’oreille.
« — ce n’est pas le lieu. Elle doit venir à nous. »
Drouet. La voix étouffée par la porte de la loge.
« Je ne veux plus jouer la dupe. On m’a déjà volé un enfant. »
Une voix de femme. Cassée, usée, mais fière.
« Vous jouez votre rôle et vous toucherez votre or, comme promis. »
La quinte d’ouverture du deuxième acte éclata, couvrant la fin de l’échange. Camille risqua un pas de plus. La femme sortit de la loge, le médaillon toujours à son cou, fendant la foule des nobles qui rejoignaient leurs places. Camille la suivit, jouant des coudes entre les perruques et les paniers, mais à chaque virage, comme par magie, une rangée de spectateurs s’interposait.
La femme descendit un escalier étroit derrière les loges, celui qui menait aux coulisses. Camille accéléra. Le couloir était sombre, à peine éclairé par des torchères de cuivre. Elle vit la silhouette s’engouffrer dans une porte à tambour, et le médaillon lança un dernier éclat — puis plus rien.
Camille poussa la porte. Un débarras. Des costumes pendus à des crochets, des perruques sur des têtes de bois, une odeur de cire et de poussière. Vide. La femme s’était évaporée.
Elle fit demi-tour et se heurta à Drouet.
Il se tenait à moins d’un mètre, la perruque de travers, un sourire mince sur des lèvres fines. Il ne dit rien. Il la regarda, comme on regarde un insecte qu’on s’apprête à écraser.
Puis, sans un mot, il recula, remonta le couloir, et disparut dans la lumière de la salle.
Camille resta là, le souffle court. Derrière elle, quelque chose tomba d’une poche de costume — un petit objet roulant sur le plancher. Elle se baissa. Un bouton de manchette en argent, frappé d’un monogramme : A.M.
Aubin Morel.
Le tailleur. Le prédécesseur.
« Camille. »
Étienne apparut dans l’encadrement de la porte, le teint pâle. « Je vous ai cherchée partout. Les gardes de Drouet ont cerclé l’aile ouest. Il sait que vous étiez là. Qu’est-ce que vous regardez ? »
Elle referma le poing sur le bouton. « Elle portait le médaillon. La femme. Mais elle travaillait pour lui. Ce n’est pas une prisonnière, Étienne. C’est un appât. »
Elle sentit dans sa poitrine l’aiguille brûler, soudain. Plus fort que jamais. Comme un avertissement.
« Il savait que nous viendrions ce soir. Il préparait le piège. » Elle releva la tête. « Et il y a un autre détail. Le monogramme de Morel sur sa manchette. Il la connaissait, ou il l’a eue entre les mains. »
Étienne jeta un coup d’œil dans le couloir. « Nous devons partir. Maintenant. La voiture qui nous attend rue de l’Échelle n’est pas sûre — j’ai vu un homme l’observer. Nous prendrons les jardins. »
Il lui prit la main. Dans le silence du débarras, la musique de l’opéra couvrait tout, mais Camille entendait encore la voix de la femme : « On m’a déjà volé un enfant. »
L’enfant secret de 1778. La voyageuse anglaise. Ce n’était pas une inconnue.
C’était la mère de la femme au médaillon. Et les chaînes de ce passé se resserraient autour d’elles.
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