La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 23: A Ghost from the Past
Le souffle court, Camille déverrouilla le fermoir du médaillon d'une main tremblante. Le portrait miniature d'Aubin Morel la fixait — un homme aux yeux sombres et au menton volontaire, vêtu de l'habit bleu nuit des tailleurs de cour. Elle retourna le médaillon. Au dos, une écriture minuscule, presque illisible tant elle était fine, courait en spirale dans le cuivre.
« *Pour celle qui vient d'ailleurs : le passage n'est pas dans la pierre mais dans l'eau. La chambre des miroirs brisés n'est pas une salle du château. C'est la grotte d'Apollon. Neuf jets, neuf regards. Le dixième ouvre la porte quand la lune est pleine et que l'aiguille chante.* »
Camille relut trois fois. Ses doigts suivirent les lettres gravées comme pour en extraire un sens caché. « La grotte d'Apollon », murmura-t-elle.
Élodie se pencha par-dessus son épaule, ses yeux verts brillant dans la pénombre du couloir où elles s'étaient réfugiées. « La grotte dans les jardins ? Celle qu'on dit hantée depuis que Madame de Montespan y a perdu ses amants ? »
« Hantée ou pas, c'est là que je dois aller. » Camille referma le médaillon et le glissa dans son corsage, contre sa peau. « La pleine lune est dans huit jours. Le temps de préparer mon départ. »
« Ton départ ? » Élodie haussa un sourcil. « Tu parles comme si tu allais traverser un miroir pour retrouver ta machine à coudre. »
Camille ne répondit pas. Elle pensait à sa boutique parisienne, aux patrons numériques sur son écran, à la lumière bleue de son téléphone. Huit jours. Encore huit jours dans ce labyrinthe de perruques et de poisons. Huit jours à jouer la couturière du roi pendant que Drouet resserrait son étau.
« Il faut qu'on bouge, dit-elle. Les gardes drouettistes doivent quadriller l'opéra à l'heure qu'il est. »
Elles longèrent le mur du bâtiment, s'enfonçant dans l'ombre des marronniers. Le gravier crissait sous leurs semelles. Un rossignol lança trois notes avant de se taire. Camille compta jusqu'à vingt, les sens aux aguets. Rien.
Au coin de la serre aux orangers, Étienne se détacha d'un massif et les rejoignit d'un pas souple. « Le chemin est clair jusqu'aux jardins. Drouet a posté un homme à chaque issue du bâtiment — il te cherche sérieusement. » Il marqua une pause. « Et j'ai vu le baron de Breteuil entrer par la porte des artistes avec deux hommes en gris. Cousu main, votre piège. »
« Ça va, merci. » Camille lui tendit le médaillon. « Lis. »
Étienne l'ouvrit, lut le message, puis le referma lentement. Ses doigts restèrent un moment sur le cuivre. « Aubin Morel. Le tailleur qui t'a précédé. Mort soi-disant d'une chute dans les escaliers de l'Orangerie. »
« Soi-disant ? »
« Les registres de la Maison du Roi le disent décédé d'un accident. Mais je vérifierai les comptes des funérailles. Si quelqu'un a payé pour un service rapide et discret, cela voudra dire que sa mort arrangeait quelqu'un. » Il remit le médaillon à Camille. « Tu connais la grotte ? »
Elle secoua la tête. Dans son atelier moderne, elle avait consulté des centaines d'images de Versailles, mais la grotte d'Apollon n'était qu'une légende de jardinier.
Étienne sourit, pour la première fois depuis longtemps. « Je connais un homme aux Archives des Eaux — il garde les plans des fontaines et des conduits. La grotte a été enterrée dans les années 1680 à cause des infiltrations. Mais si Morel dit qu'elle existe encore… elle existe. »
« On a un informateur dans le camp Drouet, alors. Qui ? » demanda Élodie, les bras croisés.
Étienne détourna le regard. « Je n'ai pas encore identifié la taupe. Mais je garde les yeux ouverts sur le personnel proche de Camille. » Il ne regarda pas Élodie en disant cela. Elle le remarqua.
Une pause glaciale s'installa.
« Je vais vous laisser organiser vos petits complots, dit Élodie, la voix plus aiguë que d'habitude. Ma grand-mère m'a appris une chose : les morts parlent plus vite que les plans. Je vais fouiller dans ses papiers, voir si elle a mentionné la grotte avant de mourir. »
Elle tourna les talons et disparut dans l'obscurité. Camille suivit sa silhouette jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'une ombre parmi les ombres. Puis elle se tourna vers Étienne, à voix basse : « Tu la soupçonnes vraiment ? »
« Je soupçonne tout le monde depuis ce soir. » Il prit sa main, la serrant un instant. « Sauf toi. »
Camille sentit la chaleur de ses doigts malgré la nuit fraîche. Les battements de son cœur accélérèrent. « La reine m'attend au Petit Trianon demain. Si la taupe est dans ma chambre, elle saura où je suis dès que je partirai. »
« Demande audience pour deux heures après l'aube. Dans la galerie des glaces, pas au Trianon. Trop isolé, trop facile de te cueillir. »
« La reine a dit Trianon. Je ne peux pas la faire changer de lieu sans éveiller les soupçons. » Camille relâcha sa main, à contrecœur. « Je vais y aller avec une garde rapprochée. Trois hommes, armes chargées, et une servante de confiance qui surveillera les entrées. »
Étienne hocha la tête, mais son regard restait préoccupé. « Il y a autre chose. Pendant que je t'attendais, j'ai interrogé le concierge de l'opéra. Il a reconnu la femme au médaillon — celle qui t'a aidée. Elle s'appelle Marguerite Valois. Autrefois servante dans la maison de la reine. » Il baissa encore la voix. « Début 1778, elle a quitté le service du jour au lendemain. Une grossesse cachée, a-t-on murmuré. Une naissance secrète à la mi-décembre. »
Camille sentit un frisson parcourir sa nuque. « Le billet de la sage-femme — décembre 1778. La naissance dont parlait la note… »
« … est peut-être son enfant. Mais pourquoi Drouet garderait-il la mère pour retrouver l'enfant ? » Étienne se passa une main dans les cheveux. Puis, comme une idée soudaine, il ajouta : « Sauf si l'enfant n'est pas seulement à elle. Sauf si c'est l'enfant d'une dame de la cour. Une naissance qui ne devait jamais être connue. »
Camille pensa à Marie-Antoinette, qui l'avait appelée à son service avec trop d'insistance. À la manière dont la reine évitait certains sujets, dont elle détournait le regard lorsque les portraits des enfants étaient évoqués. Une idée absurde. Pourtant, elle s'accrochait à son esprit avec la ténacité du lierre.
« Nous devons trouver Marguerite. L'empêcher de retomber entre les mains de Drouet. Elle seule connaît l'histoire de cette naissance. » Camille tourna son regard vers le château, dont les fenêtres luisaient faiblement dans la nuit. « Et je dois rencontrer la reine avec ce visage-là. »
« Un visage qui ignore tout, conseilla Étienne. Plus elle en saura, plus elle sera en danger. » Il lui effleura la joue du revers du pouce. « Camille. Si Drouet t'arrête, quoi que tu fasses, ne garde pas le médaillon sur toi. Révèle-le-lui. Il devra le prendre pour le croire, et tu vivras assez longtemps pour te sauver. »
Camille ferma les yeux une seconde. Elle n'avait pas prévu de mourir à Versailles. Mais elle n'avait pas prévu non plus d'y trouver un homme qui savait lire dans ses craintes.
« Rendez-vous au neuvième arceau, sous la galerie, à minuit. » Elle prit son souffle. « Après la rencontre à l'aube. Si je n'y suis pas à minuit moins cinq… »
« J'irai te chercher. Quoi qu'il en coûte. »
Il se pencha et déposa un baiser sur son front, si léger qu'elle l'aurait presque cru imaginaire. Puis il recula, rejoignit l'allée et disparut dans la nuit de Versailles.
Camille resta seule, le médaillon brûlant contre sa poitrine, une question lancinante à l'esprit. Marguerite Valois. Servante de la reine. Enceinte en 1778. Et l'amie d'Aubin Morel, le tailleur mort avant d'avoir pu lui dire la vérité.
Elle commença à marcher vers le château, son ombre longue et oblique derrière elle comme celle d'une étrangère qui connaissait déjà le chemin de sortie.
Mais à mi-chemin, elle s'arrêta. Dans l'embrasure d'une porte, une silhouette attendait. Une silhouette qu'elle connaissait trop bien depuis qu'elle avait trouvé le billet de la sage-femme dans la robe de la reine.
La femme fit un pas en avant.
« Claire Martin ? » dit-elle. Non, pas une question. Une affirmation.
Camille sentit son sang se geler. Personne, dans ce siècle, ne l'avait jamais appelée Claire Martin. Sauf une personne qui ne lui avait laissé qu'indices et mystères dans les coutures d'une robe.
« Élodie », répondit-elle, sans réussir à masquer sa surprise. « Tu sais qui je suis vraiment. »
Un lent sourire se dessina sur les lèvres d'Élodie. « Ma grand-mère m'a tout appris, oui. Mais surtout une chose, ce soir : elle m'a appris comment on tue un secret. »
Camille recula d'un pas. La main d'Élodie s'était levée, un éclat d'acier à la lueur de la lune. Mais au lieu de frapper, elle retira une lettre froissée de sa poche et la jeta aux pieds de Camille.
« C'est Drouet qui veut te tuer, pas moi. Prends ça. » Sa voix avait changé, plus grave, plus usée. « Ma grand-mère l'a reçue du tailleur Morel avant sa mort. La liste des noms. Les noms de toutes celles qui ont porté ce médaillon et tenté de passer par la grotte d'Apollon. »
Camille se baissa, saisit la lettre.
Élodie ajouta, dans un souffle : « Toutes des voyageuses. Toutes venues d'ailleurs. Aucune n'en est revenue. » Elle marqua une pause lourde de sens avant de tourner les talons. « Sauf une. Elle est repartie il y a huit ans. Et c'est elle qui a volé l'enfant de Marguerite pour le ramener dans son monde. »
La nuit avala la silhouette d'Élodie. Camille resta plantée là, la lettre tremblant dans ses doigts, le monde entier venant basculer sous ses pieds — une dernière pièce d'un puzzle dont elle ignorait encore la forme. Et tout au fond d'elle, une horreur froide s'installa : elle avait promis à Marguerite de retrouver son enfant. Un enfant qui se trouvait peut-être dans son propre siècle. Sa propre époque.
Sa propre famille, peut-être.
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