La Couturière de Versailles
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Le parchemin craqua sous mes doigts, sa texture granuleuse comme du sable séché. Étienne avait déroulé la carte des jardins sur la table de la bibliothèque, une bougie vacillante éclairant les traits d’encre pâlie. Il pointa un emplacement précis, près du bosquet de la Reine, là où les allées se tordaient en une étoile oubliée.
« La grotte d’Apollon n’a jamais été détruite, murmura-t-il. Elle a été recouverte, transformée en fontaine orpheline quand Louis XIV a préféré les Trianons. Les plans des fontainiers la mentionnent encore sous le nom de “Bassin du Soleil Couchant”. »
Je me penchai, les yeux courant sur les lignes fines. Une forme circulaire, un octogone irrégulier, entouré de symboles gravés que je ne connaissais pas.
« Le passage exige de la lumière de lune et une aiguille qui chante, dis-je. Il faut que ce soit la pleine lune, n’est-ce pas ? »
Étienne leva la tête, ses yeux sombres captant la flamme. « Dans sept jours. La nuit du 14 au 15. »
Je retins mon souffle. Sept jours. C’était si proche, et pourtant si loin. Entre nous et cette nuit-là se dressaient la cour, le danger, Drouet. Ma rencontre avec la reine à l’aube était dans quelques heures, et mon cœur battait déjà trop vite.
« Il nous faudra une distraction, dis-je. Quelque chose d’assez grand pour éloigner les gardes des jardins. »
Étienne replia la carte avec des gestes précis. « La reine t’a convoquée. Sers-t’en. Si elle te garde auprès d’elle, les gardes détourneront les yeux des allées les plus discrètes. »
Un bruit. Derrière nous, un raclement de semelle sur le parquet. Nous nous retournâmes en même temps, et mon sang se glaça.
Drouet se tenait dans l’embrasure de la porte, entouré de quatre gardes armés. Il souriait de ce sourire mince, calculateur, qui ne montait jamais jusqu’à ses yeux froids.
« Les amoureux se cachent souvent dans les bibliothèques, dit-il d’une voix doucereuse. Mais je n’attendais pas une telle fortune. »
Sa main se tendit, et je reculai instinctivement, heurtant la table. Le médaillon glissa dans ma poche intérieure, trop tard. Deux gardes s’avancèrent, me ceinturèrent les bras pendant qu’un troisième fouillait mes vêtements. L’or froid du médaillon apparut dans sa paume, puis l’aiguille, soigneusement enroulée dans son étui de soie.
« Non ! » m’échappa-t-il.
Drouet examina le médaillon, le fit jouer entre ses doigts. La lumière de la bougie alluma un éclat doré sur le visage gravé d’Aubin Morel. Il ouvrit le fermoir, découvrit le portrait miniature, puis le message caché.
« Ainsi, dit-il lentement, c’était donc vrai. Morel avait trouvé le moyen de revenir. »
Il leva les yeux vers moi, et je vis quelque chose bouger dans son regard qui n’était pas de la colère — quelque chose de plus avide, de plus dangereux.
« Et vous, mademoiselle, vous savez comment l’utiliser. »
Étienne fit un pas en avant, mais la pointe d’une épée contre sa gorge le cloua sur place.
« Gardez votre sang-froid, monseigneur le trésorier, dit Drouet. Vous en aurez besoin pour expliquer à Sa Majesté pourquoi vous complotiez avec une servante contre l’ordre du royaume. »
Mes poings se serrèrent. « Nous ne complotions contre rien. Ce médaillon ne vous appartient pas. »
« Tout m’appartient, mademoiselle. » Il glissa les objets dans sa poche de veste avec une lenteur étudiée. « Vous me prendrez pour un homme superstitieux, mais je crois aux histoires que l’on murmure dans les antichambres. Celle d’une couturière qui connaît l’avenir. Celle d’un passage qui conduit ailleurs qu’ici. Et je crois surtout que ce savoir vaut plus que tout l’or de Versailles. »
Je cherchai des yeux une issue. La fenêtre donnait sur un balcon étroit, mais un saut à cette hauteur briserait une cheville — peut-être plus. Les gardes avaient bloqué la porte. Nous étions pris au piège, et il le savait.
« Emmenez-les, ordonna Drouet. Mademoiselle Camille m’accompagnera. L’autre — en cellule, sous charge de trahison. »
Trahison. Le mot claqua comme un coup de fouet. Étienne me regarda, une seconde — un regard où je lus à la fois une promesse et un adieu. Puis les gardes le traînèrent hors de la bibliothèque.
Drouet s’approcha de moi, si près que je sentis l’odeur du savon de cire sur ses mains.
« Vous avez sept jours, mademoiselle, pour me raconter tout ce que vous savez sur ce passage. Et ensuite » — il soupesa le médaillon dans sa main — « nous verrons ce que vous êtes prête à donner pour retrouver votre cher trésorier. »
Je ne répondis pas. Les mots s’étaient noués dans ma gorge comme un sarment de vigne sèche. Il me prit par le bras, me poussa vers la porte, et je marchai dans le couloir sombre du palais, le médaillon d’or brûlant comme une blessure douce contre sa poche, et derrière nous, quelque part dans le ventre de Versailles, une porte se ferma.
Les sept jours venaient de commencer.
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