La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 26: The Queen's Favor
L’aube n’avait pas encore décidé de se lever quand Camille contourna le bassin du miroir, les semelles de ses souliers crissant sur le gravier humide. Le Petit Trianon se découpait en ombre chinoise sur un ciel laiteux, ses fenêtres encore noires. Une seule, au premier étage, brillait d’une lueur tremblante.
Camille s’arrêta devant la grille, ses doigts engourdis par la fraîcheur du petit matin. Sa robe de toile lavande — la seule qu’Élodie avait pu lui prêter après l’incendie — était tachée de suie aux poignets. Elle n’avait pas dormi. Comment dormir, quand Étienne croupissait dans une cellule du Châtelet avec une accusation de trahison sur la tête ? Quand Drouet tenait entre ses mains sales le seul chemin vers son époque ?
« Mademoiselle Dubois. »
La voix venait d’une ombre derrière le portail. Camille distingua la silhouette d’une femme en livrée grise, coiffée d’une casquette modeste. La gouvernante du Petit Trianon, sans doute — la redoutable madame de Montreuil, qui tenait la maison de la reine d’une main de fer.
« Suivez-moi. Sa Majesté vous attend dans la laiterie. »
La laiterie. Curieux choix pour une audience royale. Camille emboîta le pas, traversant le jardin anglais où les premiers rosiers commençaient à percer. Dans la roseraie, une statue de Psyché tendait les bras vers un ciel encore vide.
La laiterie de la reine sentait le marbre humide et le lait caillé. Des pots d’étain alignés sur des étagères de porphyre reflétaient la lumière grise qui filtrait par les baies. Et là, assise sur un tabouret de bois blanc, les mains croisées sur les genoux, Marie-Antoinette n’avait rien de la reine des salons. Une robe de mousseline blanche, un fichu de lin noué sous le menton, des cheveux poudrés s’échappant d’un bonnet simple : elle ressemblait à une bergère de théâtre, mais son regard, lui, était d’acier.
« On m’a dit que vous aviez brûlé une aile de Versailles pour vous échapper », dit la reine, sans préambule.
Camille s’inclina, le cœur battant. « On vous a dit un mensonge, Majesté. Le feu a été allumé par les hommes de Drouet pour masquer leur crime. »
La reine la dévisagea. Un silence s’étira, ponctué par le goutte-à-goutte d’un robinet de cuivre.
« Asseyez-vous. »
Camille obéit, prenant place sur un second tabouret face à la souveraine. L’intimité de la scène était troublante — presque une confession, presque une amitié. Mais Camille savait que dans la cour, chaque mot prononcé entre ces murs serait répété, distordu, monnayé.
« J’ai eu vent de votre… situation », reprit la reine avec un sourire pincé. « Le vicomte Drouet m’a fait parvenir une requête hier soir. Il demande votre tête. Il prétend que vous conspirez avec l’Angleterre. »
Camille ouvrit la bouche, mais la reine leva une main.
« Ne vous fatiguez pas à nier. Je connais les hommes comme Drouet. Ils ne dénoncent que ce qu’ils veulent posséder. » Elle marqua une pause, ses doigts tapotant son genou. « Ce qu’il veut, c’est vous. Et ce que vous avez. »
Le regard de Camille resta impassible, mais son esprit s’affolait. La reine savait. Combien savait-elle, exactement ? Et surtout — pourquoi la recevoir dans une laiterie à l’aube ?
« Majesté, je ne vous mentirai pas », dit Camille, choisissant chaque mot avec soin. « Je n’ai rien à voir avec l’Angleterre. Mais j’ai quelque chose que Drouet convoite, et il est prêt à tuer pour l’obtenir. Peut-être même à vous défier, s’il le faut. »
Les yeux de Marie-Antoinette s’étrécirent. Un filet de lait froid s’égoutta quelque part dans l’ombre.
« Vous êtes audacieuse, mademoiselle Dubois. On m’a dit que vous aviez transformé ce vieux palais en théâtre de fées en quinze jours. La comtesse de Provence me harcèle pour une robe « à la Camille » depuis votre dernier salon. » Elle inclina la tête, un demi-sourire aux lèvres. « Alors je vais vous proposer un marché, puisque le petit Drouet semble si pressé de vous voir pendue. »
Camille retint son souffle.
« Je dois recevoir la cour d’Espagne dans dix jours. Le comte d’Artois organise une fête pour le fils du roi Carlos et sa fiancée. L’ambassadeur espagnol a fait savoir qu’il trouvait la cour de Versailles… comment dire… assoupie. » La reine se pencha en avant. « Je vais vous donner une plateforme, et à la vue de tous, sous ma protection personnelle. Vous créerez une nouvelle collection — plus audacieuse, plus spectaculaire que tout ce que j’ai osé porter jusqu’ici. Vous éblouirez les Espagnols, et je vous donnerai toute la protection que mon nom peut offrir. »
Camille cligna des yeux. « Une collection… pour les noces espagnoles ? »
« La mode est la seule guerre que je gagne, mademoiselle Dubois. Et on ne m’a jamais battue à ce jeu-là. » La reine se leva, rajustant son fichu. « En échange, vous aurez mes ateliers, mes matériaux, mes ouvrières. Et j’exigerai de Drouet qu’il vous laisse en paix jusqu’après la fête — c’est le prix de ma faveur. »
Bien joué. Camille sentit l’étau se desserrer autour de ses côtes. Une semaine. Avec le manteau de la reine sur les épaules, Drouet ne pourrait pas la toucher sans s’attaquer à sa propre souveraine. Elle aurait le temps de trouver un moyen de récupérer le locket et l’aiguille.
« J’accepte, Majesté. »
Marie-Antoinette sourit, un sourire qui ne toucha pas ses yeux. « Je sais. » Elle réajusta ses manchettes d’une main experte. « Mais sachez une chose, mademoiselle Dubois : si vous me trahissez, si votre collection est un échec ou si vous tentez de fuir sans mon accord, je vous laisserai à Drouet. Et croyez-moi, il est plus patient que moi. »
La menace flottait dans l’air comme le parfum de lait cru. Camille s’inclina profondément.
« Je ne vous décevrai pas, Majesté. »
Elle se dirigea vers la porte de la laiterie, mais la voix de la reine la retint.
« Encore une chose. » Marie-Antoinette avait sorti un miniaturiste de sa poche et en faisait jouer le fermoir. « On dit que vous avez des connaissances en dehors de la mode. Des… secrets étranges. Des plantes que personne ne connaît, des machines que personne n’a vues. »
Camille figea sa respiration.
« J’ai horreur des secrets, mademoiselle Dubois. » La reine releva la tête, et cette fois son regard était vif, calculateur. « J’espère que vous aurez l’intelligence de m’offrir les vôtres avant que je doive les chercher moi-même. »
Le message était limpide. Camille inclina la tête une dernière fois et sortit dans l’air frais du matin, le cœur cognant contre ses côtes.
La reine savait. Plus qu’elle n’en montrait, peut-être. La protection qu’elle offrait était un piège doré — si Camille réussissait, elle serait redevable à une monarchie au bord du gouffre, une monarchie qui, dans moins de dix ans, serait balayée par la Révolution. Et si elle échouait, elle serait livrée à Drouet comme un mouton à la boucherie.
En traversant la grille du Petit Trianon, elle croisa une femme de chambre qui portait un panier de linge. La femme baissa les yeux en la voyant, mais Camille remarqua le léger tressaillement de ses doigts sur l’anse — et la certitude, glaciale, qu’elle avait déjà vu cette silhouette flâner près des ateliers de la rue de la Pompe la semaine dernière.
Le fil de Drouet. Partout.
Elle pressa le pas vers la sortie du domaine, une idée naissante déjà en train de germer dans son esprit. Une collection pour les noces espagnoles — oui. Elle allait donner à Marie-Antoinette un spectacle dont on parlerait pendant des siècles. Et dans l’ombre du projecteur, pendant que toute la cour aurait les yeux rivés sur ses créations, elle récupérerait ce qui lui appartenait.
Le soleil se levait enfin. Sept jours. Sept jours pour tisser le plus audacieux des plans.
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