La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 27: A Stolen Hour
Le matin était encore gris lorsque Camille retrouva Étienne derrière les cuisines du Petit Trianon. Il avait la manche déchirée, un filet de sang séché sur la tempe, mais ses yeux brillaient d'une intensité qui lui serra le cœur.
« Je t'ai vue entrer chez la reine, dit-il sans préambule. Elle t'a offert sa protection ?
— Dix jours. Le temps de créer une collection pour le mariage espagnol.
— Dix jours, répéta-t-il. Le plein lune est dans sept.
Il s'appuya contre le mur de pierre, ferma un instant les paupières. Camille dut résister à l'envie de tendre la main vers lui, de toucher cette joue qu'elle avait crue perdue la veille.
« Je sais où il garde les objets, dit-il enfin. J'ai vu Drouet entrer dans son bureau ce matin avec une cassette. Il l'a glissée dans un coffre mural, derrière la tapisserie des chasses royales.
— Comment le sais-tu ?
— Je connais ce coffre. Je l'ai fait réparer il y a deux ans. Le serrurier m'a montré la mécanique : il faut tourner trois fois à gauche jusqu'au chiffre du roi, deux fois à droite jusqu'à l'année de naissance de sa fille, puis la clé passe par le haut du meuble, pas par le devant.
Camille le dévisagea. Sa blessure, sa fatigue, et pourtant il lui offrait là, sur un plateau, la seule carte qu'ils possédaient.
« Étienne, ils te cherchent. Si tu es pris une deuxième fois…
— Alors il vaut mieux que je fasse ce que je sais faire avant d'être repris. Il esquissa un sourire fatigué. Je suis payé pour compter l'argent de la cour, Camille. Je connais les faiblesses de chaque coffre de Versailles mieux que ses propriétaires.
Elle inspira profondément. Le plan se forma dans sa tête comme un croquis sur du papier de soie.
« Écoute-moi. J'ai repéré un espion de Drouet dans la maison de la reine. Une femme de chambre rousse qui n'arrête pas de tourner autour de mes mètres de tissu. À cette heure-ci, elle fait son rapport quotidien dans son bureau personnel — je peux la retenir. Le temps qu'elle parte, toi tu passes par le grenier. Les conduits d'air descendent directement derrière la tapisserie.
« Et pour Drouet lui-même ?
— Il a une audience avec le contrôleur général chaque matin. Pendant cette heure-là, il ne voit personne. Mais je vais créer un motif de distraction supplémentaire. Il sourcilla. Tu te souviens du duc de Chartres qui te doit de l'argent ?
— Floué au jeu, il y a trois mois, dix mille livres. Il m'a évité depuis.
— C'est l'heure. Envoie-lui un mot disant que sa dette est connue de la reine, que tu es prêt à en parler ce soir au souper du roi. Il viendra faire un scandale à l'office des finances dans une heure. Tout le monde regardera ailleurs.
Étienne resta silencieux un long moment.
« Tu veux que je vole un coffre protégé par le plus redoutable espion de la police secrète, pendant que tu organises une diversion, le tout une semaine avant que l'homme ne me fasse pendre ?
— Exactement.
Il rit — un rire franc, presque léger, qui lui fit oublier un instant le poids de l'acier sous sa chemise. Il s'approcha d'elle, posa sa main sur son bras.
« Tu es la femme la plus terrifiante que j'aie jamais rencontrée.
— Je prends ça comme un compliment.
Il ne retira pas sa main. Elle ne la repoussa pas. Le temps s'étira entre eux, dans cette aube froide où personne ne les voyait.
« Camille, murmura-t-il. Hier soir, quand le feu a pris, quand je t'ai perdue de vue dans la fumée… je me suis rendu compte que je n'avais peur de la mort que parce qu'elle m'empêcherait de te revoir.
Elle sentit son cœur battre trop fort. Dans sa vie d'avant, elle n'avait jamais été bonne à ce genre de choses. Trop de travail, trop de défilés, trop de distances. Mais ici, dans ce monde de soie et de trahisons, elle découvrait une autre version d'elle-même.
« Alors ne te fais pas prendre, répondit-elle doucement. Nous avons un coffre à ouvrir.
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L'attente fut le pire. Camille passa l'heure suivante dans l'atelier de couture du Trianon, escortant la rousse espionne de pièce en pièce — un ruban retrouvé, une dentelle à comparer, un patron à recopier. La femme, que Marie Antoinette appelait « Rose », la suivait avec une docilité exaspérante.
Mais à dix heures et demie, le cri retentit comme prévu : le duc de Chartres traversait les cours en tempête, exigeant de parler à Drouet « sur-le-champ, à propos d'une dette et d'une calomnie ». Les gardes s'agitèrent. Rose, les yeux brillants, fit mine de sortir pour voir ce qui se passait.
Camille lui attrapa le poignet.
« Vous me copierez cette rose avant de partir, ordonna-t-elle d'un ton qui n'admettait pas de refus. C'est la préférée de la reine.
Rose hésita, jeta un regard vers la fenêtre, puis obéit avec un pincement de lèvres qui fit presque sourire Camille.
À onze heures moins le quart, Étienne apparut dans l'embrasure de la porte du petit salon privé où elle l'attendait, les mains vides, le visage grave.
« Le coffre était vide, dit-il sans souffle. Drouet a changé sa cachette.
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Sept jours. Sept jours pour trouver la grotte d'Apollon, sans les objets, sans autre piste.
Mais Étienne s'accroupit soudain, ouvrit sa veste. Il tira de sa ceinture un étui de cuir qu'il lui tendit.
« Mais j'ai trouvé autre chose. Près du coffre, dans une liasse de rapports, Drouet a gardé une lettre de Morel — une seconde lettre, celle qu'il n'a jamais envoyée. Il la regarda avec une intensité qui la fit frissonner. Elle mentionne une autre machine. Un miroir secondaire. Dans la maison de naissance de Marie Stuart, à Reims.
Camille s'empara de la lettre. L'encre brunie, l'écriture penchée. Les mots dansaient devant ses yeux.
« Reims, répéta-t-elle. C'est à plusieurs jours de voyage.
— À cheval, en passant par les routes royales, trois jours si nous ne nous arrêtons pas.
Elle le dévisagea. Il était couvert de suie, épuisé, marqué par la nuit. Et pourtant il lui parlait déjà de chevauchées, de fuite, d'un autre horizon.
« Le bal masqué de la reine est demain, dit-elle lentement. Si nous disparaissons avant, elle retirera sa protection. Drouet nous aura — ou ce que nous laisserons derrière nous.
Étienne la prit par les épaules.
« Camille. Tu es une couturière. Tu sais que chaque robe a deux façons d'être portée : une devant le monde, une seule pour l'intime. Demain, nous serons au bal. Nous sourions, nous dansons, nous laissons croire que nous sommes là pour rester. Et puis, pendant que tout le monde a les yeux sur la reine qui portera ta création, nous partons pour Reims.
Un silence. Elle sentait la chaleur de ses mains à travers le lin.
« Et qu'est-ce que nous laisserons à la reine sans sa collection ?
— Une promesse. Et peut-être un mensonge. Il sourit. Tu m'as appris que les couturiers savent rendre belles même les choses impossibles.
Camille ferma les yeux. Dans sa tête défilèrent les semaines passées : les brumes du temps, les soies volées, cette femme dans les coulisses de l'Opéra cherchant son enfant, cette autre femme sur le trône qui la regardait avec trop de curiosité. Mais surtout, il y avait lui. Étienne. Debout devant elle dans un monde qui ne lui appartient pas, prêt à tout risquer pour la voir rentrer chez elle.
Elle ouvrit les yeux.
« Alors il nous reste vingt-quatre heures pour trouver le moyen de voler une cassette au plus puissant espion de France, danser devant la cour, et disparaître avant l'aube.
Il prit sa main et la porta à ses lèvres.
« Les défis impossibles ont toujours été ma spécialité.
Dehors, la cloche de Versailles sonna la fin de la matinée. Quelque part, Drouet devait sourire en serrant contre lui la cassette qu'il ne savait pas encore menacée.
Mais le sourire que Camille vit à cet instant n'appartenait qu'à Étienne — et, pour la première fois depuis qu'elle avait traversé le temps, elle se demanda si elle avait vraiment envie de revenir.
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