La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 3: A Favor for a Footman
La vapeur s’élevait encore des bassines d’eau chaude quand on frappa à la porte de la buanderie. Camille sursauta, le fer à repasser encore à la main. Les autres filles levèrent à peine la tête — Marguerite leur avait appris à ne pas s’étonner des allées et venues à Versailles. On frappa de nouveau, plus sec.
La porte s’entrouvrit sur un jeune homme en livrée bleu et or, poudré et légèrement essoufflé. Il jeta un regard circulaire, repéra Camille, et son visage s’éclaira d’un soulagement presque théâtral.
— Toi. La nouvelle.
Camille posa le fer. — Qui me cherche ?
— On m’a dit que tu reprisais mieux que les autres. Marguerite l’a murmuré à ma sœur, qui sert au deuxième étage.
Le jeune homme entra sans y être invité, refermant la porte derrière lui. Il tira de sous sa veste un paquet de tissu soigneusement plié, qu’il déposa sur la table comme s’il s’agissait d’un reliquaire.
— C’est la robe de la marquise de Créquy. Elle doit la porter demain pour la présentation des ambassadeurs. La couture du côté a cédé — tu vois, là — et si la marquise s’en aperçoit, c’est moi qu’on renverra pour avoir mal accroché le vêtement pendant le transport.
Il parlait vite, avec cette anxiété particulière de ceux qui servent trop près du pouvoir.
Camille déplia le tissu. C’était un brocart de soie couleur champagne, brodé de perles fines le long du corsage. Elle en eut presque le vertige — ce genre de travail, elle l’aurait fait les yeux fermés dans son atelier parisien. Mais ici, dans les sous-sols de Versailles, son savoir-faire était une arme secrète.
— Je peux la réparer, dit-elle. Il me faut une heure, une aiguille fine, et du fil de soie assorti.
Le visage du footman s’illumina. — Parfait. Mais il faut que ce soit fait avant le dîner de la Reine, et la marquise ne se sépare jamais de sa robe le soir. Il faut...
Il hésita, comme s’il pesait le poids d’un aveu.
— Il faut que je te fasse entrer dans l’atelier du tailleur de la Couronne. Les fournitures y sont. Personne n’y travaille après l’heure des vêpres.
Camille sentit son cœur battre plus vite. L’atelier du tailleur de la Couronne. Depuis qu’elle avait identifié la clé dans sa poche — cette clé étrangement familière, gravée d’un motif qu’elle n’arrivait pas à situer — elle cherchait un moyen d’explorer les parties du château interdites aux servantes. Et voilà qu’on lui offrait l’occasion sur un plateau.
— D’accord, dit-elle. Ce soir. Montre-moi où.
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L’atelier sentait la cire, le bois précieux et la sueur de générations d’artisans. Camille y entra en retenant son souffle, une bougie à la main, le footman — il se nommait Lucien — fermant discrètement la porte derrière elle.
— Je reviens dans une heure, murmura-t-il. Si quelqu’un vient, cache-toi derrière les mannequins.
Il disparut dans le couloir sombre. Camille resta seule, entourée de rouleaux de tissus qui s’élevaient jusqu’au plafond, de patrons en papier jauni, de bustes rembourrés affichant les mensurations des dames de la cour. Elle aurait pu passer des heures à tout examiner — chaque étoffe racontait une histoire, chaque coupe révélait une intention. Mais elle n’avait pas le temps.
Elle trouva les aiguilles dans un coffret de bois, le fil de soie dans une boîte en laiton. La réparation de la robe de la marquise ne demanda que quelques minutes : ses doigts retrouvaient des gestes que son corps moderne avait perfectionnés avant même qu’elle ne soit Claire Martin. Elle cousait avec une précision qui la surprenait elle-même.
La robe réparée, repliée avec soin sur une chaise, Camille se laissa distraire. La clé pesait dans sa poche. Elle la sortit, la fit tourner entre ses doigts, observa la lumière de la bougie courir sur ses arêtes usées.
Cette clé ne ressemblait à aucune serrure qu’elle avait vue à Versailles — du moins, parmi les portes auxquelles elle avait accès. Mais un atelier de tailleur ? Avait-il existé ici, avant elle, un lieu secret où des mains habiles avaient œuvré loin des regards ?
Elle fit le tour de la pièce, les doigts courant le long des boiseries, cherchant un panneau moins poussiéreux que les autres, une serrure dissimulée, une anomalie.
Et puis elle la vit.
Au fond de l’atelier, derrière un rideau de velours vert, une porte basse presque invisible dans l’ombre du mur. Sa serrure était ancienne, ouvragée, ornée d’un motif qu’elle connaissait sans pouvoir le nommer.
Camille avança, la clé serrée dans sa main moite.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
La voix était glaciale, cultivée, et portait l’autorité absolue de quelqu’un qui n’avait jamais eu besoin de crier.
Camille se retourna. Un homme se tenait dans l’embrasure de la porte principale — grand, carrure imposante, habit de velours noir, jabot de dentelle immaculé. Son visage était ciselé, presque beau, mais ses yeux avaient la couleur et la température d’un hiver interminable.
Le Comte de Vaudreuil.
Elle l’avait vu de loin, la première semaine, traversant la galerie des Glaces avec sa suite. On murmurait qu’il était l’amant en titre de la comtesse de Polignac, qu’il faisait et défaisait les carrières à la cour, que le Roi lui-même consultait ses conseils. Le voir ici, dans les entrailles du château, à cette heure, était une impossibilité.
— Réponds, ou je te fais fouetter.
Camille cacha la clé dans sa poche d’un geste qu’elle espéra discret. — Je réparais une robe, monseigneur. Pour la marquise de Créquy. Je devais...
— Tu devais être à la buanderie, pas fouiller les appartements privés du tailleur de la Couronne.
Il s’approcha, et chaque pas semblait comprimer l’air de la pièce. Il jeta un regard dédaigneux à la robe pliée sur la chaise, puis à Camille, comme on examine un insecte curieux mais répugnant.
— Une lavandière qui coud aussi bien ? Intéressant.
— Je ne suis pas une lavandière, monseigneur. Je suis une couturière, à qui on a demandé de porter les seaux en attendant une place plus convenable.
Mensonge audacieux — elle le regretta immédiatement. Mais quelque chose en elle refusait de s’humilier devant cet homme, dont le regard la mettait mal à l’aise pour des raisons qu’elle ne s’expliquait pas.
Vaudreuil sourit. Un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Une couturière qui connaît son métier, qui entre par effraction dans l’atelier du tailleur royal, qui ne tremble pas devant un comte. Tu n’es pas ce que tu prétends être, ma petite.
Il fit un pas de plus. Il était trop proche. L’odeur de son eau de Cologne — lavande et ambre — envahit les sens de Camille.
— Et cette clé que tu cachais ? Montre-la-moi.
Camille recula d’un pas, heurtant le rideau de velours qui se souleva, révélant la porte basse. La clé dansait dans sa poche comme un cœur battant.
— Il n’y a pas de clé, monseigneur. Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Les yeux de Vaudreuil se rétrécirent. Il tendit la main, lentement, comme on approcherait d’un serpent.
— Tu crois que je n’ai pas entendu le cliquetis ? Tu crois que je suis aveugle à ce que tu es ?
Il saisit le poignet de Camille d’une poigne ferme mais pas brutale, et força sa main hors de la poche. La clé tomba sur le parquet avec un tintement clair qui sembla résonner longtemps dans le silence.
Vaudreuil la ramassa. Il la retourna, observa le motif gravé, et Camille vit quelque chose changer dans son regard — une étincelle de reconnaissance, presque de peur.
— Où as-tu trouvé ça ? demanda-t-il, la voix soudain plus basse, plus dangereuse.
— Je l’ai trouvée près du village. Avant d’être engagée ici.
Mensonge. Mais que pouvait-elle dire ? Que cette clé venait d’un autre siècle, d’un autre atelier, d’une autre vie ?
Vaudreuil la fixa longuement. Puis, avec une lenteur calculée, il glissa la clé dans la poche de son gilet.
— Cette clé, dit-il, ouvre un lieu que tu n’es pas prête à connaître. Je vais la garder. Et toi, tu vas retourner à tes seaux, ta robe, ta réparation — et tu vas oublier que tu as vu cette porte.
Il se pencha, si près que Camille vit la cicatrice fine qui traversait sa lèvre supérieure.
— Mais si tu évoques cette conversation à quiconque, que tu cherches à t’approcher de cette porte par d’autres moyens — je te ferai disparaître, et personne, pas même la Reine, ne demandera où tu es passée.
Il recula, dégaina un mouchoir de sa poche et s’essuya négligemment les doigts, comme s’il avait touché quelque chose de sale.
— Prends ta robe et sors. Et que je ne te revoie plus dans les étages.
Camille saisit la robe de la marquise et se dirigea vers la porte, le cœur battant si fort qu’elle entendait son propre pouls. Elle s’arrêta sur le seuil, se retourna.
— Monseigneur, dit-elle, bravant la peur qui lui serrait la gorge. La marquise attend sa robe pour demain.
Vaudreuil la regarda sans ciller.
— Alors tu feras en sorte qu’elle l’ait. Et tu continueras à faire ton travail, comme si rien ne s’était passé.
Il ne fallut pas plus que cela. Camille sortit, refermant la porte de l’atelier derrière elle, et s’appuya un instant contre le mur du couloir, les jambes en coton.
La clé qu’elle avait portée à travers les siècles, la clé qui aurait pu la mener vers la vérité — cet homme l’avait prise en quelques secondes. Et pire : il l’avait reconnue.
Il savait ce que cette clé ouvrait. Et il croyait que Camille le savait aussi.
Elle regarda ses mains tremblantes, encore marquées par la serrure invisible de cette porte basse. Elle n’avait plus de clé. Mais elle avait quelque chose d’autre : un nom. Le Comte de Vaudreuil connaissait le secret de Versailles — et maintenant, elle allait découvrir ce que ce secret cachait.
Même si cela devait la mener droit en enfer.