La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 4: The Vicious Circle
La porte de l’atelier claqua derrière elle avec un bruit sec qui résonna dans le couloir désert. Camille resta figée, le souffle court, les mains tremblantes contre le bois froid. Le Comte de Vaudreuil avait sa clé. Cette clé qui était son seul lien avec son époque, avec son atelier parisien, avec sa vie. Et il savait. Il savait ce qu’elle ouvrait, ou du moins il le prétendait.
Elle ne prit pas le temps de réfléchir. Elle courut. Ses sabots claquaient sur les dalles de pierre, et elle priait pour que personne ne la remarque à cette heure indue. La lessive. Elle devait retourner à la lessive, comme si de rien n’était, comme si elle n’avait pas violé l’interdit le plus sacré de la domesticité versaillaise : pénétrer dans les appartements réservés aux courtisans et à leurs serviteurs attitrés.
Ce fut trop tard.
« Vous là-bas ! »
La voix était froide, autoritaire. Un homme en livrée bleue et argent, l’insigne de l’intendance brodé sur la poitrine, la toisait d’un air méprisant. Il était accompagné de deux gardes suisses, leurs hallebardes dressées comme des menaces silencieuses.
« Cette zone est interdite aux blanchisseuses. Quel est votre nom ? »
Camille ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son esprit s’emballait, cherchant une excuse plausible, un mensonge crédible qui ne la trahirait pas davantage. Elle était déjà compromise. Vaudreuil l’avait prise en flagrant délit, avait confisqué sa clé, et la menaçait de conséquences qu’elle ne comprenait pas pleinement. Maintenant elle allait perdre sa place, et sans place au château, elle n’avait plus aucun moyen de trouver son chemin de retour.
« Je vous ai posé une question, fille. »
Les gardes s’avancèrent. Camille recula, le dos contre la porte de l’atelier qu’elle venait de quitter. Le visage du fonctionnaire était dur, impitoyable. Il sortit un petit carnet de sa poche, prêt à inscrire son nom et son délit. La fin de tout.
C’est alors que la porte s’ouvrit derrière elle. Non pas celle de l’atelier, mais celle du corridor adjacent, celle qui menait aux bureaux des services financiers. Un jeune homme en émergea, tenant une liasse de papiers sous le bras. Il portait une veste sobre de drap gris, sans broderie, sans ornement inutile, mais son port était droit et son regard vif. Il s’arrêta en voyant la scène.
« Monsieur Delacroix, dit-il d’une voix calme, qu’est-ce que cela signifie ? L’intendance s’occupe-t-elle désormais des déplacements des domestiques ? »
Le fonctionnaire – Delacroix – se raidit légèrement. « Monsieur Olivier, cette fille a été surprise en train de rôder dans les appartements privés de la reine. Nous appliquons les procédures. »
Le jeune homme – Étienne Olivier, si Camille avait bien entendu – jeta un coup d’œil rapide sur elle. Son regard s’attarda un instant sur ses mains. Des mains de couturière, rêches de lessive et de savon, mais étrangement délicates, comme si elles connaissaient aussi l’aiguille fine.
« Les procédures, répéta Étienne. Vous avez raison, monsieur Delacroix. Les procédures veulent qu’une blanchisseuse surprise hors de ses quartiers soit questionnée avant d’être renvoyée. Mais peut-être devriez-vous d’abord prendre connaissance de ceci. »
Il tendit une lettre cachetée à Delacroix. Le fonctionnaire la prit, la retourna entre ses doigts, puis la décacheta avec une réticence évidente. Ses yeux parcoururent le texte, et Camille vit son expression passer de la morgue à une inquiétude mal dissimulée.
« La caution de la Maison de la Reine », murmura-t-il.
« Précisément, dit Étienne avec un sourire mince. La Maison de la Reine a des besoins spécifiques en matière de personnel. Certaines compétences sont rares, vous le savez. On ne renvoie pas une servante qui a été requise pour une mission particulière, si ?
— Et quelle mission, si je puis me permettre ? »
Étienne se tourna vers Camille. Dans ses yeux, elle lut une chose inattendue : pas de l’arrogance, mais une curiosité sincère, presque amusée. Comme s’il se demandait lui-même ce qu’il faisait en train de la sauver.
« Une mission que je suis chargé d’évaluer pour le compte de la garde-robe. Cette femme a été signalée comme ayant un talent remarquable en matière de couture. La nouvelle Dauphine, vous le savez, arrive dans quelques semaines. Son trousseau est loin d’être complet. On cherche des mains sûres pour répondre aux désirs les plus pressants de Son Altesse. »
Camille comprit. Étienne avait vu, dans son atelier — non, il ne pouvait pas avoir vu dans l’atelier, il ne s’y trouvait pas. Mais Vaudreuil avait parlé de la Seamstress, de son talent, avant de confisquer la clé. La rumeur courait déjà. Et ce jeune officier, qui passait par là, avait transformé la rumeur en bouclier.
Delacroix rangea la lettre dans sa poche intérieure. « Très bien. Je note cette intervention. Mais si vous me trompez, monsieur Olivier, ce sera votre poste qui sera en jeu. Je vous recommande de vérifier vos sources. »
Il fit signe aux gardes, et tous trois s’éloignèrent dans la pénombre. Camille expira l’air qu’elle ne savait plus retenir. Ses jambes tremblaient sous la jupe mouillée de lessive.
Étienne se tourna vers elle, son visage sérieux mais sans dureté. « Vous pouvez me remercier, bien que je doive vous avouer que je ne sais pas encore pourquoi je viens de me compromettre pour une blanchisseuse qui s’aventure où elle ne devrait pas. »
« Je suis couturière, murmura Camille. Pas blanchisseuse. Je… je suis placée dans les cuisines de buanderie, mais ce n’est pas mon métier. Je sais coudre. Vraiment bien.
— Vraiment bien, répéta-t-il avec un sourcil levé. Vous parlez de vous avec une assurance que je n’attends pas d’une servante.
— Je parle avec l’assurance de ce que je sais faire. »
Il y eut un silence. Étienne l’examina ouvertement. Puis, d’un geste brusque, il remit ses papiers sous son bras.
« Écoutez-moi, mademoiselle… ?
— Camille.
— Eh bien, Camille. Dans trois jours, le Comte de Vaudreuil n’aura plus toute sa liberté d’action dans le château. La nouvelle garde-robe de la Dauphine sera présentée à la reine, et la reine voudra voir des créations neuves. Ce dont on a besoin, croyez-moi, ce n’est pas d’une blanchisseuse qui sait tenir une aiguille. C’est d’une vision. La mode de Paris est usée, copiée, recyclée. Marie Antoinette veut surprendre sa future belle-fille. Si vous avez vraiment ce talent, mademoiselle Camille, je peux vous recommander à la surintendante de la garde-robe de la reine. Mais je ne le ferai que si vous me promettez que vous pouvez faire mieux que tout ce qu’ont dessiné les ateliers de la capitale. »
Camille sentit son cœur battre dans sa gorge. Elle n’avait plus sa clé. Elle n’avait plus sa porte secrète. Mais elle avait toujours son savoir. Toute la technique, toute la vision du XXIe siècle, comprimée dans ses doigts.
« Je le peux, dit-elle. Donnez-moi du tissu, des aiguilles, et une femme pour la taille. Je peux créer une robe que Versailles n’a jamais vue.
— Vous en êtes sûre ?
— Absolument. »
Étienne sourit — un vrai sourire, bref mais sincère. « Alors vous venez de vous faire une amie dans les services financiers. Cela pourra vous être utile, croyez-moi. Les comptes de la cour sont aussi dangereux que les couloirs de la reine. »
Il fit demi-tour, puis s’arrêta. « Trois jours, Camille. Ne me décevez pas — je déteste perdre au jeu. Surtout quand je joue pour quelqu’un qui ne le mérite pas. »
Il disparut au détour du corridor. Camille resta seule dans l’obscurité, les mains moites, la tête pleine d’esquisses.
Elle ne savait pas comment retourner chez elle. Elle ne savait pas comment récupérer sa clé. Mais elle savait comment coudre. Et ce soir, pour la première fois depuis son arrivée dans ce siècle, cela suffirait peut-être pour rester en vie.