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La Couturière de Versailles

Lire le chapitre 5: The Measure of a Queen

L’aiguille glissa sur le satin, une fois de plus. Camille serra les mâchoires, retira le fil, et recommença. Autour d’elle, l’atelier de la garde-robe tremblait d’activité : des servantes couraient, des brodeuses juraient à voix basse, et l’air sentait la cire, la poudre et la sueur. Elle avait trois jours. Il en restait deux.

Elle avait choisi un tissu que personne n’aurait osé toucher : un coton léger, presque fluide, réservé aux doublures. Trop humble pour la cour, trop moderne pour ce siècle. C’était exactement pour ça qu’elle l’avait pris.

— Vous êtes folle, avait dit la première lingère en voyant ses croquis.

Camille n’avait pas répondu. Elle avait tracé des lignes nettes, une taille haute, une jupe qui tombait sans vertugadin. Une robe dans laquelle on pouvait *respirer*. Dans laquelle une femme pouvait marcher, s’asseoir, peut-être même penser.

Elle coupa le corsage en biais, comme on coupe un vêtement de sport. Ses doigts retrouvaient des gestes vieux de deux cents ans à venir, une mémoire du corps qui ignorait le décalage. Elle chantonnait presque, concentrée, bercée par le tic-tac invisible de son propre savoir.

— Mademoiselle Dubois ?

Elle leva les yeux. Une jeune femme en tablier blanc se tenait sur le seuil, les mains tachées d’indigo.

— On vous demande. La Dauphine vous attend.

Le cœur de Camille fit un bond désordonné. *Déjà ?*

On la mena à travers un dédale de couloirs qu’elle n’avait pas eu le temps de mémoriser. L’antichambre de la reine était bondée, un essaim de soie et de murmures. Quelqu’un ricana sur son passage ; elle ne ralentit pas.

Marie-Antoinette était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Son visage, plus jeune que sur les portraits, avait cette pâleur de lait qu’aucun fard ne pouvait égaler. Elle leva les yeux, et Camille sentit le poids d’un regard qui avait appris à juger les gens en une seconde.

— On me dit que vous dessinez des robes comme un homme de métier, dit la Dauphine sans préambule. Faites voir.

Camille déplia son croquis sur le guéridon. Sa main ne tremblait pas. Elle s’en étonna.

— J’ai pensé à Votre Altesse, dit-elle. À la chaleur des fêtes, à la pesanteur des parures. J’ai pensé à une robe qui serait une seconde peau — pas une armure.

Marie-Antoinette pencha la tête. Son doigt suivit une ligne du dessin, le tissu marqué en biais, la coupe simple.

— On me dit que vous voulez supprimer le panier.

— Je veux alléger la silhouette, Altesse. Garder l’élégance, perdre l’enfermement.

La Dauphine resta silencieuse un long moment. Camille retenait son souffle. Dans ce siècle, on ne parlait pas à une reine comme à une cliente. Mais quelque chose dans les yeux de Marie-Antoinette — un éclat, une fatigue, une faim de nouveauté — lui disait qu’elle avait raison de tenter le coup.

— Et vous comptez faire ça en deux jours ?

— J’ai commencé hier.

Marie-Antoinette sourit. Un vrai sourire, pas celui des portraits.

— Alors montrez-moi.

On installa Camille dans un cabinet voisin du salon de la reine. On lui apporta du fil d’or, des rubans, des perles qu’elle n’utiliserait pas. Elle travailla pendant des heures, dos courbé, la nuque raide, les doigts endoloris. Elle ne pensait pas au retour. Elle pensait à la robe, au tombé du tissu, à l’éclat de la couture invisible.

Quand le soir tomba, elle recula pour observer son œuvre. La robe était presque achevée. Elle n’avait jamais rien fait de plus simple, ni de plus juste. Un léger souffle d’air passa par la fenêtre, et pour une seconde, elle crut sentir l’odeur des ateliers de sa propre époque — le coton neuf, le café, le métal des machines.

Puis la porte s’ouvrit.

La femme qui entra ne frappa pas. Elle était petite, vive, vêtue d’une robe d’un rose extravagant, et ses yeux noirs balayèrent la pièce avec l’autorité de quelqu’un qui possédait les lieux. Rose Bertin. La couturière attitrée de la reine. La femme qui habillait Versailles depuis dix ans.

— On m’avait dit qu’il y avait une nouvelle agnelle dans la bergerie, dit-elle d’une voix douce et coupante. Je n’y croyais pas.

Elle s’approcha de la robe sans y être invitée. Ses doigts effleurèrent le coton, en évaluèrent l’épaisseur. Elle rit, un petit rire clair, sans joie.

— C’est une doublure. Vous habillez la reine d’une doublure ?

— C’est une robe respirante, dit Camille. Simple et digne.

— Simple, oui. Digne, on verra. Vous savez comment on appelle une femme qui s’habille simplement à la cour ? Une femme qui n’a pas d’autre choix.

Bertin laissa retomber le tissu avec une grimace. Elle fit un tour de la pièce, toucha un ruban, déplaça une paire de ciseaux, comme si elle marquait son territoire.

— Vous venez d’où, ma petite ?

— De la campagne, répondit Camille.

— Ça se voit. Vous croyez que la reine va porter une robe de paysanne devant la cour entière ? Que les courtisans n’en riront pas ? Que les ambassadeurs n’en écriront pas à leurs rois ?

Camille se força à rester calme. Les insultes étaient une stratégie. Elle raviva le souvenir de son ancienne vie, de ses propres rivales, de leurs petites guerres. C’était la même chose. Juste deux siècles plus tôt, avec plus de perruques.

— Si la robe plaît à la reine, dit-elle, le reste m’est égal.

Bertin s’arrêta, la regarda comme on regarde un insecte intéressant.

— La reine, c’est moi que ça regarde. Je connais ses goûts, ses caprices, ses fatigues. Je sais ce qui la rend belle et ce qui la rend triste. Et vous, vous avez vu un croquis et vous venez offrir du coton à une femme qui ne porte que le meilleur de Lyon et de Gênes.

— Elle a besoin de mieux.

Le silence se fit épais. Bertin arqua un sourcil. Elle s’apprêtait à répondre quand une voix venue du seuil les interrompit.

— Mademoiselle Bertin. Je ne vous savais pas de passage.

C’était Étienne. Il se tenait dans l’embrasure, sobre dans son habit sombre, un registre sous le bras. Son regard passa sur Camille, s’attarda une seconde, puis revint à Bertin avec une politesse impeccable.

— Monsieur Olivier, répondit Bertin avec une révérence sèche. Je vois que la garde-robe attire désormais les financiers.

— La garde-robe attire surtout les factures, Mademoiselle. Et les miennes ont besoin de vérification.

Bertin pinça les lèvres. Elle toisa Camille une dernière fois, puis se retourna en faisant voler sa jupe.

— Ce sera un plaisir de voir ce que vous proposez, dit-elle par-dessus son épaule sans se retourner. Un plaisir de spectateur.

La porte claqua.

Camille souffla. Ses mains tremblaient enfin, maintenant que le danger était passé. Étienne posa son registre sur la table, s’approcha de la robe, l’examina sans la toucher. Il ne dit rien pendant un moment. C’était un homme qui réfléchissait avant de parler.

— Vous avez fait une ennemie, dit-il enfin.

— J’en avais besoin d’une autre ?

— Vous n’aviez pas besoin de celle-là, non. Bertin a l’oreille de la reine depuis plus de dix ans. Elle peut vous détruire avant que la robe ne soit terminée.

— Alors il faut que la robe soit parfaite.

Étienne la regarda avec une attention nouvelle. Quelque chose, dans son attitude, trahissait un intérêt qui dépassait les factures.

— Vous avez un don, dit-il. Et vous une manière de ne pas reculer qui me trouble.

— Me trouble dans quel sens ?

Il ne répondit pas. Il sortit une petite clé de sa poche, la fit tourner entre ses doigts, puis la remit.

— Je vous ai trouvé un endroit où dormir près du château. Une chambre chez une veuve, propre et discrète. On vous y attend ce soir.

— Pourquoi faites-vous ça ?

Il regarda la robe, puis le visage de Camille.

— Parce qu’à la cour, dit-il d’une voix plus basse, ceux qui ont un talent sincère sont rares. Et ceux qui ont un secret le sont encore plus.

Il sortit. Les mots restèrent suspendus derrière lui, un fil que Camille ne pouvait pas couper.

Elle se retourna vers la robe. Ses doigts trouvèrent le bord du corsage, une petite couture qu’elle avait faite machinalement, sans réfléchir. Là, à l’intérieur du tissu, elle avait brodé un motif minuscule sans même s’en apercevoir : une ligne de points dorés, formant un cercle traversé d’une flèche.

Le même motif que sur la porte dissimulée du tailleur. Le même que sur la clé que Vaudreuil lui avait prise.

*Mon Dieu*, pensa-t-elle. *Ce n’était pas un dessin. C’est une mémoire.*

Elle regarda ses doigts comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Son corps savait ce que sa raison ignorait. Et si cette robe était aussi une carte ?

La nuit tombait, et le poids du secret venait de se déplacer, imperceptiblement, vers elle.