La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 6: A Stitch in Time
La pièce sentait encore la cire et le bougeoir mal éteint. Camille fit trois fois le tour de son nouveau logement — une mansarde sous les combles, pas plus grande que sa salle de bain à Paris moderne, mais à elle seule, pour la première fois depuis son réveil dans ce siècle.
Elle s’arrêta devant la penderie en chêne massif. On y avait pendu ses pauvres hardes de blanchisseuse, désormais inutiles. Son regard glissa le long des planches, des moulures, des angles. Quelque chose clochait. Le panneau de droite semblait plus profond de deux doigts que celui de gauche.
Elle s’accroupit et fit courir ses doigts le long de la jointure. Rien. Puis elle se releva, poussa les vêtements de côté et tâtonna le fond du placard. Là, sous le rebord, une petite saillie de bois. Elle appuya. Un déclic sec, un panneau coulissa, révélant une cavité.
Un cahier de cuir usé. Un crayon de charbon. Une aiguille d’argent, fine comme un cheveu. Et une bobine de fil d’or — le même fil d’or, exactement le même, que celui qui l’avait aspirée à travers la robe du mannequin dans sa boutique.
Camille s’assit sur le plancher, le cahier sur les genoux. Sa main tremblait. Elle l’ouvrit.
Des croquis. Des silhouettes longilignes, des coupes asymétriques, des décolletés structurés, des ourlets relevés qui n’avaient rien à voir avec les lourdes robes à paniers de la cour. De la couture 1920. Puis des pages plus récentes — des robes à épaules marquées, des tailleurs géométriques, du New Look. Encore plus loin : des pantalons fuseaux, des mini-robes trapèze, des créations de plastique recyclé. Elle reconnut les dernières pages avant de les voir : ses propres collections, ses collections à elle, le travail de dix ans de sa vie parisienne, annoté en marge avec des corrections qu’elle n’avait jamais faites.
La dernière page portait une inscription, d’une écriture nerveuse, penchée :
« Si tu lis ceci, tu sais que tu n’es pas d’ici. La porte ne s’ouvre que de l’intérieur. Mais l’intérieur n’est pas toujours où l’on croit. — E. »
Camille relut trois fois. E. Une signature. Une autre femme? Un autre homme? Une autre voyageuse, ou un voyageur. Quelqu’un qui avait vécu ici, dans cette pièce, qui avait dessiné les modes des années futures, qui avait connu la porte et le fil d’or.
Un bruit dans le couloir la fit sursauter. Elle fourra le cahier dans sa chemise, replaça le panneau, cacha la cavité derrière les vêtements. Quand la porte s’ouvrit, elle était debout, l’air aussi innocent qu’une laitière surprise en train de rêvasser.
Étienne Olivier se tenait sur le seuil, un rouleau de parchemins sous le bras. Il portait le même habit bleu sombre, la même cravate d’une blancheur maniaque, les mêmes yeux qui semblaient tout noter, tout calculer.
« Mademoiselle Dubois. » Il s’inclina brièvement. « On m’a dit que vous logiez ici. Je suis venu vous parler, non pas de mode, mais d’argent. »
Camille croisa les bras. « Il faut croire que c’est le sujet préféré du service des finances. »
« Je préfère dire que c’est le sujet préféré de ceux qui veulent survivre à la cour. » Il entra sans y être invité, déroula un parchemin sur la petite table. « Les dépenses de la garde-robe de Sa Majesté. On m’a chargé de l’audit annuel, et votre nom vient d’y apparaître. »
Elle s’approcha. Les lignes de comptes étaient serrées, méticuleuses, chaque tissu, chaque ruban, chaque épingle chiffré à la livre près. Quelque chose à la page suivante attira son attention.
« Attendez. » Elle posa son doigt sur une ligne. « Quarante aunes de satin de Lyon, marquées pour le 3 mai dernier. Le bal du Trianon avait déjà eu lieu le 28 avril. »
Étienne se pencha. Ses sourcils se froncèrent. « Vous êtes certaine ? »
« Certaine. J’ai repassé les comptes de la reine pendant huit jours à la lingerie. J’ai mémorisé les dates des commandes plus vite que je n’ai appris les prières du matin. » Camille parcourut encore deux pages, son doigt glissant sur les sommes. « Ici aussi. Même fournisseur, deuxième commande pour une date déjà passée. Quelqu’un gonfle la facture. Et la différence… »
Elle fit le calcul de tête. La somme était substantielle. Équivalente, dans son monde moderne, à un détournement discret de plusieurs dizaines de milliers d’euros sur le budget studio.
Étienne la fixa longuement. Il ne souriait pas, ne la remerciait pas. Il la jaugeait. « Une blanchisseuse qui connaît les dates des bals royaux et qui sait auditer un registre de comptes. Vraiment. »
Camille se mordit la lèvre. Elle en avait trop dit. Mais le fil du cahier, la signature, la proximité du secret — tout cela lui mettait les nerfs à vif. Elle avait besoin qu’il soit de son côté, et la seule chose qu’elle pouvait offrir en échange de sa protection, c’était son utilité.
« Je ne suis pas une blanchisseuse, monsieur Olivier. Vous le savez déjà. Ce que je suis exactement, je ne peux pas encore vous le dire. Mais je peux vous rendre service. Ce registre contient au moins trois fausses factures. Trouvez-les avant la reine, et vous aurez un levier sur quelqu’un de haut placé. »
Il ne bougea pas pendant un long moment. Puis il replia le parchemin lentement, précisément, comme on range une arme que l’on compte bien réutiliser.
« Trois jours, mademoiselle. Vous avez trois jours pour livrer la robe de la reine. Je saurai d’ici là si ce que vous venez de me montrer est vrai ou si c’est une ruse. » Il marqua une pause, la main sur la poignée. « Et si c’est vrai, je veux savoir d’où vous venez. Pas qui vous prétendez être. D’où vous venez. Je vous préviens, je saurai si vous mentez. »
La porte se referma. Camille resta seule, le cahier contre sa poitrine, le cœur battant. Elle sortit le carnet de sa chemise et le rouvrit à la dernière page. La signature luisait sous la faible lumière du bougeoir. E.
Elle regarda par la fenêtre. La nuit tombait sur Versailles, les toits d’ardoise brillaient sous l’humidité, des fenêtres s’allumaient une à une. Quelque part dans ce labyrinthe, une porte dessinée sur un mur de l’atelier attendait une clé qu’elle n’avait plus. Et quelque part, avant elle, quelqu’un avait dessiné les futures collections de ses rêves —
Puis elle compta les pages du carnet. Il y en avait soixante-trois. Soixante-trois pages occupées sur les soixante-quatre qui composaient le cahier. À la toute fin, une dernière feuille avait été découpée à la lame. Il restait seulement une auréole de déchirure, fine comme un fil d’or.