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La Couturière de Versailles

Lire le chapitre 7: The Queen's Gambit

Les rideaux de velours bleu nuit étouffaient la lumière des bougies, mais pas le murmure excité de la cour. Camille se tenait dans l'antichambre de la reine, les mains moites sous son tablier de couturière. Marie Antoinette, assise devant sa coiffeuse, lui fit signe d'approcher.

« Mademoiselle Dubois. On me dit que vous avez fait des merveilles avec cette robe de mousseline. » La reine tourna son visage poupin vers elle, ses yeux brillant d'un amusement calculé. « La comtesse de Provence en a pleuré de jalousie. C'est exactement ce qu'il me faut pour le bal de l'ambassade autrichienne. »

Camille s'inclina, le cœur battant. « Votre Majesté est trop généreuse. »

« Ne soyez pas modeste, cela m'ennuie. » Marie Antoinette se leva, sa robe de chambre en soie ivoire glissant sur le parquet. « Madame du Barry sera là, naturellement. Avec ses perles et ses satins criards. Je veux la faire paraître… comment dire… » Elle chercha le mot, agitant la main.

« Datée, Votre Majesté ? »

La reine rit, un son cristallin qui fit tourner quelques têtes parmi les dames d'atour. « Exactement. Datée. Je veux du simple, du blanc, de la pureté. Mais pas de la simplicité de fermière. Du chic. Vous comprenez ? »

Camille comprenait. Elle comprenait trop bien. Le pouvoir de la mode n'était pas dans le tissu, mais dans le message. Et Marie Antoinette voulait déclarer qu'elle était l'avenir, tandis que du Barry n'était qu'un vestige du passé.

« J'ai une idée, Majesté. Une toile de mousseline blanche, presque transparente, tombant droit des épaules. Une ceinture de soie pâle, nouée simplement. Et surtout, aucune broderie lourde, aucun bijou qui alourdit. Seulement… » Elle hésita. Oserait-elle ? « Seulement des fils d'or, tissés dans le tissu lui-même, si fins qu'ils ne se verraient qu'au mouvement. Comme un secret que la lumière révèle. »

La reine se pencha, intriguée. « Des fils d'or invisibles ? »

« Uniquement à certains angles, Majesté. » Camille pensa au fil doré dans le tiroir caché, celui qui avait accompagné sa propre traversée. Elle n'avait pas osé y toucher depuis sa découverte, mais l'idée d'en intégrer une mèche dans la robe de la reine la hantait depuis deux jours. Et si ce fil avait des propriétés que son esprit moderne ne comprenait pas ? Et si le vêtement qu'elle avait porté pour traverser le temps n'était pas le seul portail ?

« Cela me plaît, dit la reine, l'œil pétillant. Vous avez trois jours. Rose Bertin vous prêtera son atelier principal. »

Camille sentit un coup dans son estomac. Rose Bertin. Bien sûr. La reine jouait déjà ses pions.

La nouvelle du choix royal se répandit comme une traînée de poudre dans les corridors de Versailles. À midi, on chuchotait que la rosière inconnue avait détrôné la redoutable Bertin. Au souper, on racontait que Camille Dubois était en réalité une espionne anglaise envoyée pour voler des secrets d'État sous couvert de couture.

Le bruit lui parvint alors qu'elle traversait la galerie des Glaces, un carton de mousseline sous le bras. Deux femmes l'observèrent, se retournèrent, et le mot « espionne » flotta dans l'air comme une odeur de soufre.

Camille serra le carton contre sa poitrine. Ce n'était qu'une rumeur. Mais à Versailles, une rumeur pouvait tuer une carrière aussi sûrement qu'une lame.

Elle arriva à l'atelier de Rose Bertin à l'heure où les ombres s'allongeaient. L'atelier était immense, bourdonnant d'activité : une vingtaine de couturières courbées sur des métrages de soie, des rubans, des plumetis. Rose se tenait au centre, vêtue d'une robe bleu roi qui aurait pu nourrir une famille de paysans pendant un an. Elle leva la tête et lui adressa un sourire qui ne toucha pas ses yeux.

« Ah, la petite merveille. Vous êtes venue chercher vos aiguilles dorées ? »

Le ton était miel, l'hostilité palpable. Camille s'inclina poliment. « La reine m'a accordé le privilège de travailler dans votre atelier, Madame Bertin. Je ne voudrais pas vous importuner. »

« Importuner ? » Rose s'approcha, faisant tinter ses bracelets d'or. « Mais vous ne pourrez jamais m'importuner, ma petite. Je suis trop curieuse de voir comment se termine votre… aventure. » Elle se pencha, sa voix tombant à un murmure. « On dit que les espionnes finissent à la Bastille. Mais ne vous inquiétez pas. Je serai là pour vous apporter des rubans en prison. »

Camille garda son sang-froid. « Je suis sûre que la reine appréciera votre sollicitude. »

Rose ricana, se détournant déjà. « Trois jours, ma petite. Profitez-en. »

Le premier jour, Camille travailla comme une possédée. Ses doigts connaissaient les gestes, les coutures invisibles, la manière de faire tomber la mousseline pour qu'elle épouse un corps de femme sans jamais l'emprisonner. Elle choisit un fragment du fil doré — à peine un mètre — et le tissa dans la ceinture, en un motif dont elle ne comprenait pas pleinement la géométrie, mais qui semblait naturel sous ses doigts, comme si sa mémoire corporelle avait encore des leçons à lui donner.

Le deuxième jour, elle cousit presque sans s'arrêter, buvant du café amer que le valet d'Étienne lui fit passer clandestinement. Étienne. Elle avait pensé à lui souvent, à sa réserve, à la manière étrange dont il la protégeait sans jamais demander de comptes. Une protection qui commençait à ressembler à un filet tissé autour d'elle. Était-il un allié ? Un inquisiteur ? Quelque chose entre les deux ?

La réponse vint le troisième jour, sous la forme du Ministre de la Police.

Il arriva à l'aube, escorté de deux gardes en livrée sombre, tandis que Camille ajustait la dernière pièce du col. Sa voix était plate, administrative, comme s'il faisait une inspection de routine. Il demanda à voir ses mains, puis ses papiers. Il lui posa des questions sur son village natal — un village qu'elle n'avait jamais vu, dont Claire Martin, la vraie paysanne, lui avait donné les détails dans ses derniers souvenirs avant de céder la place dans son propre corps.

« Saint-Cyr-sous-Dourdan, dit-elle, le cœur battant. Ma mère était sage-femme. Mon père est mort de la rougeole quand j'avais huit ans. »

« Et comment une fille de Saint-Cyr-sous-Dourdan apprend-elle à coudre des robes dignes de la cour ? » Le Ministre sortit une lettre de sa poche. « Cette dénonciation affirme que vous avez été vue en compagnie d'un agent anglais à Paris, il y a deux semaines. »

Le temps sembla se contracter. Camille savait que la dénonciation venait de Rose Bertin ou de son réseau. Elle était piégée. Nier serait inutile. Clamer son innocence face à la machine policière de Versailles ? Ils pouvaient la jeter dans une cellule sans procès sur la foi de ce seul papier.

« Elle était avec moi ce jour-là. »

La voix d'Étienne fendit le silence. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, vêtu de son habit brun de fonctionnaire, son chapeau à la main. Ses cheveux étaient plus ébouriffés que d'habitude, comme s'il avait couru.

Le Ministre se tourna vers lui. « Monsieur Moreau. Le financier. Vous vous portez garant d'une couturière ? »

« Je me porte garant de la vérité. » Étienne entra dans la pièce, posant son chapeau sur une table, comme s'il avait tous les droits d'être là. « Le jour mentionné dans cette dénonciation, Mademoiselle Dubois était dans mes bureaux, travaillant à l'audit des comptes de la garde-robe royale. C'est moi qui l'ai fait venir. »

Le mensonge était si froid, si parfaitement formulé, que Camille elle-même y crut une seconde. Le Ministre le dévisagea longuement, puis rangea la lettre dans sa poche.

« Je vérifierai ces registres, Monsieur Moreau. Si je découvre une irrégularité… »

« Vous en découvrirez, dit Étienne. Mais pas en ma faveur. Je travaille à débusquer des irrégularités bien plus graves que la simple arrivée d'une couturière talentueuse. Dans les comptes de la maison Bertin, par exemple. »

Un silence. Le nom de Rose Bertin flotta entre eux comme une menace. Le Ministre pinça les lèvres et sortit sans un mot de plus.

Quand les portes se refermèrent, Camille laissa échapper un souffle tremblant. Étienne semblait étrangement calme, mais ses yeux, ses yeux n'avaient pas une once de satisfaction. Ils étaient presque tristes.

« Pourquoi ? lui demanda-t-elle dans un souffle. Pourquoi risquer votre carrière pour moi ? Vous me connaissez à peine. »

Étienne ramassa son chapeau. Il le tourna entre ses mains, comme s'il cherchait ses mots. « Je sais assez pour savoir que rien de ce que je crois vrai de vous ne l'est entièrement. Et ce mensonge-là, au moins, était une vérité. Vous travaillez avec moi à démêler les fraudes de Bertin. Vous êtes un atout. »

« Un atout. » Le mot sonna creux. « C'est donc ça ? Vous protégez des pièces d'échiquier ? »

Il la regarda, un éclat fugace traversant son regard. « J'aimerais que ce ne soit que cela. »

Puis il sortit, la laissant seule avec ses questions et la robe presque finie, dont la ceinture d'or semblait pulser d'une vie propre. Elle passa ses doigts sur le motif tissé et ressentit, brièvement, une chaleur étrange. Comme si le tissu la reconnaissait.

Le soir même, elle apporta la robe à Marie Antoinette. La reine l'essaya dans son cabinet privé, tourna devant le miroir. La mousseline blanche tombait comme de l'eau, et à chaque mouvement, les fils d'or dessinaient des arabesques invisibles le long des hanches, des motifs presque identiques à celui qu'elle avait brodé autrefois sans le savoir.

Marie Antoinette se figea. Elle se pencha vers le miroir.

« Mademoiselle Dubois. Venez ici. »

Le cœur de Camille s'accéléra. La reine pointait du doigt le reflet de la ceinture. Les fils d'or, en se croisant sur le satin, formaient une porte. Une petite porte avec une serrure.

La porte qu'elle cherchait depuis son arrivée.

« Que signifie ce symbole ? demanda la reine, sa voix soudain froide. Ce n'est pas un ornement que je connais. Il vient d'où ? »

Camille fixa le miroir. Le dessin était clair maintenant, indéniable. Son corps, sa mémoire, son instinct de couturière avaient tissé la carte qui la ramènerait à la porte du temps. Mais comment l'expliquer à Marie Antoinette sans se jeter elle-même dans la gueule du loup ?

Elle dit la première chose qui lui vint : « C'est un motif de chance, Majesté. Un porte-bonheur de mon village. Les femmes le cousent sur les vêtements des nouveaux-nés. »

La reine la dévisagea pendant un long moment. Puis son visage se détendit, et elle rit. « Une superstition de paysanne. Charmant. Toute la cour voudra ce symbole maintenant. Vous venez de créer une mode, ma chère. Et moi, je serai la première à la porter. »

Le reste de la soirée s'écoula comme un rêve. La reine rayonna, les compliments fusèrent, et Camille fut couverte de louanges qu'elle à peine entendit. Le motif était posé. Le message était là. Mais qui saurait le lire ?

Elle rentra à ses appartements tard dans la nuit, plus épuisée que jamais. En ouvrant la porte, elle trouva une lettre glissée sous son oreiller. Le papier était épais, et l'écriture, d'une main féminine, précise, sans compromis :

Demain, à minuit, la porte sera ouverte pour vous. Amenez votre fil d'or. — E.

Camille serra la lettre contre sa poitrine, une chaleur familière se répandant dans ses veines. E. était là, tout près. Et le jeu, miroir d'une partie commencée longtemps avant sa naissance, venait de changer de règles.

Elle n'avait plus trois jours.

Elle avait une nuit.