La Couturière de Versailles
Lire le chapitre 8: The Secret Room
La nuit était tombée sur Versailles comme un voile de velours bleu. Camille avait attendu que les couloirs s'endorment, comptant les heures dans le grenier où Étienne lui avait trouvé refuge. Ses doigts tremblaient contre le tissu rêche de sa robe d'emprunt lorsqu'elle atteignit la galerie des Glaces — non pas celle des courtisans, mais l'étroite coursive de service qui longeait les appartements privés de la Reine.
Un parfum de cire et de poussière ancienne. Les pas étouffés d'une patrouille au loin, puis le silence.
La tapisserie représentait Diane chasseresse, sa lance levée vers un cerf à l'œil triste. Camille l'avait mémorisée sur le croquis dérobé dans le carnet d'E. Elle passa la main le long du cadre doré, trouva la jointure à hauteur de sa hanche — un fil d'or, presque invisible, cousu dans la laine du tissage.
— Il n'y a pas de serrure, murmura-t-elle.
Mais le motif sur le fil d'or était celui de sa clé. Celui que son corps connaissait sans que son esprit s'en souvienne. Elle posa la paume à plat contre la broderie et ferma les yeux.
La chaleur vint d'abord, comme une fièvre qui monte. Puis la vibration, infime, sous ses doigts. Quelque chose céda dans le mur — un déclic sec, le bruit d'un mécanisme trop longtemps immobile. La tapisserie se souleva d'un pouce, révélant une lame de métal noir qui coulissait à l'intérieur du panneau de bois.
Camille l'empoigna. Le panneau glissa sans bruit sur des rails huilés. Un courant d'air froid lui mordit les joues.
La pièce était petite, peut-être huit pieds sur six, sans fenêtre. Une seule bougie brûlait sur une table basse, comme si elle avait été allumée une heure plus tôt. Des rayonnages couraient sur les murs, chargés de rouleaux de tissu et de carnets à couverture de cuir. Au centre, sur un mannequin de bois, une robe de cour d'un bleu profond — un bleu de minuit, presque noir — ornée de fils d'argent qui scintillaient comme des étoiles captives.
Camille s'approcha, hypnotisée. La robe portait une traîne immense, brodée de constellations entières. Orion, la Grande Ourse, Cassiopée. Les points d'argent n'étaient pas seulement décoratifs — ils étaient un alphabet, un langage qu'elle avait croisé au bas des dessins du carnet d'E.
Elle tendit la main vers le mannequin, mais ses yeux tombèrent d'abord sur le journal posé sur le tabouret voisin. Reliure de veau, fermoir de laiton gravé des mêmes symboles. Le fermoir céda sans résistance.
Quarante-deux pages, écrites d'une main féminine, nerveuse, penchée. Camille les dévora à la lueur de la bougie.
*« 3 mars 1783. Je me suis réveillée dans une grange à Sèvres, vêtue d'une robe de paysanne qui puait la sueur. Mes mains connaissaient les ciseaux avant que ma tête se souvienne de mon nom. Je m'appelais Élodie Faber, à Paris, en 2047. J'étais modéliste — virtuelle, j'imprimais des vêtements en trois dimensions sur des corps de pixels. Je ne sais pas comment je suis arrivée ici. Je ne sais pas si je suis vivante ou si je rêve une couture infinie. »*
Dix pages plus loin :
*« 12 juin 1784. Le fil. Le fil est la réponse. Il ne vient pas du fuseau mais du ciel, des nuits où les étoiles s'alignent au-dessus de l'Île-de-France comme un collier versé hors de son écrin. J'ai marché trois nuits dans les jardins avant de comprendre. Une fois par cycle, le fil se condense dans l'air, là où le temps épaissit. J'en ai récolté assez pour coudre la robe de minuit. Elle ne s'ouvre pas avec une clé. Elle s'ouvre avec l'alignement. »*
Camille tourna les pages plus vite. Ses mains tremblaient.
*« 15 septembre 1784. Le métier de premier tailleur de la Reine n'est pas un hasard. Il me cache, il me protège, il me finance. Je brode les dates dans chaque ourlet, j'écris le calendrier céleste dans les plis des manches. Personne ne les voit. Personne ne saura lire mes étoiles. Mais si une autre venue d'ailleurs trouve ce journal, elle saura. »*
La dernière page portait une écriture différente, plus hâtive, presque illisible :
*« 20 février 1785. L'alignement converge. La date est écrite dans le ciel depuis le commencement de ce siècle et il ne servira à rien de la fuir. Le 24 avril, à minuit, la Lune entrera dans la gueule du Lion. Ce soir-là, sous le point où j'ai cousu la première étoile de la traîne, le temps cédera. Une fois. Une seule. Le fil sera la clé et la couture sera la porte. Il faut être prête. »*
Camille recula d'un pas, le journal serré contre sa poitrine.
Le 24 avril. Trois jours.
Elle regarda la robe de minuit. Elle regarda les fils d'argent qui dessinaient des chemins dans le tissu. Sa propre robe de mousseline, celle qu'elle avait cousue pour la Reine, contenait le même fil d'or — tissé dans son ourlet, invisible, mais présent. E. avait récolté le fil. E. avait cousu la porte. E. avait laissé un carnet dans un tiroir secret pour que quelqu'un d'autre puisse la suivre.
Et E. était là, ce soir, quelque part dans le château ou dans les jardins. E. avait promis.
Camille reposa le journal sur le tabouret. Elle s'approcha du mannequin et toucha la traîne d'un doigt léger. L'étoffe était froide comme de l'eau de nuit. Sous sa peau, une décharge traversa ses doigts, monta le long de son bras, jusqu'à son épaule, jusqu'à sa nuque.
La pièce entière sembla respirer.
— Je viens d'ailleurs, murmura-t-elle à la robe muette. Et je vais rentrer chez moi.
Elle se retourna vers l'ouverture. La tapisserie ondulait légèrement. Quelqu'un approchait dans le couloir de service, à pas chaussés de feutre — les pas d'un homme qui voulait être entendu seulement par ceux qui l'attendaient. Camille tendit la main vers la serrure intérieure pour refermer le panneau, mais ses doigts hésitèrent.
Le bruit cessa net. Puis trois coups, doux, frappés contre le bois même.
Là où la robe d'or de la Reine portait le motif. Là où la robe de minuit le répétait. Là où le journal l'avait inscrit dans les étoiles.
Camille ouvrit.