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La Couturière de Versailles

Lire le chapitre 9: A Debt of Honor

Le silence retombait sur le couloir, à peine troublé par l’écho de mes trois coups de poing contre mes propres côtes. Il n’y avait personne derrière la porte, cette fois. Juste le poids de la nuit, et le papier de la lettre d’Élodie qui semblait encore brûler ma paume, même après l’avoir glissée dans le corsage de ma robe.

Je restai là, le dos contre le bois, à compter mes respirations. Une. Deux. Trois. Le motif frappé trois fois, toujours, comme un battement de cœur qui n’en finissait pas.

Le lendemain, le château s’éveilla sous une lumière grise, et je m’éveillai avec lui. Il était devenu impossible de dormir au-delà de l’aube, tant mes pensées tournaient comme un rouet fou. Le 24 avril. Trois jours. La robe bleue pâle reposait encore dans sa cachette, derrière la tapisserie — et avec elle, la réponse à toute question que je ne savais pas encore poser.

Je me versai un verre d’eau de la carafe posée sur le secrétaire, mais mes doigts s’arrêtèrent à mi-chemin. L’enveloppe. Non, pas celle d’Élodie. Celle-ci était plus épaisse, le sceau plus lourd, un lion rampant d’un rouge passablement criard. On me l’avait glissée sous la porte pendant que je n’étais pas là. Je la décachetai d’un geste impérieux.

Le papier était rigide, couvert d’une écriture aux boucles serrées, presque trop parfaites.

*Mademoiselle Dubois,*

*Vous vous souvenez sans doute de la pièce de brocard de soie cramoisie et des fils d’argent que vous avez empruntés à l’atelier de madame Bertin pour confectionner la robe d’essai de la Dauphine. Les métrages furent portés sur votre compte personnel, et non sur celui de la cour. Ce compte est aujourd’hui en souffrance. Le montant total s’élève à huit cent soixante livres, intérêts compris. Il convient de régler cette dette avant la fin de la semaine, faute de quoi je me verrai contrainte de présenter mon dossier à la prévôté, et de révéler l’usage frauduleux de matériaux de la maison Bertin aux fins de votre propre avancement.*

*La couture a ses règles, mademoiselle. J’espère que vous les comprendrez.*

*— Rose Bertin, Marchande de Modes*

Je lus la lettre trois fois. Huit cent soixante livres. Les tissus que j’avais pris au départ — un métrage de brocard, un fil d’argent — je les avais honnêtement cru fournis par la garde-robe de Sa Majesté. Rose avait laissé faire, attendant son heure pour planter la lame.

Je froissai la lettre, puis la défroissai lentement. Respire.

Un détail me frappa : intérêts compris. La marchande faisait du commerce. Elle avait accordé un prêt fictif pour mieux le faire retomber sur ma tête au moment où j’aurais le plus besoin de la confiance de la cour. Le choix du moment n’était pas un hasard — elle savait pour le 24 avril ? Non. Elle savait que la Dauphine m’avait accordé un rang, et qu’une dette entachait la réputation de toute couturière en devenir.

Je remis la lettre dans son enveloppe et la rangeai sous la pile de patrons. Il me fallait huit cent soixante livres en moins d’une semaine.

Je me penchai sur le registre des commandes que m'avait laissé le secrétaire de la garde-robe. La cour tournait à l’argent comme une montre à l’huile. Il y avait des comtesses qui changeaient de robe trois fois par jour, des duchesses qui payaient leurs couturières avec retard et leurs bijoutiers avec empressement. Et puis il y avait les autres, celles qui préparaient un mariage.

La Marquise de la Trémouille. C’était écrit là, dans la marge, d’une encre encore fraîche : *Trousseau pour la demande en mariage de ma fille, Mademoiselle de la Trémouille, avec le Baron de Séguier. Souhait exprimé : de la simplicité provençale, mais de la magnificence pour la cérémonie.*

Le mariage était dans trois semaines. La robe devait être livrée en deux.

Je mordis le capuchon de ma plume.

Ce n’était pas le problème.

Le problème, je le compris au premier coup d'œil quand je me présentai à l’hôtel de la Trémouille, ce fut la différence entre ce que la Marquise croyait vouloir et ce que sa fille désirait.

La Marquise était droite comme une épée, son visage poudré de blanc, sa bouche un trait plié exprès pour surveiller les dépenses avec une application qui sentait la dette domestique mal cachée. Elle me fit asseoir dans un salon doré où la dorure n’avait pas vu de chiffon depuis l’année passée, et me dit, en tournant une tasse vide entre ses doigts :

« Il faut du blanc, mademoiselle, du blanc simple, décent. Ma fille épouse un baron qui n’est pas riche. Le blanc. Pas de broderie dorée excessive. Le blanc. »

Sa fille, Adèle, âgée de dix-neuf ans environ, restait assise dans un coin, le menton levé, son regard noir balayant la pièce avec une intensité qui me rappelait quelqu’un. Moi.

« Madame, dis-je, en ouvrant mon carnet, puis-je vous demander ce que mademoiselle votre fille souhaite porter ? »

La Marquise toussa comme si j’avais proposé de danser nue. La question, pourtant, était simple. Et c’est exactement ce qui la rendait scandaleuse.

Adèle sourit pour la première fois.

« Je veux une robe qui fasse dire, au Baron, que je suis la seule personne qu’il ait jamais rencontrée qui ne ressemble à aucune autre. Quelque chose avec de la couleur. Pas du blanc. Du bleu, peut-être, profond comme le ciel avant l’orage, avec des broderies argentées qui semblent faites de poussière d’étoile. Quelque chose... nouveau. »

La Marquise s’étouffa dans son thé.

« Nouveau ? Rien n’est nouveau. Tout est déjà fait. C’est le principe de la noblesse. »

Le mariage de la raison et du désir. Je voyais bien que la mère craignait la dépense plus que l’inconvenance, et que la fille, elle, craignait de se noyer dans la banalité. C’était cette peur-là que je pouvais toucher.

« Madame, dis-je, en me tournant vers la Marquise, je comprends votre souci d’économie. Permettez-moi de vous proposer une solution. Une robe de noces n’est pas un vêtement de tous les jours. C’est une œuvre qui se regarde une fois, mais dont on parle pendant des années. Pour le même coût qu’une robe ordinaire, je peux intégrer des éléments qui, aujourd’hui, ne se trouvent nulle part — et qui feront que, lorsque la Cour de France verra la future baronne de Séguier, tout le monde se souviendra que c’est une la Trémouille que le baron a épousée. »

La Marquise se tut. C’étaient les mots « coût » et « même prix » qui l’avaient fait taire.

Je tirai des esquisses de mon sac — des croquis à la pierre noire, rehaussés de quelques taches de gouache, dessinés la veille dans la lueur d’une chandelle. Sur le papier, la robe semblait vivante : une corsage ajusté, pas de paniers vertigineux, un léger train, une jupe qui tombait droit avec des petites fleurs brodées montant comme du lierre autour de l’ourlet. Pas de blanc. Un bleu nuit de tissage fin, sérieux, presque noir, traversé de fils d’argent dans lesquels j’avais glissé un souvenir de mes propres nuits vers cet avenir temporel. Quelque chose d’ancien, et de neuf.

« Voici la réponse pour mademoiselle votre fille, madame. Celle-ci sera sa robe de cérémonie. La couleur profond évoquera le sang bleu, mais la simplicité du style la rendra unique parmi les robes de cour qui toutes se ressemblent. Personne ne pourra dire qu’il a déjà vu cette femme. »

Adèle se leva et toucha le bord du papier du bout de l’index.

« Vous pouvez vraiment réaliser cela ? »

« Oui. Et il me faut un acompte de cent livres dès aujourd'hui, pour acheter les étoffes. »

La Marquise pinçait les lèvres.

« Vingt. »

« Cinquante, et je vous garantis un prix final inférieur à ce que vous paieriez chez Rose Bertin pour moins de moitié. »

Elle haussa un sourcil, mais je vis ses doigts aller vers la bourse qu’elle cachait sous ses jupes. Son calcul était en train de se faire, comme une horloge intérieure. Quarante-cinq minutes plus tard, je sortie de l’hôtel avec quarante livres d’avance et un contrat signé en bonne et due forme, sur lequel je fis inscrire la date de livraison trois semaines avant le mariage. C’était le premier acompte de ma nouvelle vie de commerce.

Le soir tombait quand je revins au Louvre. Mes pensées flottaient encore entre la robe bleu nuit et le calendrier de fer qui avançait vers le 24 avril. Une partie de moi, la partie discrète et efficace qui avait appris à marchander des délais à New York, savait que les trois jours du portail et les trois semaines du trousseau n’étaient pas de la même espèce de temps. L’une s’offrait à moi comme une promesse à venir, l’autre s’enfonçait comme une lame entre mes côtes.

Je longeai le couloir du rez-de-chaussée, celui qui menait à ma petite chambre au bout de l’enfilade. La tapisserie se soulevait à peine, un mouvement léger, presque rien. J’allai d’abord vers la fenêtre, où le ciel s’assombrissait, et je cherchai, comme chaque soir, la constellation du Lion. Elle n’était pas encore visible. Trois jours. Trois nuits. Dans la distance, un bruit de pas s’arrêtait derrière ma porte.

La clé d’Étienne. Je ne la connaissais pas encore à cette heure — mais je l’appris plus tard, quand il me dit qu'il avait frappé trois fois et que je n’avais pas répondu. La lettre de Rose Bertin craquait dans la poche de ma jupe, mauvais présage. La robe bleue de la porte et la robe bleu nuit du trousseau dansaient devant mes yeux comme deux jumelles d’un même destin.

Je tirai le rideau. Le feu s’éteignait doucement dans l’âtre. Le silence s’établit, lourd, jusqu’à ce que je tire de sous le lit la petite boîte où j’avais rangé les croquis préparatoires pour la robe de noces, et je me mis à dessiner, pour la première fois depuis qu’Élodie m’avait laissé son journal, non pas une robe pour un mariage, mais une robe pour un départ.

Le dessin vint seul. Un simple col, une taille libre, une jupe qui tombait comme de l’eau. Le tissu, tissé de fils dorés si fins qu’ils semblaient du soleil liquide. Une robe de voyage.

Je n’allais pas l’emporter avec moi. Je savais déjà qu’elle ne serait jamais cousue.

Mais dans le geste de tracer ses lignes, je retournai à l’essentiel, à ce que je savais faire de mieux : transformer une peur en un vêtement, une menace en une forme. Mes doigts arrêtèrent de trembler.

À minuit, je soufflai la chandelle. Le Lion n’était toujours pas là. Mais moi, j’étais là, avec une dette à payer, une porte à ouvrir, et un projet bien plus ancien que le mien, cousu dans la chair même de cette époque étrange.