La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 10: Aftermath: Cooling Down
La salle de réunion sentait le café froid et la sueur. Quatre heures s'étaient écoulées depuis la fin du match, et personne n'avait pris le temps de changer de vêtements. Camille était assise à l'extrémité de la table, les bras croisés, regardant le dossier médical que personne n'avait encore ouvert.
Delacroix faisait les cent pas près de la fenêtre. Ballon, le préparateur physique, était affalé sur sa chaise comme un boxeur sonné. Moreau se tenait debout au centre, les mains à plat sur la table, comme s'il s'appuyait sur une tribune invisible.
Julien était le dernier à être entré. Il portait encore une partie de son équipement, un sweat à capuche par-dessus son maillot de match. Son épaule gauche pendait légèrement plus bas que la droite. Camille le remarqua immédiatement. Elle remarqua aussi qu'il évitait son regard.
— On a un problème, dit Moreau.
Delacroix laissa échapper un rire sec.
— Un problème ? Le capitaine sort à la cinquante-deuxième minute d'un match amical contre une équipe de division inférieure. Les sponsors étaient dans les tribunes. Le contrat de Lafarge est à signer vendredi. Et on a un problème ?
— Arrête, dit Moreau.
— Je dis juste que personne n'a l'air de comprendre ce qui s'est passé là-bas. On avait fait un deal. Il devait jouer au moins soixante minutes. Soixante. On avait dit qu'il sortirait en fin de match, climatiser le public, serrer la main du président du club adverse. Au lieu de ça, il est parti à la mi-temps comme si le stade était en feu.
Julien ne disait rien. Il regardait ses mains posées sur la table, les jointures encore rouges et écorchées d'un plaquage.
Camille prit la parole.
— Il avait une infiltration à la huitième minute de la première période. Pour ce match, le protocole prévoyait un maximum de quarante-cinq minutes d'effort. Il a dépassé ce temps avant même la mi-temps. La décision de le sortir était la seule correcte.
— Et toi, dit Delacroix sans la regarder, tu es qui exactement ? Parce que dans mon souvenir, une jeune kiné sans réputation qui débarque de Paris ne décide pas de la stratégie médicale d'une équipe professionnelle.
— Elle a raison.
Tout le monde se tourna vers Julien. Il avait parlé doucement, sans agressivité. Il leva les yeux, mais son regard passa au-dessus d'eux, fixant un point vague au fond de la pièce.
— Elle a raison, répéta-t-il. J'aurais dû sortir plus tôt. J'ai fait une connerie. Voilà.
Le silence tomba. Delacroix ouvrit la bouche, puis la referma. Moreau regarda Julien avec une expression que Camille ne sut déchiffrer.
— On a rendez-vous demain matin à Nice, dit Camille. Huit heures, à la clinique Saint-Georges. Le docteur Fabre va examiner l'épaule et faire des images.
— Fabre ? demanda Moreau.
— Le chirurgien orthopédique qui a opéré Julien l'année dernière. Je l'ai contacté depuis le stade.
Moreau hocha lentement la tête. Delacroix semblait vouloir dire quelque chose, mais Moreau le coupa d'un geste.
— Bien. Vous irez à Nice. Nous verrons ce que Fabre dit.
— Nous avons déjà vu ce qu'il a dit, lança Camille. J'ai parlé au docteur Fabre au téléphone. Julien a un œdème important sur tout le trajet du tendon supra-épineux. Le chirurgien a dit que c'était cohérent avec une récidive de la déchirure.
La phrase tomba dans la pièce comme une pierre dans une eau calme.
Ballon se redressa. Delacroix pâlit légèrement.
— Récidive de la déchirure ? répéta Ballon. Mais on avait fait six mois de rééducation. On lui avait donné le feu vert.
Camille le regarda. Tous les regards se tournèrent vers elle, puis vers Julien.
Julien haussa son épaule droite, l'autre.
— Dis-leur, dit-elle.
— Leur dire quoi ?
— Dis-leur la vérité.
Le visage de Julien se ferma. Sa mâchoire se contracta. Camille sentit son cœur battre plus vite, mais elle tint bon. Elle n'avait pas promis le silence. Elle n'avait pas promis grand-chose.
— Le tendon était déjà fragilisé avant la reprise, dit-il enfin, d'une voix neutre. J'ai eu une infiltration le jour de la reprise. Puis une autre au mois de novembre. Depuis, je joue avec des anti-inflammatoires et du paracétamol avant chaque match.
Le silence qui suivit fut différent. Plus lourd.
Delacroix fut le premier à réagir.
— Tu savais ? Et tu as joué quarante matchs comme ça ?
— Oui.
— Mais tu te rends compte de ce que tu as fait ? De ce que tu nous as fait ? On a engagé notre responsabilité. Tu aurais pu nous mettre en procédure. Tu aurais pu te briser l'épaule sur le terrain et nous traîner devant un tribunal.
— Je sais.
— Et toi ? Delacroix se tourna vers Camille. Tu étais au courant de tout ça, et tu restes ici ?
Camille soutint son regard.
— Je l'ai découvert il y a deux heures. Mais oui, je reste ici. Parce que ce club a besoin de quelqu'un qui sache ce qu'il se passe réellement. Et ce que je sais maintenant, c'est que vous avez laissé jouer un homme blessé parce que vous aviez peur de perdre vos sponsors.
Delacroix ouvrit la bouche, mais Moreau l'interrompit.
— Ça suffit.
Il se tourna vers Julien.
— Demain, tu vas à Nice. Tu fais les examens. Tu écoutes ce que Fabre dit. Ensuite, on décidera de la suite.
— Je ne vais pas arrêter de jouer, dit Julien.
— On en reparlera demain.
Moreau ramassa un dossier sur la table et sortit de la pièce sans un regard en arrière. Delacroix le suivit, après un dernier regard appuyé vers Camille. Ballon resta un instant, comme s'il voulait dire quelque chose, puis il se leva et sortit sans un mot.
Le silence retomba. Camille resta assise un long moment, puis elle se leva. Julien n'avait pas bougé.
— Tu devrais rentrer, dit-elle doucement.
— Tu vas me faire la morale maintenant ?
— Non. Je vais t'accompagner chez toi et je vais poser une attelle sur ton épaule avant que le gonflement ne devienne incontrôlable.
Il leva les yeux vers elle. Il y avait quelque chose dans son regard qu'elle n'y avait jamais vu. Pas de la colère. Pas de la défiance. De la lassitude.
— D'accord, dit-il.
L'appartement de Julien était au dernier étage d'un immeuble moderne, face à la mer. Camille n'y était jamais entrée. C'était plus spartiate qu'elle ne l'avait imaginé. Peu de meubles. Des murs nus à l'exception d'une grande photographie en noir et blanc d'un terrain de rugby sous la pluie. Quelques livres empilés près du canapé. Pas de télévision. Pas de plantes.
Il s'assit sur le canapé pendant qu'elle cherchait la salle de bain. Elle trouva une serviette propre et la fit chauffer rapidement sous l'eau du robinet. Elle enroula la serviette autour de son épaule, sur le haut du bras, et la maintint en place avec une bande élastique qu'elle avait prise dans sa trousse.
— Ça va serrer un peu, dit-elle.
Il ne répondit pas. Il regardait la fenêtre, la mer au loin, les lumières du port qui commençaient à s'allumer dans le crépuscule.
Elle finit de poser la bande et s'assit sur une chaise en face de lui.
— Il faut que tu te reposes. Demain à huit heures, on est à la clinique. Le docteur Fabre expliquera tout.
— Il n'expliquera rien. Il me dira que je dois arrêter. Ils me l'ont tous dit.
— Et tu vas les écouter ?
Il baissa les yeux vers sa main gauche. Il la tourna, l'ouvrit, la referma. Il y avait une cicatrice sur le pouce, une autre sur le dos de la main.
— Mon frère, dit-il soudain.
Camille ne dit rien.
— Il m'a appris à jouer. Dans le pré, derrière la maison de mon grand-père. Il avait cinq ans de plus que moi. Il me disait que le rugby c'était une question de volonté. Que le corps suivait toujours, si la tête était assez dure.
Il se leva et alla vers une étagère basse près de la fenêtre. Il prit un cadre et le retourna vers elle.
La photo montrait deux garçons. L'un avait peut-être dix-sept ans, l'autre douze. Ils portaient un vieux maillot de rugby, trop grand pour le plus petit. Ils souriaient, bras dessus bras dessous, sous un soleil d'été.
— Il avait vingt-quatre ans quand il est mort. Il avait un hématome sous-dural. C'est une petite veine qui s'est rompue dans sa tête. On dit que c'est rare, que ça arrive des semaines après le choc. Personne n'a rien vu venir.
Il reposa le cadre sur l'étagère, sans le regarder.
— Moi j'avais vu. À la mi-temps de son dernier match, il cherchait ses mots. Il a appelé le coach par le mauvais nom. Il a mis dix minutes pour lacer ses chaussures. J'étais son petit frère, j'étais le capitaine de l'équipe réserve. J'étais à dix mètres de lui dans le vestiaire. Et je n'ai rien dit parce que je pensais qu'il le prendrait mal si je lui disais qu'il avait l'air fatigué.
Il se tourna vers elle. Ses yeux étaient secs, mais son visage était comme fermé de l'intérieur.
— Je ne veux pas finir comme ça. Je ne veux pas vivre comme un légume parce que j'aurais écouté les médecins au lieu de mon frère.
Camille resta silencieuse un long moment.
— Ton frère serait-il fier de toi si tu perdais l'usage de ton bras gauche ?
Il la regarda longuement. Puis il détourna les yeux.
— Tu poses des questions difficiles.
— C'est mon métier.
Il ébaucha ce qui aurait pu être un sourire, mais ce n'était qu'un pli rapide des lèvres.
— Pourquoi tu es venue ici ? En France, je veux dire. Qu'est-ce qui t'a poussée à quitter Paris pour ce bled de province ?
Camille regarda la mer par la fenêtre. Le grand large, la ligne d'horizon qui s'estompait.
— J'avais besoin d'un changement, dit-elle simplement. Paris me bouffait. J'avais besoin de calme, de lumière, de quelque chose d'autre.
Elle se leva, ajusta la bande sur son épaule d'un geste professionnel.
— Je reviendrai demain matin à sept heures. Nous irons à Nice ensemble. D'accord ?
Il hocha lentement la tête.
Elle prit son sac et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle se retourna.
Il était de nouveau assis, la photographie de son frère posée sur ses genoux. Il la regardait sans la voir. La lumière de la mer éclairait la moitié de son visage. Il avait l'air plus jeune sans son équipement, presque vulnérable.
Elle sortit et ferma la porte derrière elle, sans bruit.
Dans l'escalier, elle s'arrêta une seconde. Elle pensa à la lettre dans sa poche, à Vincent, au mensonge qu'elle venait de dire.
Puis elle descendit les marches, une à une.