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La Dernière Mêlée

Lire le chapitre 9: The Hidden Pain

La porte du vestiaire claqua derrière eux, et l’écho rebondit contre les casiers métalliques. Camille avait à peine posé sa sacoche que Julien lui tournait déjà le dos, les mains sur les hanches, la nuque rouge de sueur et de colère contenue.

« Je t’ai dit que ça allait. »

« Tu m’as menti. » Elle posa son sac sur le banc et en sortit son tensiomètre, puis un gel ultrason. « Enlève la protection. »

Il ne bougea pas. Les épaules se soulevèrent à un rythme trop rapide pour un homme qui venait de jouer quatre-vingts minutes. Camille compta les secondes.

« Julien. Je ne vais pas te le demander deux fois. »

Il se retourna enfin. Les yeux clairs étaient fixes, la mâchoire serrée, et il avait ce pli entre les sourcils qu’elle commençait à connaître — celui qui précédait ses plus mauvaises décisions.

« Tu n’es pas ma mère. Tu n’es pas ma kiné. Tu es ma… » Il chercha le mot, ne le trouva pas, agita la main. « Tu es ma collègue. Et je te dis que je vais bien. »

« Ton épaule dit le contraire. » Camille avança d’un pas. « Le coup que tu as pris à la quarante-deuxième minute, tu l’as senti. Je t’ai vu te tenir le bras pendant le renvoi. Tu crois que je n’ai pas remarqué que tu n’as pas fait une seule passe longue de tout le troisième quart-temps ? »

Le silence s’épaissit entre eux, chargé de chlore et de transpiration et de quelque chose d’autre, plus lourd.

Il se passa une main sur le visage. « Il faut que je joue. »

« Pas comme ça. Pas si tu es blessé. »

« Tu ne comprends pas. » Sa voix monta, résonna contre les carreaux de la douche. « Si je m’arrête, le club s’arrête. Si le club s’arrête, ils n’ont plus besoin de moi, et ils n’ont plus besoin de toi non plus. Alors tu veux que je m’arrête, Camille ? Tu veux que je reste sur le banc pendant qu’ils nous virent tous les deux ? »

Elle encaissa le « nous » comme une onde de choc. Il ne l’avait pas dit exprès, mais il l’avait dit.

« Je veux que tu arrêtes de faire l’idiot. » Elle sortit le gel, en pressa une noix sur ses doigts. « On va faire la passe en revue, et si je vois le moindre signe de déchirure, on ne parle plus de matchs. On parle d’hôpital. »

Il recula d’un pas. Puis d’un autre.

« Non. »

« Julien. »

« J’ai dit non ! »

Il explosa d’un coup, sans prévenir. Une main frappa le casier à côté de sa tête, puis l’autre, le coinçant entre ses bras tendus. Son souffle était chaud sur son front, et ses yeux étaient ceux d’un homme piégé qui ne voyait plus de porte de sortie. Sa poitrine se soulevait contre elle.

Camille ne bougea pas. Elle le regarda, droit dans les yeux, sentant le gel fondre entre ses doigts serrés.

Le silence dura trois battements de cœur. Puis quelque chose se défit dans la tension de sa mâchoire, dans la courbure de ses épaules, dans la façon dont son front vint se poser contre le sien.

« Je suis désolé. » Il recula d’un geste brusque, presque honteux, et s’assit lourdement sur le banc, la tête entre les mains. « Je suis désolé. Je ne voulais pas… Je ne voulais pas. »

Camille laissa le gel retomber au fond de la sacoche. Elle s’accroupit devant lui, assez près pour voir les veines bleues sous ses yeux, la fatigue qui creusait ses pommettes.

« Dis-moi la vérité. »

Il ricana, un bruit sec et amer. « La vérité. Tu veux la vérité ? »

« Oui. »

Il resta un long moment sans parler. Sa main droite vint frotter son épaule gauche, comme par habitude, et Camille vit la grimace qu’il ne réussit pas à cacher cette fois. Quand il parla, sa voix était éraillée, basse, comme s’il arrachait chaque mot à quelque chose de douloureux.

« Ça fait des mois. » Il releva les yeux. « La tendon du sus-épineux. Il a cédé en début de saison, pendant un match contre Toulon. Je l’ai senti partir, comme un élastique qui casse. »

Camille sentit son estomac se serrer. « Et personne ne l’a su ? »

« J’ai dit au médecin du club que c’était une déchirure musculaire. Il m’a mis au repos trois semaines. J’ai fait des infiltrations. J’ai menti aux contrôles. J’ai joué. » Il déglutit. « Le soir, je pleurais dans la douche. Pas de douleur. De rage. De savoir que je me détruisais et de continuer quand même, parce que si j’arrêtais, Vincent… »

Il s’arrêta. Le nom de son frère resta suspendu entre eux comme un fantôme.

Camille ne bougeait plus. Le gel séchait sur ses doigts. Elle voyait soudain les signes qu’elle n’avait pas voulu voir — les séances écourtées, les exercices qu’il contournait avec une adresse presque chorégraphiée, la poche de glace qu’elle n’avait jamais réellement vérifiée. Il jouait au chat et à la souris avec elle depuis des semaines, et elle avait laissé son cœur brouiller son regard de clinicienne.

« Tu vas me dire tout ce que tu caches. » Sa voix était ferme, mais pas dure. « Tout. Les douleurs. Les limites. Les trucs que tu fais pour contourner. Tu vas tout me dire, ou je vais voir Delacroix moi-même, et je vais lui montrer ce que je sais faire quand on me ment. »

Il la fixa longuement. Sa pomme d’Adam monta et descendit.

« Et si je te dis tout ? »

« Alors je vais t’aider. » Elle soutint son regard. « Mais seulement si tu es honnête. Et je veux dire totalement. Pas de petites omissions, pas de "ça va aller". Tu me dis tout. Même ce qui te fait honte. »

Il détourna les yeux, regarda ses mains. De longues secondes passèrent. L’aiguille de la pendule murale avançait avec un tic-tac grinçant.

« La coiffe. » Le mot sortit dans un souffle. « L’IRM que j’ai faite en novembre, dans une clinique privée à Montpellier, sous un faux nom. Le radiologue a dit que la base du tendon était déchirée sur soixante pour cent. Que théoriquement, je ne devrais plus lever le bras au-dessus de l’horizontale. »

Camille ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, elle posa sa main sur son genou.

« Et tu as continué à jouer. »

« Quarante matchs. » Le mot était presque fier, et presque noyé. « Quarante matchs en jouant avec une coiffe quasi rompue. Tu sais ce que ça demande ? »

Elle sentait quelque chose se fissurer en elle. Pas de colère. Quelque chose de plus dangereux. Une admiration mal placée, un respect qu’elle savait cliniquement injustifié et pourtant humainement impossible à réprimer.

« Ça demande une imagerie complète. » Elle se releva, tendit la main. « On y va maintenant. Je connais un radiologue à Nice qui ne pose pas de questions et qui ne parle pas aux journalistes. Mais si tu me caches quoi que ce soit encore, si tu me mens ne serait-ce que sur un seul point, je te jure sur la tête de ma mère que je vais te détruire. »

Il prit sa main. Sa paume était chaude, calleuse, et sa prise d’une lenteur inhabituelle, presque prudente.

« Je n’ai plus rien à cacher. »

La phrase flotta dans l’air. Camille voulut la croire. Elle avait besoin de la croire. Mais alors qu’il se levait, la douleur passant fugitivement sur son visage avant qu’il ne la réprime, elle comprit que ce n’était pas une fin. C’était un commencement — le premier pas dans un mensonge énorme, réciproque, celui qu’elle portait elle-même depuis trop longtemps.

Elle allait devoir lui dire. Son diplôme, sa vie, la lettre. Quand elle lui aurait dit la vérité, il pourrait peut-être enfin lui faire confiance.

Ou peut-être pas.

Ils sortirent ensemble dans la lumière crue du couloir, et Camille savait déjà que chaque heure qui passait la rapprochait d’une révélation qu’elle n’était pas prête à faire.