La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 11: The Vanished Father
La sonnerie du téléphone portable de Julien déchira le silence de la salle d'attente de la clinique de Nice. Il était sept heures du matin, et Camille, assise à côté de lui, sursauta. Elle avait passé une nuit blanche, à repasser dans sa tête les mensonges qu'elle devait encore lui dire, et l'image de son épaule gonflée, bleuie par les infiltrations.
Julien décrocha, le visage fermé. Il écouta, acquiesça deux fois, puis dit : « Très bien. Je viens. » Il raccrocha et se tourna vers elle, les mâchoires serrées.
« C'est le détective privé que le club a engagé. Pour mon père. »
Camille retint son souffle. Moreau, le président, avait lancé une recherche d'Antoine Roussel la semaine précédente, persuadé qu'une présence paternelle pourrait stabiliser l'image de sa star avant les négociations avec Lafarge. Julien avait refusé, crié, puis s'était tu.
« Et ? » demanda Camille, la voix douce.
« Rien. Il a disparu. Plus de traces depuis cinq ans. Il a liquidé son compte, vendu sa maison à Bordeaux, et il s'est évanoui. Aucune carte bancaire, aucun téléphone, aucun contact avec qui que ce soit. » Il ricana, sans joie. « Le vieux a appris à disparaître. Forcément. Il a eu toute une vie pour s'entraîner. »
« Julien... »
« Ne me dis pas que tu es désolée. Je ne le suis pas. Il est mort pour moi depuis longtemps. »
Camille voulut poser sa main sur son avant-bras, mais se retint. Elle se souvenait de la photo dans le salon de sa maison, le soir où il lui avait montré Vincent : un homme au sourire fatigué, les épaules voûtées, tenant les deux garçons devant la treille. Antoine Roussel n'avait pas les yeux sur ses fils, mais sur la caméra, comme s'il cherchait une sortie.
« Le scan passe à huit heures », dit-elle simplement. « Concentre-toi sur ça. »
L'IRM dura quarante minutes. Camille resta dans la salle de contrôle, les bras croisés, regardant les images défiler sur l'écran. Le radiologue, un homme grisonnant au parler calme, pointa du doigt une zone d'ombre.
« La déchirure de la coiffe est bien là, comme vous l'aviez suspecté. Le tendon supra-épineux est désinséré sur presque quatre centimètres. »
Camille ferma les yeux un instant. Quatre centimètres. C'était pire que ce qu'elle avait craint.
« Il y a plus inquiétant », continua le médecin. « On voit un début de lésion de la graisse intramusculaire. Si on attend trop, la réparation sera impossible. »
Elle rouvrit les yeux, fixant l'écran. « Il faut opérer. Dans les trois semaines. »
« Je suis d'accord. Sans intervention, il perdra définitivement la mobilité. Et la douleur va devenir chronique. Le rugby, même à l'amateur, ce sera fini. »
Camille sortit du contrôle, ses semelles crissant sur le linoléum. Julien était assis dans le couloir, une main sur son épaule bandée, les yeux perdus par la fenêtre sur la Méditerranée, bleue et indifférente. Il leva la tête vers elle.
« Dis-moi. »
Elle s'assit à côté de lui. Elle choisit ses mots avec soin, en professionnelle, en amie, en femme qui voulait le protéger. « La déchirure est majeure. Les infiltrations ont masqué la douleur, mais elles ont aussi permis au tendon de s'abîmer plus. Il faut opérer rapidement, et ensuite, rééducation longue. Neuf mois, au minimum, avant de rejouer. »
Julien la regarda, et pour la première fois, elle vit autre chose que de la colère dans ses yeux : de la peur. Une peur brute, viscérale, celle de l'enfant qui regarde l'horloge et attend que quelqu'un vienne le chercher.
« Neuf mois. » Il répéta le chiffre comme une condamnation. « Neuf mois sans jouer. Et après ? Une épaule en miettes. Je serai comme papa. »
Camille ne comprit pas. « Comme ton père ? »
« Il avait une hernie discale. Le médecin lui a dit d'arrêter le rugby, il n'écoutait pas. Il a continué à s'entraîner, à jouer les dimanches avec les anciens, jusqu'au jour où il s'est effondré dans le jardin. Deux semaines à l'hôpital. Il en est ressorti avec une canne et la haine de tout ce qui ressemblait à un ballon. » Il riait presque, un rire cassé. « Il a disparu de nos vies avant de disparaître physiquement. On ne s'est jamais demandé pourquoi il n'était pas là le jour de la mort de Vincent. Maman a dit qu'il était trop affecté. Moi, je crois qu'il était juste soulagé d'avoir une excuse pour fuir. »
Camille sentit un poids sur la poitrine. Elle pensa à son propre père, à l'absence qu'elle avait appris à gérer en déménageant de ville en ville, à cette distance qu'elle cultivait comme un art. Le même mécanisme. Julien fuyait son père comme elle fuyait l'attachement, et il était là, devant elle, avec une épaule en ruine et un frère mort, et elle ne savait pas comment le retenir.
« Tu n'es pas lui », dit-elle enfin.
« Comment tu peux le savoir ? » Il se leva, la dominant de toute sa hauteur. « Tu me connais depuis quoi ? Deux mois ? Tu as vu le meilleur de moi, celui qui sourit devant les caméras. Tu n'as pas vu celui qui reste éveillé la nuit à penser à son frère, celui qui frappe les murs parce que la douleur ne part pas. »
« Je l'ai vu », dit Camille, et elle pensa au vestiaire, au bruit de son poing contre la porte métallique, à l'éclat de ses yeux quand il avait compris qu'elle l'avait percé à jour. « Je l'ai vu, et je suis là. »
Il la regarda. Un long, long moment. Le silence était épais, chargé de tout ce qu'ils ne se disaient pas. Elle pouvait sentir le conflit en lui, la tension de sa mâchoire, le combat entre sa fierté de joueur et cette peur qui le rongeait.
« Je ne peux pas m'arrêter, Camille. » Sa voix avait perdu son agressivité. Elle était presque suppliante. « Si je m'arrête, je dois penser. Et si je pense, je pense à Vincent. Je pense à ce que j'aurais pu faire. Je pense à papa, quelque part, qui vit sa nouvelle vie sans moi. » Il passa une main dans ses cheveux. « Le rugby, c'est la seule chose qui tient le silence à distance. »
Elle se leva à son tour et se mit face à lui. « Alors on trouvera d'autres moyens de faire le silence. Et on trouvera ton père. »
Julien secoua la tête. « Il est mort pour moi. Je n'ai pas besoin d'un cadavre ambulant dans ma vie. »
« Pourquoi le club l'a cherché ? »
« Parce que Moreau croit qu'une image de famille réconciliée aidera à signer avec Lafarge. Les sponsors aiment les histoires de rédemption. »
Camille n'insista pas. Mais elle nota ce qu'il avait dit : son père ne l'intéressait pas, mais il n'avait pas demandé au détective d'arrêter les recherches. Il n'avait pas refusé les rapports. Il savait où trouver les informations, et il les lisait, cherchant une adresse, une trace.
Elle l'accompagna à la sortie de la clinique. La lumière de Nice était éclatante, le ciel sans nuages. Julien monta dans sa voiture, claqua la portière, puis baissa la vitre.
« Dépose-moi au club. J'ai une séance avec Delacroix à onze heures. »
« Julien. Tu ne peux pas t'entraîner. Ton épaule... »
« Je sais. Je vais juste regarder. C'est ce que je fais le mieux en ce moment, non ? Regarder les autres jouer. » Il enclencha la première, puis se ravisa. « Camille. Merci. D'être venue. Même pour me dire d'arrêter. »
Elle hocha la tête, et il partit dans un rugissement de moteur. Elle resta seule sur le parking, son téléphone qui vibrait dans sa poche. Un message de Marie.
*Delacroix a convoqué une réunion d'urgence à 14h. Il sait pour le scan. Et il y a une autre chose. Il a trouvé quelque chose dans le dossier de Julien. Il veut en parler avec toi seule. Appelle-moi.*
Camille regarda la mer, l'horizon où le ciel rencontrait l'eau, et elle pensa à Anton Roussel, quelque part, caché derrière un nouveau nom ou des montagnes. Et elle pensa à sa propre histoire, à ce qu'elle cachait, et à la possibilité que Delacroix ait trouvé autre chose que le dossier médical.
Elle composa le numéro de Marie.
« Qu'est-ce qu'il a trouvé ? »
« Pas au téléphone. Il est dans un état bizarre. Il n'a pas l'air en colère, il a l'air... presque joyeux. Il a mentionné le nom de ton ancienne clinique à Paris. »
Les doigts de Camille se crispèrent sur le téléphone.
« Je viens. »
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