La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 12: The New Regime
Le lendemain matin, la salle de réunion du club sentait le café brûlé et la sueur des décennies de vestiaire. Delacroix avait convoqué toute l'équipe à huit heures, une heure inhabituelle pour des joueurs dont les corps étaient réglés sur le rythme des entraînements de l'après-midi.
Camille s'était glissée en retrait, près de la porte vitrée qui donnait sur le terrain détrempé par la pluie nocturne. Elle n'avait pas dormi. L'appel de Marie tournait encore dans sa tête, et elle avait évité Delacroix depuis son arrivée, feignant de consulter son téléphone quand son regard avait croisé le sien dans le couloir.
Delacroix se tenait debout derrière la table en Formica, les mains à plat sur une pile de documents. Il avait cette expression qu'il prenait avant les annonces difficiles, ce pli entre les sourcils qui promettait des mots qu'on ne voulait pas entendre.
— À partir d'aujourd'hui, la préparation change.
Un grognement collectif parcourut la pièce. Fabien, le pilier droit, croisa les bras en soufflant bruyamment.
— On ajoute deux séances de yoga par semaine, encadrées par un professeur diplômé, et un suivi de coaching mental individuel pour chaque joueur de l'effectif professionnel.
— Du yoga ? répéta Bastien depuis le fond. On va faire des postures de merde au lieu de bosser la mêlée ?
— Non, fit Delacroix d'une voix qui n'admettait pas de débat. On va faire les deux. Votre corps est votre outil de travail, et celui de Julien est en train de se décomposer sous nos yeux. On ne peut plus se permettre de jouer aux cowboys. Le club a besoin de résultats, mais aussi de joueurs qui finissent la saison debout.
Julien, affalé sur une chaise contre le mur, décolla son dos du dossier. Sa tête pivotait lentement entre Delacroix et Camille, comme s'il cherchait qui avait orchestré cette humiliation.
— Et c'est elle qui va nous apprendre à respirer ?
Sa voix traînait le mépris avec une aisance désarmante. Camille soutint son regard sans ciller.
— Non, répondit Delacroix. C'est un professeur externe. Camille supervisera les protocoles médicaux et elle aura un droit de veto sur la charge d'entraînement de chaque joueur déclaré blessé.
Le silence qui suivit fut plus parlant que n'importe quel cri. Camille sentit les regards converger vers elle, certains curieux, d'autres ouvertement hostiles. Julien ricanait encore, mais son rire sonnait creux.
— Veto ? répéta-t-il. Depuis quand une kiné décide qui joue et qui ne joue pas chez nous ?
— Depuis que tu as menti sur une déchirure du supra-épineux pendant huit mois, répondit Delacroix sans hausser le ton. Depuis que la commission de discipline nous menace d'une enquête pour non-assistance. Depuis que Moreau me téléphone trois fois par jour pour savoir si son investissement va survivre à ta carcasse.
Julien ouvrit la bouche, puis la referma. Personne dans la salle n'osait plus respirer. Fabien avait baissé les bras ; Bastien regardait ses chaussures.
— Si certains veulent contester mes méthodes, qu'ils le fassent maintenant, dit Delacroix. On remet tout à plat. Cette saison sera notre dernière chance de garder la tête hors de l'eau.
La première séance de yoga eut lieu trois jours plus tard, dans le gymnase annexe que le club avait aménagé avec des tapis dépareillés et une odeur persistante de désinfectant. Le professeur, une femme d'une cinquantaine d'années nommée Sylvie, avait un visage doux et des bras nerveux qui contrastaient avec sa voix apaisante.
Les joueurs s'étaient alignés comme des condamnés. Fabien, ses cent vingt kilos tassés sur un tapis trop fin, ressemblait à un taureau qu'on aurait forcé à faire du patinage artistique. Bastien, qui souffrait visiblement de la gueule de bois, fermait les yeux comme s'il allait vomir.
Camille s'était assise à l'arrière, en retrait, pour observer. Elle avait proposé de participer afin de désamorcer les tensions, et Delacroix avait accepté d'un signe de tête sec.
Julien était le dernier à entrer. Il traînait ses baskets avec une nonchalance étudiée, un sourire en coin vissé sur le visage. Il s'installa au premier rang, face à Sylvie, et croisa les jambes avec une souplesse qui surprit Camille malgré elle.
— On va commencer par une respiration abdominale, annonça Sylvie. Inspirez par le nez, laissez le ventre se gonfler, puis expirez lentement par la bouche.
Les joueurs obéirent avec des grincements de soldats récalcitrants. Camille ferma les yeux une seconde, savourant le calme inhabituel de cette salle remplie de muscles et d'ego.
Puis elle les rouvrit et vit Julien qui faisait des grimaces derrière le dos de Sylvie, gonflant ses joues comme un poisson rouge et roulant des yeux exorbités.
Fabien éclata de rire, un bruit énorme qui fit sursauter Sylvie. Bastien suivit, étouffant son rire dans ses mains.
— Monsieur Roussel, dit Sylvie sans se retourner, je vois votre reflet dans la fenêtre. Si vous voulez continuer à faire le clown, vous pouvez le faire dehors, sous la pluie.
Julien se figea. Ses joues se dégonflèrent. Puis, lentement, un vrai sourire se dessina sur son visage, fatigué mais sincère.
— D'accord, d'accord. Je me tais.
— Et vous respirez.
— Et je respire.
Il ferma les yeux, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, Camille le vit abandonner quelque chose. Une tension, une garde, une armure. Son corps, qui semblait toujours tendu comme une corde d'arc, s'affaissa légèrement. Ses épaules descendirent. Sa mâchoire se décrispa.
Sylvie les guida à travers une série de postures simples. Les joueurs suivaient avec des maladresses touchantes, des équilibres précaires, des jurons étouffés quand ils perdaient pied. Mais ils suivaient.
À la fin de la séance, alors qu'ils étaient allongés sur le dos pour la relaxation finale, une phrase de Julien filtra dans le silence :
— Mon frère faisait ça.
Camille ne bougea pas. Elle l'entendit continuer, la voix assourdie par le plafond :
— Vincent disait que ça gardait l'esprit clair. Je trouvais ça ridicule. Maintenant je comprends pourquoi il tenait le coup.
Personne ne releva. Mais dans le silence qui suivit, Camille comprit que les autres joueurs connaissaient l'histoire de Vincent, et que la simple mention de son nom les atteignait tous d'une manière différente.
La séance se termina sur une note étrangement douce. Les joueurs se relevèrent avec des étirements paresseux, certains échangeant des sourires sans méchanceté. Fabien tapota l'épaule de Julien en passant devant lui.
— Le yoga, ça te va bien, petit con. Ça te fait presque une tête d'être humain.
Julien lui adressa un geste obscène, mais son regard était lumineux. Camille se leva, roula son tapis, et le trouva à côté d'elle avant qu'elle n'atteigne la porte.
— Tu vois ? dit-il d'un ton presque léger. Je peux apprendre.
— Tu peux, répondit-elle. Si tu arrêtes de faire semblant d'être un imbécile.
Il rit, un vrai rire cette fois, sans aspérités. Camille réalisa qu'elle ne l'avait jamais entendu rire comme ça. Pas une fois depuis leur première rencontre dans ce vestiaire où il l'avait fusillée du regard.
— Alors, ton scan est demain matin, dit-elle, ramenant le sujet avec une délicatesse calculée.
La lumière dans ses yeux s'éteignit d'un coup. Il rentra les épaules.
— Oui. Demain à sept heures.
— Tu y vas ?
— Je t'ai dit que j'irais.
— Tu t'es aussi dit que tu jouerais avec une déchirure du supra-épineux pendant huit mois.
Il pinça les lèvres. Un long silence passa entre eux, chargé de tout ce qui n'était pas dit. Camille sentait le regard de Delacroix depuis la porte du gymnase, mais elle ne se retourna pas.
— Qu'est-ce que tu vas faire du résultat, Julien ? demanda-t-elle doucement.
— Je vais le lire. Et ensuite, je vais jouer.
Sa voix avait retrouvé une dureté qu'elle connaissait trop bien, mais que la séance de yoga avait fait oublier. Camille le regarda s'éloigner dans le couloir, sa démarche légèrement asymétrique trahissant une douleur qu'il ne montrait plus. La douche l'attendait, et avec elle, les infiltrations qu'il se faisait lui-même dans la salle de bain, à l'insu de tous.
Elle comprit alors que le yoga, le coaching mental, les nouvelles règles de Delacroix ne suffiraient pas. Julien ne céderait pas par la raison ni par la contrainte. Il faudrait autre chose. Et elle n'était pas certaine d'avoir cette chose en elle.
— Il va y aller demain ? murmura Delacroix derrière elle.
Camille se retourna. Le coach la dévisageait avec ce regard neuf qu'il avait développé depuis l'appel de Marie.
— Il a promis.
— Les promesses de Julien, ça vaut ce que ça vaut.
— Il a changé.
Delacroix plissa les yeux.
— Il a changé parce que tu es là. Question : pourquoi es-tu là, Camille ?
Son téléphone vibra dans sa poche. Elle l'ignora, mais Delacroix avait vu le reflet de l'écran dans la vitre.
— J'ai appelé Paris, dit-il. J'ai posé des questions sur toi. Et j'ai obtenu des réponses qui ne collent pas avec ton CV.
Camille sentit son estomac se nouer, mais elle garda un visage neutre.
— Posez-les-moi, vos questions, alors. Je vous répondrai.
Delacroix hocha lentement la tête, comme s'il appréciait le culot.
— Pas maintenant. Mais bientôt. Et cette fois, vous ne pourrez pas éluder.
Il tourna les talons et disparut dans son bureau. Camille resta seule dans le couloir, le téléphone vibrant à nouveau contre sa cuisse. Elle regarda l'écran : le même numéro de Paris que cette nuit. Elle coupa l'appel et glissa l'appareil dans sa poche.
Par-dessus son épaule, par la fenêtre du gymnase, elle vit Julien marcher vers le parking sous une pluie fine. Il marchait seul, la tête baissée, portant son épaule comme on porte une valise trop lourde pour les bras qu'on a.
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