La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 13: The Mid-Season Meltdown
Le stade vibrait d’une énergie électrique, les tribunes hurlant sous le projecteur des caméras de télévision. C’était le match de la mi-saison, celui que tout le monde attendait, celui qui devait prouver que l’USAP revenait de l’enfer. Julien avait été titulaire, contre l’avis de Camille, qui l’avait vu se décomposer dans le tunnel avant l’échauffement. Il avait promis de faire attention. Il avait menti.
Dix minutes avant la mi-temps, tout bascula.
Un plaquage haut sur le demi d’ouverture adverse — net, vicieux, gratuit. Julien se releva lentement, les yeux noirs, le sang déjà en ébullition. L’adversaire, un deuxième ligne massif au sourire provocateur, lui cracha quelque chose en anglais. Julien ne parlait pas anglais. Il comprit quand même.
Le geste fut si rapide que les ralentis durent le repasser en boucle durant des jours : Julien baissa la tête et percuta le crâne de l’autre d’un coup de crâne sec, précis. Le crack résonna dans le micro du juge de touche. Le deuxième ligne s’effondra comme un sac.
Le stade se tut une seconde. Puis tout explosa.
Les deux bancs se vidèrent dans un chaos de crampons et d’insultes. Les poings volèrent, les maillots blancs et rouges se mêlèrent dans une mêlée furieuse. Camille, depuis la touche, vit Julien au centre du cyclone, les bras écartés, le visage tordu dans un rictus de loup blessé, absorbant les coups avec une joie sombre qui lui glace le sang.
L’arbitre mit trois minutes à rétablir l’ordre. Un carton rouge. Désignation directe vers Julien, qui ne chercha même pas à se défendre. Il marcha vers les vestiaires sous une pluie de sifflets et d’injures, le dos droit, sans une once de regret.
L’équipe perdit 17 à 9.
Les vestiaires étaient silencieux quand Camille entra, poussant la porte avec une violence qu’elle ne se connaissait pas. Les joueurs, encore en sueur, évitaient son regard. Le coach Delacroix parlait à voix basse dans un coin avec Moreau, le président, dont le téléphone n’arrêtait pas de vibrer — les journalistes, déjà.
Julien était assis sur le banc, le maillot arraché sur une épaule qui commençait à gonfler, la tête dans les mains, les coudes sur les genoux. Des gouttes de sueur et de sang mêlés tombaient sur le béton entre ses bottes.
— Tout le monde dehors, dit Camille d’une voix plate.
Personne ne discuta. Les joueurs défilèrent en frôlant les murs. Delacroix jeta un regard à Camille, un regard lourd de sous-entendus, et sortit le dernier.
La porte claqua.
Camille s’avança lentement, laissant ses pieds faire résonner chacun de ses pas sur le carrelage. Elle s’arrêta devant lui, suffisamment près pour sentir l’odeur du cuivre, de la sueur, du désespoir concentré.
— La saison est finie, dit-elle. Tu le sais, toi qui ne sais rien d’autre que le rugby.
Il ne leva pas la tête.
— Ta suspension va être minimale de deux mois. L’USAP perdra son sponsor de trois millions si le nom de Lafarge reste associé à ça. Les caméras ont capté l’impact à la milliseconde, et les réseaux sociaux sont déjà en train de te déchirer. Mais ce n’est pas ça le plus important.
Elle se pencha, saisit son menton entre ses doigts, le forçant à relever le visage. Ses yeux étaient rouges, vitreux, mais pas des larmes. Quelque chose de cassé, au fond.
— Qu’est-ce que tu as fait, Julien ? Dans ce match. Qu’est-ce qu’il faisait de si grave, ce petit, dans ta tête, pour mériter de ruiner ta carrière, ta réputation, et tes os, que tu n’as même pas suffisamment pris soin de toi pour les porter jusqu’ici ?
Sa voix tremblait. Elle n’était plus la professionnelle froide qui mesurait le danger. Elle était la femme qui voyait un homme se détruire en direct.
Julien ouvrit la bouche. La referma. Il passa sa main sur sa bouche, comme pour en effacer quelque chose.
— Je l’ai vu. Pendant le plaquage. Le type avait les mêmes yeux.
L’espace d’un instant, Camille ne comprit pas. Elle resta immobile.
— Les mêmes yeux que Vincent ? demanda-t-elle doucement.
Julien ne répondit pas. Il hocha la tête, trois fois, lentement, un mouvement contre lequel il se débattait depuis des semaines, des mois, peut-être des années. Le geste d’un homme qui avoue enfin.
— Je le revois dans chaque plaquage, dit-il, la voix brisée, à peine audible. Dans chaque contact. Chaque fois que je percute quelqu’un, je le revois. Vincent, couché sur la pelouse. Vincent, qui me souriait une seconde avant le deuxième impact. Vincent, qui ne s’est jamais relevé. Et je le vois parce que je sais qu’il me regarde depuis là-haut, et qu’il me demande pourquoi je continue à faire ça. Pourquoi je vis sa mort à ma place, comme si je cherchais quelque chose à me prouver. Comme si je lui devais une réparation que je ne pourrai jamais lui offrir.
Camille laissa tomber sa main de son menton. La respiration de Julien se fit hachée, les premières larmes roulant sur ses joues, creusant des sillons dans la crasse du terrain.
— Alors je fonce dans les gens pour qu’ils me ressemblent. Pour que l’impact me fasse le même mal à moi. Parce que si ça fait mal, ça veut dire que je suis vivant. Et si je suis vivant, c’est que je ne suis pas encore lui.
La dernière phrase tomba dans le silence des vestiaires comme une pierre.
Camille le regarda, ce colosse effondré sur un banc, ses mains tachées du sang des autres et du sien mélangé, et elle comprit enfin la profondeur du puits au bord duquel il dansait chaque jour depuis son retour.
Elle s’assit à côté de lui, pas trop près, suffisamment pour qu’il sente sa présence sans se sentir piégé.
— Il te regarde, dit-elle posément. Pas pour te demander de continuer à souffrir. Pour te demander de t’arrêter avant que tu ne le rejoignes dans un cercueil.
Julien ferma les yeux. Les lumières du vestiaire grésillaient au plafond, le seul bruit était celui de sa respiration qui se brisait en tessons.
— Ce n’est pas ton épaule qui va te tuer, Julien. C’est ton indifférence à toi-même. Et moi, je ne vais pas rester là à te regarder faire.
Elle se leva d’un geste sec, ramassa une serviette et la lui jeta sur les genoux.
— L’imagerie est demain matin, huit heures, dit-elle. Tu es là. Pas pour le rugby. Pour Vincent, si ça peut t’aider. Pour toi, si tu peux encore le faire.
Il ne répondit pas.
Les médias attendaient dehors, la tempête se déchaînait partout autour d’eux, mais Camille comprit que la vraie bataille venait de commencer — et que celle-là, elle ne se gagnerait pas sur un terrain. C’était une guerre contre un fantôme, un fantôme qui ressemblait à un frère souriant, et elle savait que Julien allait devoir trouver la force de poser les armes avant qu’il ne soit trop tard.
Elle sortit sans se retourner.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.