La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 14: Aftermath: The Suspension
La suspension tomba deux jours plus tard, par un courriel officiel de la Ligue Nationale de Rugby que Delacroix imprima et jeta sur la table de la salle de réunion comme on dépose une bombe.
— Deux matchs, annonça-t-il. Suspension ferme. Plus une amende de quinze mille euros et une injonction de suivi psychologique obligatoire.
Julien était adossé au mur, bras croisés, le regard perdu dehors où le mistral pliait les cyprès. Il ne répondit pas.
— Tu m'entends, Roussel ? J'ai le président Lafarge au téléphone toutes les heures. La presse britannique parle de toi comme d'un « danger public ». Le club est en chien, la sponsorisation est en suspens, et toi tu regardes les arbres.
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Que je suis désolé ?
— Je veux que tu ailles au scan, demain matin. Et je veux que tu acceptes que quelqu'un te parle dans la tête.
Camille était assise dans l'angle, son carnet fermé sur les genoux. Elle avait été convoquée à cette réunion pour son rôle officiel de coordinatrice de la santé — et son rôle officieux, celui de seule personne capable de faire plier Julien.
— Le match de samedi est couvert, dit Delacroix en s'essuyant le visage. Moreau remplace. Mais ça ne règle rien.
— Je vais au scan, dit Julien soudainement.
Camille leva les yeux. Il la regardait, lui — pas par la fenêtre, pas par défi. Quelque chose dans sa posture avait changé, comme une armure qu'on ne desserre pas mais qu'on ouvre d'un cran.
— Et j'irai voir ton psy, si tu insistes.
Delacroix cligna des yeux, surpris de la victoire, puis se ressaisit.
— Bien. Bien. Je préviens le staff médical.
Il sortit en traînant les pieds, laissant derrière lui l'odeur du café froid et une tension qui mettait du temps à se dissiper.
Camille se leva et ferma la porte derrière le coach. Il restait une heure avant le rendez-vous chez le chirurgien qui devait prononcer le verdict sur son épaule.
Julien avait l'air épuisé. Pas de la fatigue d'un lendemain de match, mais de celle qui s'accumule quand on porte une pierre trop lourde trop longtemps.
— Qu'est-ce qu'on attend d'autre, ici ? dit-elle doucement. Il n'y a que nous deux.
— Rien. Je sais ce que le chirurgien va dire. Opération. Douze semaines. Saison finie.
— Tu ne sais pas ça.
— Je connais mon corps. Je connais la douleur qui l'habite depuis huit mois. Je sais quand elle est montée de deux crans.
Camille s'approcha de lui, l'observa. La lumière du soir filtrait à travers les lamelles du store, dessinant des barres claires sur son visage.
— Viens, dit-elle.
— Où ?
— Au vignoble. On a le temps avant la clinique.
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Ils prirent la petite route qui serpente entre les vignes engourdies par l'hiver. Les souches nues, taillées en courts bras ouverts vers le ciel. Julien conduisait les mains posées à plat sur le volant, insensible aux odeurs de mazout mêlées à celles de la vigne et des pins.
Il s'engagea dans le chemin de terre qui menait à la bastide familiale. La maison était la même que quinze ans plus tôt, les tuiles romaines usées par le sel et le vent, la façade crépitée au chaux. Il coupa le contact.
— Pourquoi tu m'amènes ici ? demanda-t-il, la voix à peine plus qu'un murmure.
— Parce que c'est ici que tu as commencé à tomber en morceaux. Et que c'est ici que tu vas les ramasser.
Il faillit sourire. Presque.
Elle sortit une couverture du coffre et deux bouteilles d'eau qu'elle avait prises au club. Il regarda la première, hocha la tête.
— Il y a mieux dans la cave.
— Pas aujourd'hui. Aujourd'hui, on est sobres, au moins jusqu'au scan.
Ils marchèrent jusqu'aux premières rangées de grenaches, là où la terre rouge vire à l'ocre puis au blanc des collines. Julien s'accroupit, passa une main sur un sarment mort. La matière était sèche comme un os.
— Vincent plantait son pied ici, dit-il. Là, exactement. Quand on travaillait les vignes, il faisait chaque rangée en deux fois moins de temps que moi. Il disait que la terre lui parlait.
— Tu n'as jamais entendu ce qu'elle disait ?
— Non. J'entendais les gens. Le public. Le fracas. Les poteaux qui résonnent quand on plaque.
Il resta un long moment accroupi, puis se releva et marcha vers la butte qui dominait la plaine. Camille le suivit sans parler. Elle savait que les mots, ici, étaient plus une question de patience que de volume.
Ils atteignirent une olivaie centenaire dont les troncs tordus avaient la texture de mains noueuses. Il s'assit au pied d'un arbre, le dos contre l'écorce.
— Le jour où Vincent est mort, dit-il enfin, il était venu me voir jouer. Un match amical, à Brive. Rien d'important. Il avait traversé quatre cents kilomètres pour me regarder pendant quatre-vingts minutes.
Camille s'assit à côté de lui. Elle laissa les mots se poser sur elle.
— À la soixante-douzième minute, j'ai pris un carton jaune. Une faute idiote. Coup de coude dans un ruck. L'arbitre s'est approché, m'a parlé, mais je ne l'entendais plus. Tout ce que je voyais, c'était Vincent en tribunes. Il était déjà malade. Le diagnostic, on ne le connaissait pas encore officiellement. Mais il avait des vertiges. Des saignements de nez.
— Il t'a dit qu'il était venu te voir, toi, pour te dire, mais tu n'étais pas prêt à l'entendre.
— C'est ça. Exactement ça.
Julien enfonça la paume dans l'herbe sèche, comme pour s'assurer qu'elle était bien là.
— Sur le chemin du retour, il a eu une hémorragie cérébrale. Seul. Sur une aire de repos près de Cahors. Personne pour le trouver avant le matin.
Camille ferma les yeux un instant. Elle connaissait la fin. Chaque supporter de ce club la connaissait. Vincent Roussel était mort en revenant d'un match de son frère cadet. Et depuis, Julien portait cette mort comme un fardeau personnel qu'il essayait de déposer dans la chair de ses adversaires.
— Le coup de tête de l'autre soir, dit-il, je voulais pas le frapper, lui. Je voulais frapper la route. La nuit. Le vide. Tout ce qui était arrivé à Vincent pendant que je jouais.
Il retourna sa main, observa les cicatrices de la paume.
— Chaque fois que je reste debout après un impact, je me dis que c'est un échange. Lui est mort trop tôt. Alors je me punis d'être vivant.
Camille restait parfaitement immobile. Elle le connaissait depuis quelques semaines seulement, mais cette phrase-là ressemblait à une porte qu'il aurait ouverte en grand au milieu d'une tempête.
— Tu sais ce que j'ai fait à Paris ? demanda-t-elle.
Il tourna la tête.
— J'ai été quoi, exactement ?
— J'ai laissé mon frère cadet traverser ce que j'aurais dû traverser à ma place.
Il y eut un silence de plusieurs battements de cœur. Les cigales ne chantaient pas encore, mais les oiseaux marins criaient dans le lointain.
— Il avait un an de moins que moi. Paul. Il a vécu, il respire toujours, mais il ne parle plus depuis quatre ans maintenant. Un accident de voiture. Je conduisais.
Julien ne bougeait plus. Il la regardait comme on regarde la première étoile du soir se confirmer dans un ciel qui s'assombrit.
— Sortie de l'hôpital, j'ai fui. Paris était devenu un lieu de mémoire impossible à habiter. J'ai crié pendant des mois dans le vide de mon appartement, puis j'ai redressé la barre, j'ai repris mes études de kiné, j'ai construit une façade impeccable. Le ministère de la Santé me connaissait. Mes services rendus. Tout était propre et rangé. Mais aucun de mes patients, aucun de mes collègues n'a su la vérité.
— Jusqu'à maintenant, dit doucement Julien.
— Jusqu'à maintenant.
Elle se mit à tirer des brins d'herbe sèche entre ses doigts.
— Delacroix a découvert des trous dans mon CV. Il en a parlé ouvertement. Je préfère que tu le saches de ma bouche plutôt que d'un mot empoisonné.
Julien ne répondit pas tout de suite. Il secoua la tête, lentement.
— Qu'est-ce que le passé a à voir avec ce qu'on est capable de faire maintenant ? Demain, je passe un scan. Après-demain, peut-être une opération. Dans douze semaines, je serai dans quinze kilos de muscles en plus ou en moins, et la question va se poser de savoir si je retourne jouer. Si je veux continuer à me détruire avec une guitare tellement lourde que la seule façon de la porter c'est de briser quelqu'un d'autre.
Camille tourna son visage vers lui.
— Écoute-moi bien. Ton frère est mort une seule fois. C'est la tragédie. Mais toi, tu le meurs chaque semaine depuis cinq ans, match après match. Et ça, personne ne pourra jamais le pleurer à ta place.
La phrase frappa, plus fort qu'attendu. Il baissa la tête, la mâchoire contractée, les épaules qui tremblaient à peine.
— Personne n'a jamais dit ça comme ça, dit-il dans un souffle.
— Je sais. C'est pour ça que ça fait mal.
Ils restèrent là jusqu'à la tombée du soir. Un lièvre traversa un champ en contrebas ; un tracteur s'éteignit au loin. Le vent d'ouest charria des odeurs de sel et de terre chaude. Sans qu'ils le décident, les silences devenaient plus habitables.
Il passa une main sur son visage, se leva, aida Camille à se redresser.
— Viens, dit-il. Je vais sortir une bouteille avant que tu me fasses la morale sur mon hygiène de vie.
La cave était fraîche, les pierres luisantes d'humidité. Il choisit un vieux carignan sombre, domestique, sans étiquette. Ils s'installèrent sur la table de pierre sous la tonnelle où les glycines n'avaient pas encore leurs feuilles. Il décapsula deux verres, puis un troisième, qu'il posa vide entre eux.
— Merci, dit-il simplement.
Elle ne demanda pas à qui il s'adressait.
Ils parlèrent de choses simples. Des vendanges qu'il avait aidées à faire adolescent, des premières pluies d'automne, de la puissance de la vigne qui repousse chaque printemps après les tailles brutales. Quand les étoiles se garnirent le ciel, ils se turent de nouveau.
La fatigue s'installa comme une couverture. Camille se leva, remit les verres sur le plateau et poussa la porte de la maison. Il la suivit.
Elle monta l'escalier, découvrit une chambre aux murs chaudés, avec des draps propres qui sentaient la lavande. Lui resta en bas, dans le salon. Elle s'allongea sur le lit, sans se déshabiller, et entendit ses pas sur les tomettes de la pièce du bas, lents d'abord, puis plus mesurés.
Quelque chose s'était apaisé. Une bête, peut-être, qui avait enfin pu sortir de sa cage le temps d'une soirée et contempler la plaine à ses pieds.
Camille ferma les yeux. Elle n'était pas venue pour autre chose que cette présence simple — tenir l'espace où les secrets pouvaient être dits, sans ensuite être monnayés.
Dans la salle de bains du rez-de-chaussée, l'eau coula quelques minutes. La maison se tut.
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