La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 15: The Escort
La brique traversa la vitre du salon à vingt-deux heures quatorze, selon l'horloge murale que Camille fixait pendant que le verre continuait de tinter sur le carrelage provençal. Le mot était attaché par un élastique, roulé serré comme un message codé.
*Rentre chez toi.*
Deux lignes. Pas de signature. Pas de menace explicite. Juste cette injonction froide, en lettres découpées dans un journal, comme dans un mauvais polar.
Camille resta figée trois secondes, le temps que son cœur retrouve un rythme utile. Elle fit le tour du salon pieds nus, évitant les éclats. Par la fenêtre brisée, la rue du vieux Collioure dormait sous la lune. Personne. Évidemment, personne.
Elle prit une photo du mot avec son téléphone, nota l'heure, appela les gendarmes. Sa voix ne trembla pas quand elle expliqua la situation. Elle avait appris à ne pas trembler dans les couloirs d'hôpitaux parisiens, quand les familles hurlent et que les machines bipent.
Les gendarmes arrivèrent vingt minutes plus tard. Un grand blond qui semblait sorti d'une série télé et une femme plus âgée aux yeux fatigués. Ils posèrent les questions d'usage.
"— Des ennemis ?
— Je suis kiné. Je répare les gens.
— Une relation conflictuelle récente ?
— J'ai imposé un scanner à un joueur de rugby qui ne voulait pas se faire scanner.
La femme leva un sourcil. Le grand blond écrivit quelque chose.
— Julien Delmas ? dit-il.
— Oui.
Ils échangèrent un regard que Camille connaissait bien : le regard des gens qui découvrent que le feuilleton médiatique qu'ils suivent distraitement a débarqué dans leur poste.
— Il y a une base de supporters assez… passionnée, dit la femme. Et des parieurs. Beaucoup de parieurs perdent de l'argent quand il ne joue pas.
Camille sentit un frisson qui n'avait rien à voir avec la brise marine passant par la fenêtre morte.
— Vous croyez que ça vient de là ?
— On ne croit rien. On constate. Le match sans lui a vu un volume de paris inhabituel. La commission des jeux nous a signalé des irrégularités la semaine dernière.
Elle marchait sur une ligne de faille. Le sol bougeait sous ses pieds comme après un tremblement de terre lent.
Les gendarmes repartirent une heure plus tard, promettant des patrouilles renforcées. Camille ne dormit pas. Elle fixa le morceau de carton découpé, le retourna entre ses doigts comme une relique funeste. *Rentre chez toi.* Mais où était chez elle ? Paris, où son mensonge s'effilochait ? Cette maison de famille où les souvenirs pesaient plus lourd que les valises ? Le studio de Collioure, quarante mètres carrés avec vue sur les toits d'argile de ses voisins ?
Elle pensa à Delacroix, qui savait quelque chose. Elle pensa à Julien, qui allait passer ce scanner demain matin. Elle pensa à cette femme, Anaëlle, dont la jalousie avait des dents. Mais Anaëlle était une femme de passion, pas de lettres anonymes. Elle aurait jeté la brique en plein jour, en criant.
Le matin arriva comme une évidence grise. Camille se doucha, avala un café trop vite, et prit son téléphone. Elle composa un numéro qu'elle connaissait depuis trop longtemps.
— Paul ?
Le silence à l'autre bout avait une texture particulière.
— Camille. C'est tôt.
— J'ai besoin que tu me dises si tu vois quelque chose d'inhabituel.
— Dans quel domaine ? Les signaux radio extraterrestres ou la criminalité locale ?
— Paul.
Une pause. Elle entendit le cliquetis d'un clavier. Son frère, avocat pénaliste à Marseille, ne dormait sans doute jamais plus de quatre heures.
— Dis-moi tout.
Elle raconta. La brique. Le mot. Les gendarmes, la commission des jeux, le truc d'Anaëlle, le retour de Julien. Paul écouta sans l'interrompre, une qualité rare chez les avocats et les frères.
— Je vais faire tourner quelques contacts, dit-il. Mais en attendant, je te conseille de ne pas rester seule chez toi ce soir.
— Je n'ai pas peur.
— C'est le problème. Les gens qui disaient « je n'ai pas peur » finissent souvent en pièce à conviction.
Il raccrocha sans dire au revoir. Les Roussel n'étaient pas démonstratifs.
Au club, l'air sentait le cuir humide et la tension nerveuse. Le scanner de Julien était prévu à neuf heures à Perpignan. Camille arriva à huit heures vingt, en avance, et trouva Delacroix assis dans son bureau, fenêtre ouverte, un café froid dans les mains.
— Je sais pour votre CV, dit-il sans préambule.
Camille s'arrêta dans l'embrasure. Elle avait espéré encore quelques jours.
— Je sais que vous n'avez jamais été diplômée de l'institut de kinésithérapie de Paris. Je sais que vous avez quitté la ville après l'accident de votre frère. Je sais aussi, parce que j'ai téléphoné personnellement à trois chirurgiens de la Pitié-Salpêtrière, que vous êtes la meilleure rééducatrice qu'ils aient jamais vue.
Il but une gorgée de son café froid sans grimacer.
— Le système est devenu fou depuis vingt ans. Il faut des papiers avant de sauver des gens. Mais moi, je juge sur le résultat. Et vous obtenez des résultats.
Camille resta immobile. Le vent marin souleva une feuille du bureau de Delacroix.
— Pourquoi ? dit-elle.
— Parce que j'ai un joueur qui refuse de voir la vérité, une équipe qui joue comme des mortes-vivantes, et un sponsor qui me menace de retirer six cent mille euros si la saison continue comme ça. Vous. Je vous veux. Les papiers, je m'en fous. Mais j'ai besoin que vous me disiez la vérité, maintenant. Tout.
Elle ouvrit la bouche pour parler. Un bruit de moteur dans la cour. Des pas précipités. Anna, la chargée de communication, apparut dans le couloir, essoufflée, son téléphone à la main.
— Coach. Camille. Un livreur vient de refuser un colis parce qu'il a vu… il y a des photos. Sur les réseaux sociaux. De l'appartement de Camille. La brique. Le mot. Quelqu'un a tout photographié avant les gendarmes et ça circule. Ça fait déjà trente mille vues. On a un problème.
Delacroix ferma les yeux. Il les rouvrit, posa son regard sur Camille.
— Je crois que cette conversation attendra.
Camille hocha la tête. Elle sortit du bureau, passa devant Anna, traversa le couloir qui sentait la sueur séchée et les espoirs en décomposition.
Dans le vestiaire, Julien était assis seul, vêtu de son survêtement de ville. Il avait l'air d'un homme qui se rend à son exécution, pas à un examen médical. Ses yeux se levèrent vers elle, et elle lut la question avant qu'il ne la pose.
— Tu as vu les photos ?
Il nia d'un geste vague.
— On m'a envoyé un lien. Tout le monde l'a vu avant l'entraînement.
Il se leva. Il était immense, même dans la lumière crue des néons du vestiaire. Son épaule gauche, sous le tissu, portait le poids de toutes ses années de gloire et de mensonges.
— C'est qui ? dit-il. Qui fait ça ?
— Je ne sais pas encore. Mais on va le découvrir.
Sa voix était calme. C'était la voix qu'elle utilisait quand un patient hurlait pendant qu'elle réduisait une luxation. Une voix qui séparait l'émotion de l'action.
— Va passer ton scanner, Julien. Maintenant. Et après, on parlera.
Il la regarda. Quelque chose passa dans ses yeux, un éclair de reconnaissance, peut-être, ou de gratitude. Il ne dit rien. Il sortit.
Camille resta seule dans le vestiaire vide. Son téléphone vibra. Un SMS d'un numéro masqué.
*Nous savons tout de toi, Paris. Rentre chez toi avant qu'il ne soit trop tard.*
Elle lut le message trois fois. Le mot « Paris » n'était pas une coïncidence. Quelqu'un avait fait des recherches. Quelqu'un savait pour son passé, son frère, ses mensonges. Et ce quelqu'un s'en servait comme une arme.
Camille effaça le SMS, rangea son téléphone, et suivit Julien vers la sortie.
Elle avait quitté Paris pour échapper à une menace. Il semblait que la menace l'avait suivie jusqu'ici.
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