La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 16: The Charity Dinner
La salle des fêtes du stade avait été transformée en quelque chose que Camille n’aurait jamais imaginé : un espace de verre et de lumière, suspendu entre la nuit méditerranéenne et les projecteurs du terrain. Des guirlandes de feuilles de vigne couraient le long des poutres apparentes, et l’air sentait le sel, la lavande, et un parfum de générosité forcée — celle des sponsors, des élus locaux, des épouses de joueurs en robe longue.
Camille lissait sa robe noire, simple, empruntée à Marie qui avait insisté pour qu’elle ne vienne pas “en survêtement de consultation”. Elle se tenait près de l’entrée, un verre de rosé à la main, quand Julien apparut dans un costume bleu nuit, la mâchoire crispée, le col de chemise légèrement trop serré.
— On dirait que je vais à un enterrement, souffla-t-il en la rejoignant.
— Tu es au club, rectifia-t-elle. Le club enterre sa réputation. Toi, tu es le fossoyeur repeint en invité d’honneur.
Il grimaça, mais un sourire presque malgré lui traversa son regard.
— Tu as un don pour me faire sentir mieux, Camille.
— C’est mon métier.
— Non. C’est ton don.
Delacroix les rejoignit, un verre de whisky à la main, l’œil alerté vers les caméras locales qui filmaient la scène.
— Le couple parfait, dit-il à mi-voix. Le héros repentant et sa sauveuse. C’est exactement l’image qu’on vend ce soir. Ne me décevez pas.
Il s’éloigna, laissant une odeur de cigare et d’autorité.
— Il nous traite comme des figurants, grogna Julien.
— On l’est. Mais des figurants utiles.
La soirée avançait dans une chorégraphie de banalités : discours du président, témoignage d’un ancien joueur paralysé, promesses de rénover un terrain de quartier. Chaque fois que Julien approchait d’un groupe de partenaires, les sourires se figeaient. Il était le paria qu’on avait affublé d’un nœud papillon.
Camille le regardait naviguer, ses larges épaules légèrement affaissées sous le poids des murmures qu’il faisait semblant d’ignorer. Elle vit le moment précis où il craqua : un sponsor, le directeur de l’usine de traitement des eaux, lui tourna le dos au milieu d’une phrase. Le trait de Julien se durcit, ses poings se serrèrent, et il fit un pas vers l’homme.
Camille traversa la salle sans réfléchir, glissa sa main sous son bras, et l’attira vers la piste de danse.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il, surpris.
— Je te sauve d’une autre suspension, murmura-t-elle alors que la musique ralentissait — un air langoureux, un peu triste, un vieux truc des années quatre-vingts que le DJ improvisait pour l’ambiance.
Il hésita, puis ses bras se refermèrent autour d’elle. Ils dansèrent mal, sans technique, des corps qui apprenaient à se connaître autrement. Le contact de sa main large sur sa taille, l’odeur de savon et de transpiration du costume — Camille ferma les yeux une seconde et se laissa porter.
Les voix autour d’eux s’estompèrent. Il ne restait que la sensation du tissu rêche sous ses doigts, la chaleur qui montait entre eux, et ce rythme lent qui n’en finissait plus.
— Tu sais ce que je ferais sans toi ? murmura-t-il, sa bouche près de son oreille.
— Te jeter sur un adversaire. Le faire exprès.
Il rit doucement, un son qu’elle n’avait presque jamais entendu.
— Autrefois, oui. Maintenant… je ne sais plus. Tu m’as enlevé mes habitudes.
— Le but n’était pas de t’enlever tes habitudes, mais de t’en donner de meilleures.
Ils tournèrent lentement, et sous la lumière dorée, ils n’étaient plus le paria et la physiothérapeute. Ils étaient un homme et une femme dans une parenthèse, un souffle entre deux tempêtes.
La chanson se termina. Le silence revint, avec le cliquetis des verres et les conversations qui reprenaient.
Julien baissa les yeux vers elle. Ses iris, d’un bleu presque gris, cherchèrent quelque chose dans son regard. Sa main se leva vers sa joue, hésita, effleura l’arrête de sa mâchoire. Il se pencha.
Camille cessa de respirer.
À quelques centimètres de ses lèvres, il s’arrêta. Ses doigts retombèrent le long de son corps comme des oiseaux blessés.
— Pas encore, dit-il, la voix rauque. Je suis pas prêt.
Elle recula d’un demi-pas, le cœur battant, les joues en feu. Elle hocha la tête, un geste qu’elle voulait comprendre, alors qu’à l’intérieur, les mots s’entrechoquaient.
— Ça va, murmura-t-elle. Prends ton temps.
Elle crut qu’il parlait d’eux. De leur lenteur gênée, de sa propre carapace de veuve de Paris, de la peur d’être à nouveau atteinte à l’endroit précis où la vie est fragile.
Mais dans ses yeux, elle vit une autre lueur. Une détermination étrange, presque sportive. Il ne pensait pas à elle. Il pensait au scan prévu demain matin, aux images qui révéleraient si son épaule pouvait survivre un seul plaquage de plus.
Il pensait au rugby.
Elle sentit un frisson traverser sa peau nue, et tout à coup, la soirée lui sembla glaciale, comme si le costume bleu nuit de Julien n’était qu’un décor de plus avant la chute.
Delacroix les rejoignit, un téléphone à la main, le visage fermé.
— Le sponsor Lafarge veut se retirer de la saison, annonça-t-il à voix basse. Ils ont vu les photos du brique contre ton appartement, Camille. Ils disent que le club attire trop de chaos.
Julien serra les mâchoires.
— Et alors ?
— Alors on a besoin du match de samedi. Tu reviens de suspension. Il faut une victoire, mais surtout une image irréprochable. Si tu dérapes, le club est mort avant la fin de saison. Sponsors partis, joueurs majeurs vendus, et moi, je rentre à Toulon avec une ligne de plus sur mon CV rayé.
— Je ne déraperai pas.
Delacroix le fixa longuement, puis son regard glissa vers Camille.
— Et toi, ma belle, tu as un mail de l’inspection académique qui attend dans ma boîte depuis hier. Je te donne jusqu’à la fin du match de samedi pour m’expliquer ta formation réelle.
Il tourna les talons sans attendre de réponse.
Julien regarda Camille, la question muette étouffée dans sa gorge.
— Qu’est-ce qu’il veut dire ?
Camille détourna le regard. La musique reprenait, un rythme plus vif. Autour d’eux, les invités riaient, dansaient, vivaient. Elle serra son verre si fort que ses jointures blanchirent.
— Il faudra qu’on parle, répondit-elle. Mais pas ce soir.
Ce soir, elle avait presque été heureuse. Et ce soir, une fois de plus, la réalité lui mettait un genou sur la poitrine.
— Demain matin, ton scan, dit-elle, récupérant son rôle de physiothérapeute comme un bouclier. Je t’accompagne. À sept heures, devant le service de radiologie.
— Camille…
— Sept heures, Julien. Ne me fais pas attendre.
Elle lâcha son bras et disparut dans la foule, laissant derrière elle l’image d’une femme qui dansait encore à l’intérieur, mais qui savait déjà que la musique allait bientôt s’arrêter.
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