La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 17: The Rematch
Le stade vibrait d’une tension électrique, le public niçois hurlant déjà avant même le coup d’envoi. Camille avait pris place en tribune presse, malgré la chaleur de mai, un carnet fermé sur les genoux qu’elle n’ouvrirait pas. Elle voulait voir, pas analyser. Pas cette fois.
Sur la pelouse, les deux équipes s’alignaient. Julien se tenait au centre, les épaules larges sous le maillot blanc, le numéro 10 dans le dos. Il ne sautillait pas, ne frappait pas ses poings l’un contre l’autre. Il restait immobile, la tête légèrement baissée, comme s’il écoutait quelque chose que personne d’autre n’entendait.
Le match commença et Camille retint son souffle.
La première mi-temps fut un enfer de contacts. Les Niçois, en supériorité morale après la bagarre de l’aller, cherchaient Julien systématiquement. Chaque plaquage était plus violent que le précédent. Camille vit trois fois le deuxième ligne adverse viser sa jambe droite, cette même jambe qu’elle avait massée pendant des heures, cette articulation capricieuse qui menaçait de lâcher à chaque appui.
Julien ne tombait pas.
Il encaissait, se relevait, reculait d’un pas, plaçait son jeu. Il ne parlait pas, ne criait pas, n’insultait pas l’arbitre. À la vingt-deuxième minute, un Niçois lui cracha une insulte à la figure. Julien cligna des yeux, une seule fois, puis tourna simplement les talons pour rejoindre son alignement.
Un rugissement parcourut les tribunes. Ce n’était pas de la défiance. C’était de l’étonnement.
À la pause, le score était de 9-9. Camille descendit des tribunes et se faufila près du tunnel. Elle n’avait pas le droit d’y être, mais personne ne la connaissait dans ce stade, elle était une visage de plus dans la foule. Elle vit l’équipe entrer aux vestiaires. Julien passa le dernier, et leurs regards se croisèrent une fraction de seconde.
Il ne sourit pas. Il hocha la tête, à peine. C’était suffisant.
La seconde mi-temps changea de rythme. Le staff niçois, confiant, avait laissé ses avants foncer pendant quarante minutes. La fatigue commençait à se lire dans leurs courses. Montpellier, plus patient, commença à construire.
À la soixante-troisième minute, une mêlée à cinq mètres de l’en-but niçois. Le pack poussa, la balle sortit proprement. Le demi de mêlée fit une feinte de passe, attira deux défenseurs, puis écarta vers l’aile.
Julien était là.
Il reçut le ballon en pleine course, le cuir collé à sa poitrine, les jambes dévorant la pelouse. Un premier plaquage arriva de face. Il l’évita d’un crochet du gauche si sec que le défenseur s’effondra dans le vide. Un deuxième tenta de le ceinturer. Julien le laissa approcher, puis pivota, le touchant à l’épaule, le déséquilibrant comme on chasse une mouche.
Le troisième arriva en retard.
Julien plongea dans l’en-but, le ballon écrasé sous son corps, et le stade entier sembla aspirer l’air avant d’exploser.
Camille se leva sans s’en rendre compte, les mains portées à son visage. Elle n’avait pas crié. Mais elle avait souri, un sourire si large que ses joues lui faisaient mal. Une fierté étrange, presque maternelle, gonflait sa poitrine. Ce n’était pas une simple victoire sportive. C’était la preuve que tout ce qu’ils avaient construit, ces nuits blanches, ces séances à répéter des exercices de respiration, ces conversations silencieuses dans la voiture qui ramenait Julien chez lui, que tout cela avait un sens.
Le match se termina sur un score de 18-15. Montpellier gagnait.
Les joueurs s’étreignirent, épuisés mais lumineux. La caméra de télévision suivit Julien pendant qu’il saluait le public, puis serrait la main des adversaires, les yeux dans les yeux, sans provocation. Il marcha vers la caméra, saisit le micro tendu par le journaliste de Canal+.
« Julien, un mot sur ce retour ? »
Il respira profondément. La sueur coulait le long de sa tempe. Il regarda la caméra, puis quelque chose au-delà, quelque chose que personne ne pouvait voir.
« Cette victoire, je la dédie à l’homme qui m’a tout appris. »
Le journaliste, surpris par ce ton inhabituellement posé, tenta de creuser : « Votre père ? »
Le visage de Julien se ferma brièvement, puis se rouvrit, presque calmement.
« À lui aussi. »
Il rendit le micro et disparut dans le tunnel sous les applaudissements.
Dans les tribunes, Camille regarda autour d’elle. Les journalistes notaient frénétiquement. Les commentateurs, déjà en direct, spéculaient sur l’identité de cet « homme qui m’a tout appris ». Certains parlaient du père, l’ancien joueur de deuxième division, mort d’une crise cardiaque quand Julien avait dix-neuf ans. D’autres évoquaient un entraîneur de jeunesse.
Elle savait, elle, qu’il ne parlait pas de son père.
Il parlait de Vincent. De son frère mort sur un terrain, de celui qu’il n’avait pas pu protéger, celui dont l’image hantait chaque plaquage. Dédier la victoire à cet homme-là, c’était une manière de dire : je ne fuis plus. Je joue avec toi, pas contre toi.
Camille quitta la tribune avant la fin de la cérémonie. Elle sortit du stade par une porte latérale, le téléphone vibrant dans sa poche. Un message de Julien.
*« Merci. Pour tout. Tu m’as sauvé. »*
Elle répondit : *« C’est toi qui t’es sauvé. Je t’accompagne, c’est tout. »*
Le soleil commençait à décliner sur la ville. Elle marcha vers sa voiture, le cœur léger, mais cette légèreté ne dura pas. Une autre notification. Un numéro masqué.
*« Belle victoire. Dommage que le héros ne sache pas encore ce que sa petite amie cache. Bientôt, il saura tout. Et là, il se demandera si tu l’as sauvé ou si tu l’as utilisé. »*
Camille s’arrêta net au milieu du parking. Son souffle se bloqua. Les menaces anonymes n’avaient plus besoin de brique pour la toucher. Elles visaient désormais directement ce qu’elle avait de plus précieux : la confiance qu’elle venait de gagner.
Elle garda le téléphone serré dans sa main, les doigts blancs, et remonta dans sa voiture sans répondre. Elle conduisit jusqu’au stade, puis s’arrêta sur le parking désert, moteur coupé.
La question tournait en boucle dans sa tête. Si Julien découvrait la vérité sur ses diplômes avant qu’elle ait pu la lui dire elle-même, tout s’effondrerait. Il venait de trouver la paix, ou du moins un semblant de paix. Elle ne pouvait pas être celle qui la lui volerait.
Et pourtant, elle savait qu’elle ne pourrait plus tarder.
Son téléphone vibra de nouveau. Delacroix.
Elle décrocha, la voix sèche.
« J’ai vu le match. Jolie stratégie, d’envoyer le héros sur le terrain avant de gérer vos petits secrets. Vous avez jusqu’à demain matin, Camille. Demain, neuf heures, mon bureau. Pas une heure de plus. »
La ligne coupa.
Camille resta là, dans le silence du parking, la nuit tombant doucement sur les toits du stade. Demain matin, elle devrait dire la vérité à Delacroix. Et peut-être aussi à Julien. Mais dans quel ordre, et avec quelles conséquences ?
Elle n’avait plus le choix.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.