La Dernière Mêlée
Lire le chapitre 18: The Missing Letter
L’aube rampait sur les vignes quand Camille sortit la sacoche de sport du placard de sa chambre. Le cuir usé sentait la sueur séchée et l’herbe coupée. Elle l’avait gardée là depuis la cave, sans l’ouvrir, comme on évite une porte fermée derrière laquelle on sait ce qu’il y a.
Elle s’assit au bord du lit. Le silence de la maison pesait. Son frère Paul dormait encore dans la chambre d’à côté, et elle entendait le ronron léger du réfrigérateur en bas.
Elle tira la fermeture éclair.
L’intérieur était méticuleux — des chaussettes de compression roulées en cylindres parfaits, un protège-dents dans sa boîte, un rouleau de strapping entamé, et une petite pochette en plastique transparent. Dedans, une enveloppe crème, pliée en trois, adressée à *Vincent* d’une écriture serrée et rageuse.
Julien.
Camille hésita. Ce n’était pas à elle. Ce n’était même pas à Julien, vraiment — c’était une lettre à un mort, jamais envoyée. Mais elle avait besoin de savoir ce qu’elle rendait. Elle ne pouvait pas lui donner ça sans comprendre ce qu’il y avait dedans.
Elle sortit la lettre. Le papier était épais, un peu gondolé, comme s’il avait été plié et déplié plusieurs fois.
*Vincent,*
*Je sais que tu ne liras jamais ça. C’est peut-être pour ça que je l’écris. Si tu étais là, je ne saurais pas te dire ces mots. Je les dirais de travers, comme toujours.*
*Je suis désolé. Ce n’est pas assez, mais c’est tout ce que j’ai.*
*Cette chandelle. Elle retombait droit sur toi, je l’ai vue du coin de l’œil quand j’ai entendu Tess crier depuis la tribune. J’aurais dû crier. J’aurais dû te prévenir. J’étais à dix mètres, Vincent. Dix mètres et j’ai rien fait. J’avais les mains dans les poches et je regardais le ciel parce que l’arbitre avait sifflé une faute contre moi deux secondes avant. J’étais en colère contre moi-même et j’ai pas vu le ballon partir.*
*Si j’avais été à ma place, si j’avais pas râlé contre l’arbitre, j’aurais vu la trajectoire. J’aurais hurlé. T’aurais eu le temps de baisser la tête ou de t’écarter.*
*Et maintenant t’es mort. Et moi je continue à jouer ce sport qui t’a tué parce que je sais pas faire autre chose. Parce que si j’arrête, je vais devoir penser à toi, et j’ai pas le courage.*
*T’aurais su quoi faire, toi. T’aurais su me parler. T’as toujours su parler aux gens. Moi je sais que taper dedans.*
*Ça fait six mois. Mamie demande de tes nouvelles à chaque fois qu’elle m’appelle. Je dis que tu es parti en Australie, pour un contrat. Je crois qu’elle le sait pas, que tu es mort. Ou peut-être qu’elle l’oublie. Je sais pas ce qui est pire.*
*Je vais te dire un truc, et après j’arrête d’écrire parce que ça me tue. Je vais pas m’arrêter de jouer. Je vais pas me faire tout doux. Je vais jouer comme si tu étais à côté de moi. Comme si chaque plaquage était pour toi. Comme si j’avais quelque chose à prouver. Et si je me fais mal, tant mieux. Ça me fera moins penser à ce que j’ai pas fait.*
*Pardonne-moi.*
*J.*
Camille laissa tomber la lettre sur ses genoux. Ses mains tremblaient. Le soleil était monté par-dessus les collines et dessinait une ligne d’or sur le mur. Elle n’arrivait pas à respirer.
Ce n’était pas un homme violent qui avait écrit ça. C’était un homme qui se détestait. Qui se punissait par chaque impact, avait-elle dit à la télévision. Maintenant elle savait pourquoi. Il n’avait jamais envoyé cette lettre. Il portait tout, seul, dans son crâne et dans ses os.
Elle replia soigneusement la lettre, la remit dans l’enveloppe, puis dans la pochette. La sacoche était refermée avant qu’elle comprenne ce qu’elle faisait.
Son téléphone vibra sur la table de nuit.
*Delacroix : 8h45. Mon bureau. Pas de retard, Camille.*
Neuf heures. La confession. Le délai.
Elle regarda la sacoche. Elle devait la porter à Julien. Elle devait aussi aller chez Delacroix. Et quelque part dans les trente minutes à venir, elle devait décider si elle disait la vérité sur son diplôme ou si elle laissait Delacroix la détruire.
Le message anonyme de la veille résonnait dans sa tête : *Il saura qui tu es vraiment. Bientôt.*
Elle attrapa son sac à main, la sacoche de Vincent dans l’autre main. Paul passa la tête par la porte.
« Tu pars déjà ? » Il regarda le cuir marron. « C’est à lui ? »
« Je te raconterai. »
« Camille — » Il hésita. Son regard était empli de cette inquiétude qu’elle lui connaissait depuis l’enfance. « Fais attention. À toi, pas seulement aux autres. »
Elle lui déposa un baiser sur la joue et descendit l’escalier.
Dans la voiture, elle posa la sacoche sur le siège passager. Le cuir était chaud au soleil. Elle la regarda une seconde de trop, puis mit le contact et fonça vers l’appartement de Julien.
Son immeuble était moderne, au-dessus d’une boulangerie qui embaumait la rue. Elle gara en double file et monta. Elle frappa. Silence. Elle frappa encore.
La porte s’ouvrit. Julien était en tenue de survêtement, les cheveux humides, cerné. Il la regarda, puis regarda la sacoche, et tout son visage se vida.
« Où t’as trouvé ça ? » Sa voix était rauque.
« Dans la cave du club. Je l’avais gardée. Je voulais te la rendre. »
Il ne bougeait pas. Ses mains pendaient le long de son corps, crispées.
« Je l’ai ouverte, Julien. »
Ses yeux se fermèrent lentement. Il appuya son front contre le chambranle.
« La lettre, dit-elle. Tu l’as écrite il y a six mois. Tu ne l’as jamais envoyée. »
Au bout d’un long moment, il murmura : « Je pouvais pas. » Sa voix se brisa sur le *pas*.
Camille posa doucement la sacoche sur le seuil. Il tremblait. Ce n’était pas le rugbyman qui rugissait et chargeait — c’était Julien. Un homme de trente ans qui transportait son frère mort sur ses épaules depuis trop longtemps.
Elle s’approcha. Elle ne savait pas ce qu’elle allait faire. Son téléphone vibra de nouveau — Delacroix insistait sûrement.
« Il faudra que je parte bientôt, murmura-t-elle. J’ai une chose à régler. »
Une pause. Puis ils parlèrent tous les deux en même temps.
« Camille, il y a une chose que je dois te dire — » « Julien, il faut que je te dise quelque chose — »
Ils se turent. Il déglutit avec difficulté.
« Toi d’abord. »
Camille sentit son propre vertige. Elle pouvait lui dire la vérité maintenant. Lui avouer pour le diplôme, le master jamais obtenu, la ligne sur son CV qui n’avait jamais existé. Lui dire avant Delacroix, avant les anonymes, avant que le monde entier le sache.
Mais elle regarda la sacoche sur le pas de la porte et les yeux rougis de Julien, et elle comprit qu’elle ne pouvait pas lui infliger ça maintenant. Pas après cette lettre. Pas après tout ce qu’il venait de révéler sans le vouloir.
« Rien, dit-elle. C’est rien. On en reparlera après le match. »
Son téléphone vibra une troisième fois. Elle sortit sans un mot, refermant la porte derrière elle, et consulta le message.
*Delacroix : 8h52. Je commence à annoncer ta suspension de licence, Camille. Sois là dans trois minutes ou je le fais par mail.*
Elle courut vers sa voiture. Elle avait dix minutes de route pour huit minutes imprévisibles.
Et quand elle arriverait — quand Delacroix serait assis en face d’elle avec les documents — elle devrait choisir. Son secret ou sa carrière. Son mensonge ou la vérité.
Elle ne savait pas encore lequel allait la détruire.
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